Stan Van Steendam
La lumière pour muse
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Du ciel belge aux paysages solaires du Portugal, Stan Van Steendam imagine un monde de nuances, œuvre de relief et de couleurs, formant des ponts entre les dimensions artistiques. Des fresques sensorielles, nées de l’éclat fugitif du mouvement.
Vos peintures semblent façonnées par la matière, tandis que vos sculptures évoquent des toiles vivantes. Votre univers s’est-il toujours écrit en dehors des frontières de disciplines ? Oui, pleinement. J’ai appris en autodidacte et j’ai donc dû trouver et développer ma propre voix, mon langage, loin de tout cadre académique. Même si je me considère peintre, j’ai toujours abordé mes toiles comme des objets spatiaux, presque tridimensionnels, travaillés avec du plâtre. Il y a une dynamique de construction, qui se lit dans l’assemblage des panneaux de bois sur lesquels j’applique matière et pigments. Je bâtis des strates, construisant par ce biais de subtiles références architecturales. Mais il y a aussi une part de déconstruction, qui apparaît dans les couches que je ponce au fil du processus. J’aime cette tension, de même que la liberté de jouer avec les proportions, d’ajuster les dimensions, de modifier ou retirer des pans, hors des contraintes imposées par une toile unique et homogène. Ces fragments peuvent ainsi raconter individuellement une histoire tout en composant une œuvre d’ensemble.
Comment l’art s’est-il imposé dans votre vie ? De façon atypique. Enfant, je peignais sans cesse et j’avais transformé notre abri de jardin en atelier, y installant un chevalet, entre la tondeuse et les araignées. Mais à cette époque il s’agissait avant tout pour moi d’explorer mon monde intérieur et mon imaginaire. Dix ans plus tard, une fois mes études terminées, j’ai continué à peindre et commencé la sculpture. Le résultat était radical. Presque sauvage. Et j’ai alors développé une grande curiosité pour les autres créateurs, visitant des musées, des galeries, tout en lisant énormément. Cela m’a profondément touché. J’ai compris alors à quel point l’art était nécessaire et fondamental, tant pour le monde que pour moi.
Traces de mouvement, emploi de cendres, de terre…, vous avez longtemps créé par la matière et surtout à mains nues. Cette sensorialité est-elle un chemin vers l’émotion ? Il y a quelques années, c’était en tout cas un véritable besoin. Je ressentais les outils comme une barrière. Façonner avec mes mains me permettait d’être réellement connecté à la surface, d’accomplir chaque geste d’une façon très intime, en déposant littéralement mes empreintes sur celle-ci. Aujourd’hui, j’ai évolué au-delà de cette pratique et j’aime expérimenter à travers le pinceau. À cette époque, je travaillais davantage en monochrome et la matière occupait donc une place plus importante. Je récupérais notamment toute la poussière poncée pour l’utiliser sur de nouvelles œuvres, composant ainsi une forme de cycle, entre anciennes et nouvelles créations. Désormais, j’aborde ce principe différemment, recyclant d’anciens tableaux dont je n’étais pas satisfait comme point de départ d’autres œuvres.
Estimez-vous dès lors traverser des phases, des périodes créatives ? Il est essentiel pour moi de conserver la possibilité d’accueillir la surprise. Bien sûr, il y a eu des étapes, des périodes, comme nous en traversons tous en grandissant, mais j’ai le sentiment que toutes mes œuvres sont liées et dialoguent entre elles. Elles sont nées d’une même voix. Celle d’une personne très sensible, notamment à la lumière et à sa dynamique. Lors d’un voyage au Texas, j’ai été fasciné par l’éclat du désert. Il n’y a pas d’ombre, pas d’endroit où se cacher, il faut s’y abandonner. Toute ma pratique est influencée par la lumière, en particulier ma colorimétrie. Lorsque j’étais à Bruxelles, mes œuvres étaient plus sombres, leur palette intense, profonde. À Lisbonne, elles sont devenues blanches et roses pâles, tant le soleil m’y aveuglait. C’est une influence magnifique.
Est-ce elle qui vous a amené à vivre désormais entre la Belgique et le Portugal ? Le lien avec le Portugal s’est imposé de façon assez naturelle, à travers des voyages, puis une résidence artistique ainsi qu’un besoin de changer d’énergie et d’être à proximité de l’eau. Mon atelier se trouve à Barreiro, dans le district de Setúbal, non loin d’une rivière et à vingt minutes de l’océan. Il se situe dans une zone industrielle proche du chemin de fer, au milieu de bâtiments abandonnés aux peintures écaillées et à proximité d’une base militaire. Un décor brut, bordé de cactus et de plantes tropicales, qui donne au lieu une atmosphère presque cinématographique, renforcée par le rose de ses murs. Je ne me reconnais pas dans la beauté trop propre, trop lisse. J’aspire à la rugosité, aux lieux abîmés. Je suis fasciné par les paysages urbains et usés, par les couleurs que le soleil et la pluie ont délavées.
Après la Dallas Art Fair où vous étiez en avril, préparez-vous de nouvelles expositions ? Je participe cet été à une résidence d’artiste dans la vallée du Douro, suivie d’une présentation à RendezVous Brussels Art Week en septembre, puis d’une exposition collective à Anvers. Arid, Down the Rail, Paris, Texas, Dust Road… chacune de mes expositions accompagne l’évolution de ma pratique et s’inspire des notions de voyage, de trajet. D’un cheminement créatif qui ne laisse place à aucun retour en arrière. La narration d’un mouvement continu, mais qui n’est jamais linéaire. Je travaille actuellement sur une série dont je ne perçois pas encore pleinement la direction. Elle est toujours en phase de construction et déconstruction. Ce qui compte, c’est la liberté du geste. Je rêve de vieillir, de voir apparaître les rides sur mon visage et de continuer à m’abreuver de soleil et de peinture. C’est tout ce que je souhaite.

Abonnez-vous dès aujourd’hui pour recevoir quatre numéros par an à votre porte
Vous aimerez peut-être
Muller Van Severen – « Il n’y a pas de frontière entre vie et création »
Muller Van Severen, duo emblématique du design belge, façonne depuis 2011 un univers singulier…
Vincent Callebaut – « C’est par l’humanisme que doit se construire le monde de demain »
Vincent Callebaut imagine des architectures en dialogue avec le vivant, repensant l’habitat et…
Libre et flamboyante, la créativité habitée de Jean-Philippe Demeyer
L’univers solaire et audacieux de Jean-Philippe Demeyer mêle art tribal, mosaïques, matières…



