Marlies Huybs - La poésie au creux des mains
Marlies Huybs
La poésie au creux des mains
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Tels des récits tactiles, les céramiques de Marlies Huybs possèdent leur propre langage. Formes, nuances et matières s’y font narration, tandis que naissent sous ses doigts des œuvres de douceur et de sensibilité.
Dans votre approche créative, le chemin apparaît aussi essentiel que la destination. Quelle voie vous a dès lors amenée à l’art et à la conception d’objets ? L’acte même de création est en effet le voyage et j’éprouve une immense gratitude pour cette route sur laquelle je chemine tous les jours. J’ai réalisé des études de graphisme et construit une carrière dans la publicité. Mon premier amour était pourtant le design d’intérieur et c’est pourquoi, après plusieurs années, j’ai décidé d’y revenir et d’ouvrir mon propre studio dédié à celui-ci, La Bendita. Entre la direction artistique de différents labels et le développement d’un concept store pour enfants, ce fut une période très enrichissante. Mais en parallèle, je ressentais le sentiment de perdre mes repères. Mon parcours professionnel m’avait amenée à endosser l’identité de tant de labels que j’avais délaissé en chemin une part de celle que j’étais. C’est à cette époque, en 2009, que j’ai découvert la céramique. D’un plaisir, c’est progressivement devenu un geste fondamental, instinctif. Jusqu’à m’amener à décider, sept ans plus tard, de me consacrer entièrement à mes objets faits main. Choisir l’art n’était pas une décision évidente, que du contraire, mais c’est une forme profonde de reconnexion à moi-même.
Vous parlez d’une conception intuitive, profondément influencée par le slow living. Comment reflète-t-elle votre vision de la lenteur ? Mon travail ne naît pas d’un plan strict ou d’une vision prédéterminée, même si je ressens clairement la direction vers laquelle je souhaite aller. J’explore et j’élabore volontairement en dehors des lignes traditionnelles. C’est un processus de confiance, de lâcher prise, d’acceptation de ce qui se présente, avec son propre timing. Je compose par moments moi-même mes mélanges d’argile et laisse la matière déterminer les contours des objets. Je puise l’inspiration dans tout ce qui m’émeut, la musique, les images, les mots, l’architecture, les voyages ou les conversations. Elle peut surgir partout. Parfois une chanson me touche profondément et m’attire vers l’atelier. Je commence à pétrir, à chercher, à ressentir, jusqu’à entrer dans une sorte d’état de flow, ce point de bascule où l’intuition prend le relais sur le mental. L’essentiel pour moi est de vivre le processus, de savourer l’acte de création, sans savoir exactement où il mènera.
Est-ce également ce qui vous amène à ne réaliser qu’une seule pièce à la fois ? Chacune d’elles porte sa propre énergie, son histoire et cette singularité est essentielle. Ce n’est qu’en me concentrant pleinement sur elle que je peux lui offrir toute l’attention qu’elle mérite. Mes œuvres demandent de la présence et du silence. Elles invitent à la lenteur et à revenir à soi. Elles ne sont d’ailleurs pas destinées à être simplement observées mais aussi touchées et à mettre en mouvement des émotions. Et même si chacune est créée de façon indépendante, elles forment ensuite naturellement une collection. Mon processus se déploie finalement à rebours. Les objets émergent d’abord puis acquièrent un contexte nouveau, une cohérence ou une signification qui s’intègre dans une globalité.
Différentes collaborations ont échelonné votre parcours de designeuse. Ont-elles aussi transformé votre vision ? Je crois profondément à la force des synergies et à l’importance des rencontres. Être exposée au sein des espaces du label de mode La Collection à Anvers puis à Paris, a été une très belle expérience, qui connaîtra bientôt une suite. De même que concevoir des formes sculpturales pour habiller les intérieurs signés Maison Osaïn, a représenté un parcours personnel et durable. J’ai aussi eu l’opportunité de créer trente objets uniques pour la section privée d’un musée renommé au Moyen-Orient. La confiance qui accompagne ces associations est à chaque fois extrêmement précieuse.
Si vous fonctionnez à l’instinct, vous projetez-vous malgré tout vers le futur et ses possibilités ? Bien sûr. Le chemin continue de se construire. Certaines de mes œuvres seront présentées en octobre 2026 au sein de l’exposition THE BODY IS A STRANGE THING à l’espace d’art 4n20 de Courtrai et dont le curateur est Erik Haemers. Je conçois aussi actuellement des objets plus imposants, dont la dimension vise pourtant à préserver un espace pour le visiteur. L’eau constitue le cœur de ce projet, notamment sa clarté, son mouvement constant et sa capacité à offrir une forme d’introspection. J’aimerais aussi collaborer avec des architectes ou des studios pour faire évoluer mon travail vers des œuvres monumentales, destinées à des hôtels, des résidences ou des projets paysagers. Et surtout, je rêve d’un atelier plus grand. Un lieu qui m’appartienne et soit suffisamment vaste pour laisser émerger pleinement la suite de ce voyage artistique.
Stef Claes - « L’architecture n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire ou révolutionnaire. L’essentiel est qu’elle soit porteuse d’une évidence et d’un profond bien-être »
Stef Claes
« L’architecture n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire ou révolutionnaire. L’essentiel est qu’elle soit porteuse d’une évidence et d’un profond bien-être »
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Eric Petschek
C’est depuis Genève que Stef Claes fait dialoguer design d’intérieur, architecture et paysage, connectant avec âme la vie aux espaces. Une élégance habitée, qui préfère l’harmonie à l’ostentation et révèle un amour profond pour l’humain.
Vous avez voyagé et vécu à travers le monde. Cette trajectoire cosmopolite a-t-elle façonné votre approche de l’esthétique et des lieux ? Oui, c’est évident. Je suis très curieux par nature, avide, affamé de découvertes. En tant que designer, il faut presque avoir des yeux à rayons X : observer, scanner, écouter tout ce qui nous entoure. J’ai habité en Orient, en Occident et en Asie et même si je n’ai pas cherché délibérément à fusionner ces influences, une part de ce bagage se glisse forcément dans mon travail. Chaque réalisation s’enrichit de ce que j’ai absorbé au fil du temps, de même qu’elle nourrit mon apprentissage. C’est ce double mouvement qui fait toute la beauté du processus. Ce métier est un voyage et il est important de se laisser emporter par lui dans cette aventure.
Qu’est-ce qui vous a finalement conduit à poser vos valises en Suisse ? Je crois profondément en la vie, avec les éléments qu’elle met sur notre chemin. C’est pour accompagner mon partenaire que je me suis installé en Suisse. Qu’il s’agisse d’une profession ou d’une personne, il faut suivre ce ou ceux que l’on aime. Ce n’était pas planifié mais j’en suis très reconnaissant. Je travaille beaucoup en Belgique et à l’étranger et être basé à Genève me permet de prendre le recul qui m’est nécessaire. J’estime aussi que la nature est l’artiste la plus exceptionnelle qui soit. Je me nourris de la montagne et de l’eau, du Lac Léman ici, de l’océan lorsque je vivais à Los Angeles. Et puis, comme la Belgique, la Suisse possède un héritage culturel et architectural très riche, même si leurs approches diffèrent. La vision helvète est plus conservatrice et solide, tandis que celle de notre pays est très habitée, incarnée, presque immersive.
Comment concevez-vous l’interaction entre intérieur, extérieur et environnement ? Et jusqu’à quel point sont-ils indissociables ? Ces trois piliers sont toujours en dialogue, ils se complètent et fonctionnent en symbiose. Non seulement en relation directe, mais aussi grâce à tous les éléments qui gravitent autour d’eux. Le mobilier, la sélection d’œuvres d’art, la lumière naturelle et artificielle, la circulation de l’air, le jardin et son intégration. Tout est question
d’écoute de ces interactions et c’est magnifique de voir ces strates s’enrichir mutuellement. Fondamentalement, je suis un designer pour qui l’impact n’est pas essentiel. Je préfère la subtilité. Lorsqu’un client en franchissant les portes de sa maison pense « je suis rentré chez moi », c’est le plus beau compliment qu’il peut me faire. La preuve que le lieu remplit parfaitement son rôle : créer du confort, du bien-être, apporter l’essentiel. L’architecture n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire ou révolutionnaire. Elle peut être familière, presque évidente. Que j’œuvre sur une maison de ville, une résidence à la campagne ou une beach house, il s’agit d’interpréter l’espace pour créer un contexte de vie. Comme la lecture, l’architecture possède le pouvoir de transmettre un langage, une émotion, à travers la manière dont l’espace est créé et perçu. Quelque chose qui dépasse la simple esthétique pour être véritablement habité.
Imaginez-vous un jour reprendre la route et laisser Genève derrière vous ? Pour l’instant je considère la Suisse comme mon foyer, ma maison mais tout dépendra de ce que me réservera l’avenir. J’ai des attaches très fortes en Belgique et j’y reviens toujours. Et puis il y a Lisbonne, où j’ai étudié durant un an et où j’ai également ouvert un studio. L’énergie y est différente, il y a une lumière particulière. Je travaille d’ailleurs actuellement sur plusieurs projets au Portugal, dont deux villas qui devraient être achevées en cours d’année. Et puis en décembre, une sollicitation est arrivée de New York, comme un cadeau de Noël. C’est très enthousiasmant. Tout cela compose mon paysage aujourd’hui.
Où vous projetez-vous, professionnellement, dans le futur ? Je pourrais dire que je rêve d’un immense projet mégalomane, mais non. Le bureau que j’ai bâti avec mes collaborateurs reste une petite structure, courageuse, énergique, agile. Nous cherchons l’équilibre entre des projets d’envergure, d’autres plus petits, et la curation d’œuvres et de mobilier, un domaine qui nous tient à cœur. J’espère que nous continuerons de grandir, dans cet équilibre. J’aimerais aussi pouvoir concevoir un hôtel ou un projet hospitalier, proposant une expérience à une communauté plus large. Et puis continuer de voyager, de découvrir le monde et d’amener à résonner la beauté de son architecture et de ses lieux remarquables.
Mi-Bois - Une histoire d’excellence et de maîtrise, écrite sur-mesure
Mi-Bois
Une histoire d’excellence et de maîtrise, écrite sur-mesure
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Nathan Van Gelder - Studio Van Gelder
Expertise, artisanat et précision à dimension humaine sont depuis deux générations le cœur battant de Mi-Bois. Une vision de la cuisine qui prend forme dans le dialogue et se déploie avec élégance dans l’art du détail, perpétuée par Nicolas Damoiseau.
Mi-Bois façonne des cuisines depuis plus de quarante ans. Qu’est-ce qui, dans votre approche, a changé au fil de ces décennies et, à contrario, demeure une base immuable ? Nous avons toujours accordé une extrême attention à la qualité de fabrication et d’exécution, au perfectionnement des finitions et bien sûr à l’écoute des clients. Ces valeurs étaient et restent les fondements de notre activité. En parallèle, il y a eu énormément d’évolution dans les techniques employées et les matériaux utilisés, mais aussi au niveau sociétal. Avant, une cuisine avait tendance à être un lieu fermé, que l’on préférait souvent même cacher et qui présentait avant tout un aspect fonctionnel. Aujourd’hui, elle est devenue l’élément central d’une maison, que l’on souhaite aussi chaleureuse que belle. Cela transforme forcément les attentes.
La cuisine idéale existe-t-elle ou est-elle toujours le reflet d’une personnalité ? Elle sera parfaite dès lors qu’elle correspondra pleinement à ceux qui l’habitent. Il existe d’innombrables styles et implantations et une même pièce peut être aménagée de multiples manières en fonction des envies de ses occupants. C’est là que la personnalisation et le dialogue se révèlent déterminants. La création d’un espace, qu’il s’agisse d’un lieu à rénover ou d’une nouvelle construction, prend entre deux et cinq rendez-vous, en compagnie de l’un de nos architectes d’intérieur. Il s’agit pour nous de percevoir ce qu’aiment les clients mais aussi leurs véritables besoins. Tout y est discuté et adapté : le choix des teintes et des matières, le positionnement, les inserts, les plans de travail. Des tendances esthétiques émergent en fonction des époques, mais le résultat reste unique, individuel.
Le sur-mesure est-il aujourd’hui un luxe ou une évidence ? Il a un coût qu’on ne peut nier, mais lorsqu’on y goûte, il devient vite une évidence. Et c’est grâce au savoir-faire qu’il implique, sur le plan technique comme en pratique. Des propositions aux esquisses, puis au mesurage et enfin à la fabrication, qui passe entre les mains de tous les ouvriers au sein de notre atelier, nous avons la chance de maîtriser la création de A à Z. Cela nous permet d’apporter toute notre expertise et notre expérience à chaque étape de production.
Quel détail discret voire invisible, fait toute la différence ? La symétrie est, selon moi, un aspect essentiel. C’est elle qui rend une cuisine harmonieuse et équilibrée. Les poignées encastrées, la texture du bois et sa coupe, sont aussi des éléments que l’on ne remarque pas forcément mais qui contribuent à apporter un résultat sophistiqué. Et puis sans conteste les matières et leur qualité. Nous travaillons notamment beaucoup avec du chêne et du noyer mais aussi avec des variétés plus exotiques comme de l’ébène ou du teck.
À l’heure où l’on déménage bien plus fréquemment qu’il y a quarante ou cinquante ans, une cuisine est-elle encore pensée pour traverser durablement le temps ? Les habitudes de vie changent constamment, mais nous œuvrons à ce que nos modèles puissent perdurer et pourquoi pas connaître plusieurs générations. Lorsqu’une cuisine est pensée avec goût et sobriété, elle ne détonnera pas malgré les années. Et, depuis le Covid, qui a marqué une vraie réappropriation de nos lieux de vie, c’est d’autant plus important. On y prépare les repas mais pas seulement. C’est une pièce de partage, rythmée par les conversations, le quotidien. Ces moments doivent pouvoir conserver leur plaisir sur la durée.
Quel avenir souhaitez-vous bâtir pour Mi-Bois ? Je suis fier d’avoir repris le flambeau de cette société créée par mon père et son associé il y a quarante-deux ans et plus encore de la voir toujours prospérer. Parvenir à développer une entreprise à taille humaine et dont toute la fabrication se réalise en Belgique devient rare et est une source d’une grande joie. C’est non seulement un héritage familial mais aussi la transmission d’une passion. J’y suis entré en l’an 2000, d’abord comme étudiant en atelier, puis comme commercial avant de devenir son administrateur il y a dix ans. Les années passent mais l’objectif reste le même. Continuer d’innover et d’avancer dans les meilleures conditions, mais sans pour autant multiplier à tout prix les boutiques et les lieux de distribution. Le bonheur des clients reste notre ambition principale et il est inséparable du conseil et de la proximité.
Michaël Verheyden - Quand la simplicité se fait œuvre
Michaël Verheyden
Quand la simplicité se fait œuvre
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Son approche minimaliste du design raconte une quête de l’essentiel, tant de forme que de fond. À rebours du geste superflu, Michaël Verheyden laisse les matériaux révéler leur noblesse et aux objets le soin d’exprimer leur portée universelle.
Évoquant votre travail, vous affirmez : « L’évidence n’est jamais évidente ». La sobriété permet-elle de donner davantage de place à la justesse et à la subtilité ? L’essence d’un design n’est pas pour moi question de complexité mais de technicité et de singularité. Il existe déjà tellement d’objets, une si grande quantité de réalisations, que créer ne prend désormais son sens que si l’on marque sa différence et que l’on va vers une réinvention. J’aime les challenges, les obstacles, prouver que l’on peut dépasser l’impossible, particulièrement en matière d’exécution. Je recherche la difficulté de conception mais dont parallèlement le résultat donnera l’illusion d’aller à l’essentiel et vers une forme de pureté. Une simplicité ne pouvant naître que de la maîtrise et d’un savoir-faire artisanal exceptionnel.
Simplicité. Un mot qui semble autant animer que définir vos créations. A-t-elle toujours été un moteur pour vous ? Je pense oui, d’un point de vue philosophique en tout cas. Lors de mon cursus à la LUCA School of Arts, une majorité de mes professeurs étaient des artistes qui nous apprenaient à développer une vision et un mode de pensée plutôt que des concepts pratiques. Avoir cinq ans pour découvrir comment observer le monde a été très enrichissant. Paul Smith disait : « Vous pouvez trouver l’inspiration en tout. Si ce n’est pas le cas, c’est que vous ne regardez pas correctement ». Et je le rejoins complètement. Être un designer, c’est voir et concevoir différemment. Rester fasciné par une fenêtre, une rue, un mouvement, un détail qui pour d’autres seraient insignifiants ou invisibles. Tout est en réalité propice à imaginer.
C’est pourtant la mode que vous avez choisi pour première voie d’expression, puisqu’avant de façonner des objets, vous avez, en 2002, lancé une ligne de sacs et d’accessoires. Oui, mais ma dynamique était déjà celle d’une recherche de lignes minimalistes et de travail de la matière, pour trouver l’équilibre entre expérimentation et intemporalité. J’ai énormément appris au contact de Raf Simons, qui guida mon projet de fin d’études ainsi qu’en collaborant avec Rick Owens. Mais, tout en étant passionné par ce domaine, je m’y sentais limité et n’arrivait pas à dépasser les frontières de la Belgique. En parallèle, en 2007, ma femme, l’artiste Saartje Vereecke, et moi, avons acheté notre première maison et nous sommes retrouvés confrontés à la difficulté de trouver du mobilier et des pièces que nous aimions. Nous avons donc commencé à les développer nous-mêmes, jusqu’à réaliser une collection et c’est ainsi que nous sommes devenus également un duo professionnel. Aujourd’hui, bien qu’elle préfère œuvrer dans l’ombre plutôt qu’en pleine lumière, nos designs naissent de cette synergie et d’un dialogue constant entre nous.
Vos créations se déclinent en plusieurs univers. Les objets du quotidien que sont « Les Nécessaires », les pièces monumentales rassemblées en « Éditions », « Les Études » et leurs lignes sur-mesure ou encore « Les Archétypes », créés en partenariat avec des artisans locaux. Ces séries naissent-elles de techniques ou d’impulsions différentes ? Même si certaines gammes sont limitées ou plus monumentales, fondamentalement le processus et la volonté restent les mêmes : les ancrer dans une conscience de la nature et de l’impact de leur production, notamment par le choix de matériaux comme du bois, du cuir, de la corde ou du marbre, qui ne sont jamais aussi beaux que lorsqu’on les laisse exprimer leurs particularités. Le vivant n’a pas besoin de s’encombrer de fioritures, il est déjà une œuvre d’art. Je suis aussi très influencé par la tradition du design flamand. Cette part d’approche artisanale, rurale, cette simplicité profondément intemporelle. C’est important d’être relié à ses origines et ses racines.
Vers quoi vous guident vos envies et vos projets ? De nouveaux modèles en métal et en verre sont en préparation, tout comme une exposition avec notre galériste bruxellois, bien qu’aucune date n’ait encore été fixée. Chaque série marque la fin d’une étape, le sentiment d’avoir été au bout de ce que j’avais à dire. Après vingt-cinq ans de pratique, on m’appose souvent une signature mais je n’aime rien tant que la contredire, quitte à être incompris ou à m’exposer à la critique. Je suis également un musicien qui joue dans des groupes de punk-rock et cette approche qui balaye le conformisme m’accompagne aussi dans le design. Lors d’un concert, le public réagit de manière spontanée, viscérale. Pas par réflexion mais par émotion. Voir les objets que je conçois toucher, surprendre ou marquer ceux qui les découvrent est pour moi la preuve d’avoir fait du bon travail. Et me rend bien plus heureux qu’une critique élogieuse.
Bram Vanderbeke - L’art de la fonction, l’usage de la forme
Bram Vanderbeke
L’art de la fonction, l’usage de la forme
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Créativité et design sont, pour Bram Vanderbeke, des disciplines en mouvement. C’est ainsi qu’il structure, empile, façonne des pièces aux multiples dimensions, des objets à la croisée de l’œuvre et du mobilier.
Vos réalisations mêlent le design monumental et l’architecture, affirmant leur ambiguïté entre nature artistique et solution utilitaire. Pourquoi avoir choisi cette fusion des genres ? J’aime que mes pièces associent une notion fonctionnelle à un aspect sculptural. Je ne pourrais me limiter à créer uniquement pour l’esthétique. Cela me priverait de l’interaction avec l’utilisateur ou le public, alors que c’est ce que je recherche avant tout. Pour autant, ma manière de travailler reste très intuitive. Je joue avec les matériaux et les formes, partant parfois d’un type de structure pour arriver à un autre, d’un tabouret à une sculpture, ou l’inverse. C’est extrêmement ludique.
Vos « Casted Objects » notamment, mettent en avant un travail de superposition. Que vous permet de raconter ce principe de couches multiples ? Ce geste m’apporte une forme de sérénité. La même que celle que je ressentais au lycée quand, voulant devenir maçon, j’apprenais le travail du bois et des volumes. D’une certaine façon, je continue ce cheminement dans mon atelier. J’utilise cette répétition par exemple dans les briques que j’emploie, obtenant des lignes particulières par empilement, ou sur mes étagères en aluminium, dont les strates répétées créent une grille. Ces actes amènent de l’harmonie dans mon travail. C’est ce qui permet également qu’au-delà de l’emploi du béton, du métal ou du bois, l’on perçoive une certaine unité dans mon processus, due à l’aboutissement de ce design spécifique. Je pense qu’il s’agit de la pièce maîtresse de ma signature. Celle qui fait le lien entre mes créations sur la durée. Ce n’est pas intentionnel, mais j’aime cette forme de coïncidence.
Comment votre univers a-t-il évolué depuis 2017 et vos premiers projets ? Il s’est toujours agi de construction. Même il y a six ans, alors que je sortais tout juste de la Design Academy d’Eindhoven. Je fabriquais alors un objet puis en proposais une variation qui me mettait au défi d’appliquer la même technique à un matériau différent ou de décliner autrement le procédé de départ. Depuis j’ai continué de naviguer sur cette base, mais en la poussant dans ses retranchements. Désormais, j’ai aussi l’occasion de collaborer de plus en plus avec des architectes afin d’intégrer mes œuvres dans l’espace public. J’en rêvais et cela nourrit énormément mes designs. J’aime m’inspirer du contexte d’un bâtiment ou d’un site particulier. Lorsque je me balade dans les villes, tous les détails m’attirent et je prends souvent des photos comme source d’inspiration, sur lesquelles je réalise des croquis en y ajoutant mes propres idées.
Votre empreinte est également indissociable d’une forme de rudesse, de densité, de texture. Qu’aimez-vous dans cet aspect brut ? Cette touche tactile donne de la vie à un objet, incite à le manipuler, à le ressentir. Toutes mes créations sont réalisées dans ce but. C’est pourquoi j’apprécie de les voir intégrer différents contextes, qui vont questionner leur sens et leur emploi. Que se passera-t-il si on les expose dehors ? Comment poussera la végétation ou la mousse à leur surface avec le temps ? Ce vieillissement, cette transformation rendent le résultat d’autant plus intéressant et font pleinement son charme.
Entre commandes et expositions, à Berlin, Shanghai ou Milan, votre parcours international est impressionnant. Vient-il aussi influencer votre approche ? Je trouve fascinant de voir mes œuvres parcourir le monde. Elles voyagent d’ailleurs plus que moi ! Les rencontres qu’offrent cette part de mon travail sont très enrichissantes, d’autant que chaque lieu a sa dynamique, son énergie. Londres, où j’ai réalisé un stage durant mon cursus, m’a ainsi beaucoup marqué par son architecture brutaliste. Ses détails me transportaient. Mais Gand, où je vis, m’inspire également par son équilibre entre l’effervescence artistique et un rythme quotidien paisible.
Comment imaginez-vous l’évolution de votre pratique dans les prochaines années ? Je débuterai prochainement l’aménagement de la boutique du Design Museum de Gand en collaboration avec la conceptrice Wendy Andreu. C’est un projet vraiment passionnant, qui sera basé sur une série de meubles de formes pyramidales que nous avions fabriqués en 2018. En parallèle, je réalise des projets pour d’autres clients, comme une poignée de porte ou une cage d’escalier ainsi que des œuvres architecturales, notamment au sein d’une cour intérieure. Cela illustre mon objectif de mixer différentes échelles. J’aimerais créer un pavillon, mais aussi une collection de bijoux, varier les tailles, les formes et les mélanger. Plus que tout, ce sont les connexions, la découverte et l’expérimentation qui m’enthousiasment et définissent mon travail.
Elementarchitecten - L’ode à l’essentiel
Elementarchitecten
L’ode à l’essentiel
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Le tandem formé par Mattias Verschueren et Joris De Schepper est celui d’une vision, dont les volumes épurés, la lumière magnifiée et les matériaux nobles, se font la traduction. Ainsi s’incarne elementarchitecten, façonnant des espaces de respiration et d’équilibre.
Quelle approche partagée vous a donné l’impulsion de collaborer et de créer elementarchitecten ? Mattias : Tout est parti de la conviction de vouloir définir notre propre cadre, notre manière de concevoir et structurer les projets et de travailler avec les clients, en toute liberté créative. J’avais étudié avec le frère de Joris et à l’obtention de nos diplômes en 2011, nous avons fondé ensemble elementarchitecten. Joris nous a rejoints quelques années plus tard, après avoir achevé ses stages. Nous nous sommes découvert une profonde sensibilité commune pour la sobriété et la cohérence spatiale, qui nous a amenés à continuer finalement en duo.
Votre architecture est profondément méditative, calme, intemporelle. Est-ce une intention consciente ou un résultat naturel ? Joris : C’est une alliance des deux. Nous sommes attirés par une architecture de l’essentiel, où chaque ligne, chaque proportion, chaque matière a une raison d’être. La sérénité et l’équilibre se traduisent donc instinctivement, même si nous imaginons délibérément des environnements qui amènent à ralentir. Ce minimalisme que l’on perçoit dans nos projets n’est pas un objectif esthétique, mais le résultat d’un processus de réduction approfondi, qui émerge des proportions et de décisions réfléchies. Il ne s’agit pas de simplicité visuelle, mais de créer un focus et de laisser l’espace, la lumière et les matériaux s’exprimer sans distraction.
Un projet est-il dès lors guidé davantage par ses volumes ou par sa fonction ? Mattias : Notre ambition est qu’un bâtiment, quel que soit son usage, évoque un sentiment de calme et de paix. Il doit créer son propre univers, presque comme un cocon où l’on peut se retirer du bruit extérieur, ou depuis lequel on peut l’observer consciemment. Cette recherche ne commence jamais par une forme ou un style préconçu, mais par une analyse approfondie des paramètres existants : le site, le paysage, la composition, et les souhaits du client. Nous examinons minutieusement toutes ces conditions avant de définir des points de départ qui guideront l’ensemble.
Comment dès lors conciliez-vous pureté des lignes et environnement d’une vie quotidienne ? Mattias : Pour nous, ils ne s’opposent pas. Un espace structuré peut rendre le quotidien plus intuitif, confortable et doux. Les lignes essentielles forment un cadre, mais à l’intérieur de celui-ci, la chaleur apparaît à travers la matière et la lumière. Le but d’une maison est d’être habitée. L’architecture est là pour soutenir les rituels quotidiens discrètement, sans les écraser.
Joris : C’est pourquoi nous choisissons une palette de couleurs et de textures douces et des matériaux naturels, purs, tactiles, qui s’intègrent à leur environnement tout en laissant au bâtiment sa propre identité. Un équilibre entre discrétion et caractère, une architecture qui appartient à son contexte tout en affirmant sa présence.
Quel rôle joue la lumière dans votre approche ? Joris : C’est un élément fondamental. Dès nos études, nous avons pris conscience de l’importance de la lumière naturelle et comment elle façonne l’espace, définit l’atmosphère, en reliant le bâtiment à ce qui l’entoure. L’éclairage artificiel définit, lui, l’expérience en soirée ou lorsqu’il fait sombre, met en valeur les textures et crée des niveaux d’intimité ou d’ouverture. À nos yeux, la lumière n’est pas seulement fonctionnelle, elle est émotionnelle et narrative. Elle révèle l’architecture et devient, en même temps, architecture.
Si vous pouviez concevoir un lieu sans aucune contrainte, à quoi ressemblerait-il ? Mattias : C’est drôle, il s’agissait du tout premier exercice de notre cursus : concevoir un bâtiment sans fonction, sans restriction, sans site. À l’époque, cela paraissait abstrait et presque impossible, mais avec le recul, cela aura été incroyablement libérateur. Si nous pouvions choisir un projet de rêve aujourd’hui, ce serait probablement quelque chose de similaire, un lieu où l’architecture existe pour éveiller la conscience, de l’espace, du mouvement, du temps qui passe, avec aucune autre finalité qu’être habitée, observée et ressentie.
Au-delà de cette utopie de liberté totale, quel autre type de concept aimeriez-vous explorer davantage à l’avenir ? Joris : Nous nous concentrons toujours plus sur des projets complets permettant de concevoir non seulement l’architecture, mais aussi l’intérieur, la décoration et le paysage. Cette approche permet de créer une vision globale et cohérente, ce que nous apprécions énormément. Mais chaque réalisation porte un fragment de notre philosophie, et tous ensemble reflètent la clarté, la sérénité et le raffinement qui définissent elementarchitecten aujourd’hui.
Piet Blanckaert - La nature en majesté
Piet Blanckaert
La nature en majesté
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Jean-Pierre Gabriel
Les jardins de Piet Blanckaert évoquent des peintures classiques où la composition se fait reine. Subtil équilibre de lignes traditionnelles et de poésie contemporaine, doux accord de structure et de sensibilité. Des fresques d’élégance, nourries d’une profonde communion au monde végétal.
Qu’est-ce qui distingue les jardins de vos débuts, il y a plus de quarante ans, de ceux d’aujourd’hui ? J’ai toujours été fasciné par la beauté des jardins anglais et par la diversité de leurs styles, qu’il s’agisse de compositions spectaculaires, de topiaires ou encore d’espaces somptueusement fleuris. Mes premières réalisations ont naturellement dévolu une place importante à ces inspirations, notamment par des formes taillées, des massifs, un aspect romantique. Mais aujourd’hui j’accorde également une importance croissante à l’interprétation de la nature. L’une de mes créations les plus récentes en est une bonne illustration, celle d’un champ de maïs, au sol usé par la culture intensive, transformé en trois ans en une prairie sauvage et verdoyante, où prennent place un étang et des saules. Parallèlement, certains éléments ont été et demeurent des socles. J’aime profondément les formes géométriques et notamment les cercles, tout comme la possibilité de lire clairement la structure des arbustes et l’architecture de leur branchage.
Estimez-vous que l’on crée véritablement un jardin ou plutôt que l’on accompagne son éclosion ? Mes paysages naissent d’un principe fondamental consistant à repérer les lignes existantes, les souligner, les sublimer et les accompagner. Cette idée apparaît clairement lorsqu’on observe par exemple ce jardin conçu dans le sud de la Corse. J’y ai imaginé une transition entre la maison, son environnement immédiat et la végétation naturelle du littoral. La plupart des rochers qui émaillent sa pelouse provenaient à l’origine d’autres emplacements, mais ils donnent le sentiment d’avoir toujours été là. De véritables points d’ancrage sur lesquels vient se poser le regard.
Espagne, France, Grèce ou encore aux Pays-Bas, vos réalisations dépassent en effet de loin le cadre de la Belgique. Comment ces panoramas transforment-ils votre travail, notamment lorsque l’eau en est un élément fondamental ? Plus que l’eau, ce sont les températures, notamment la chaleur, qui modifient le processus et sa finalité. Je travaille ainsi actuellement à Marrakech, sur ce qui deviendra un espace dédié à la fraîcheur. Il s’agira d’une série de grands cercles délimités par des murs en terre et formant un léger dôme. La structure métallique sera complétée par une toile de ramification réalisée en branches de saule par des artisans catalans. Ici et là nous planterons des jasmins, pour l’ombre et le parfum de leurs fleurs, tandis qu’un système d’arrosage sous forme de « douche » complètera l’apport de fraîcheur.
Peut-on dans ce métier aspirer au contrôle ou doit-on au contraire accepter le chemin que prend le vivant ? Imaginer pouvoir concevoir un jardin totalement indompté est une illusion. Tailler un arbuste ou une glycine est déjà une forme de contrôle. La vocation première d’un tel lieu est de donner envie de s’y promener, d’en respirer les arômes et d’y surprendre les rais de lumière. D’être habité. Un jardin a toujours une destination. La relation avec le client qui l’occupera est donc primordiale, pour concevoir un lieu de paix, de ressourcement. Cela se construit.
En 2025, vous avez publié le livre Gardens, revisitant quatre décennies de création paysagère. Comment résumer un parcours aussi riche et florissant ? Je souhaitais avant tout montrer l’évolution d’une passion née lorsque j’avais douze ans. L’ouvrage s’ouvre donc sur deux clichés des jardins de mes parents. On y découvre également mes premières réalisations et l’évolution de mon travail vers une forme de maturité, notamment dans le choix des arbres et arbustes. Et bien sûr les lieux qui ont marqué mon parcours et ceux qui m’ont touché à titre personnel. Notamment le Flanders Fields Memorial Garden de Londres, tout petit mais hautement symbolique, car il est constitué de terre de Flandre, collectée dans 70 cimetières de la Première Guerre mondiale, où reposent des soldats anglais. C’était terriblement émouvant que de concevoir ce lieu de mémoire.
Vous préparez actuellement le jardin de sculptures du Rijksmuseum d’Amsterdam. Quelles sont les grandes lignes de ce projet ? C’est à nouveau un projet terriblement emblématique, m’offrant l’opportunité d’interpréter une vision contemporaine d’un espace paysager pensé comme une extension du musée. J’y place en relation le végétal et les œuvres majeures d’artistes du 20e siècle, comme Louise Bourgeois ou Henry Moore. Sa particularité est aussi son contexte, au cœur de la ville et le long d’un canal sur les berges duquel on plantera des cerisiers japonais. La flore indigène sera aussi représentée notamment sous la forme d’un grand robinier. C’est une mission fascinante.
Linde Freya Tangelder - Quand la déconstruction se fait art
Linde Freya Tangelder
Quand la déconstruction se fait art
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
S’affranchir des codes. Se réapproprier la matière. Réinventer le sens et la forme. Linde Freya Tangelder a bâti son studio Destroyers/Builders sur l’exploration du design sculptural et d’un langage inédit, à la fois tactile, brut et architectural.
Aux racines de Destroyers/Builders, il y a ce désir de se défaire des normes du design pour le reconstruire selon votre vision. Où puise-t-il sa raison d’être ? C’est un processus qui s’est imposé naturellement, comme une évidence. Le principe même de design est lié pour moi à une approche expérimentale. Rien n’y est figé et j’aime parcourir ce champ des possibles, qu’il s’agisse de fonction, de dimension ou d’échelle. Et y voir coexister les idées et les références architecturales, à la fois anciennes, intemporelles et contemporaines.
Vous affirmez également zoomer sur les éléments que les architectes tentent généralement de garder hors de vue. Est-ce par leur biais que vous avez découvert et nourri votre créativité ? Oui, ma passion me vient en effet de cette idée d’une traduction intime de l’architecture, à ma propre échelle. De ce souhait de remodeler les structures afin de proposer de nouvelles solutions visant à atteindre l’équilibre et l’essence d’une pièce. J’ai toujours créé et, plus encore ressenti la liberté de le faire hors format, notamment par l’influence de mes grands-parents collectionneurs, qui mêlaient des pièces de design scandinave, brésilien, européen, en un ensemble multiforme, nourri par les contrastes. Une vision qui m’inspire encore énormément aujourd’hui, notamment en ce qui concerne les matériaux.
Vous travaillez ceux-ci dans toute leur authenticité, avec leur relief et leurs aspérités. S’agit-il de les respecter, sans chercher à les maîtriser ? Exactement. Je considère que les imperfections apportent une beauté unique aux objets. Mon approche est profondément manuelle. Je suis fascinée par les petites irrégularités et la façon dont les doigts peuvent modeler la matière. C’est notamment le cas pour des modèles en cire, ensuite coulés sous forme de métal, ou le passage du liquide au solide par l’utilisation du verre. C’est ce travail artisanal qui pour moi rend une création sculpturale, tout comme le fait de ne pas la façonner à l’extrême ni chercher à atteindre un aspect parfaitement lisse et fini. Cet équilibre entre espace et expérience, ouvrage et nature profonde, joue un rôle central au sein de mon studio, depuis son lancement en 2014.
Il y a d’une part les objets que vous créez, sièges, lampes, tables, fonctionnels et artistiques à la fois, de l’autre les lieux que vous aménagez. Deux domaines dissociables ou profondément connectés ? Concevoir des pièces de mes mains, en édition très limitée, est le noyau de mon approche. Là où s’impose son empreinte la plus expérimentale et artistique. Sans ces collections, ma démarche me semblerait creuse et vaine. Ce qui n’empêche pas les projets de conception intérieure de me passionner et me faire grandir. Pouvoir inscrire un objet au sein d’un environnement spatial est fascinant.
Vous êtes originaire des Pays-Bas mais avez choisi de créer et développer pleinement votre activité artistique en Belgique. En quoi reflète-t-elle votre univers ? Le design néerlandais a un caractère très spécifique, qui, à l’époque où j’ai entamé mon parcours, me semblait trop déterminé et face auquel je me sentais à l’étroit. J’ai également toujours été inspirée par l’art et l’architecture belges, la personnalité singulière du pays. Avoir mis en distance mes origines m’a aussi permis de vivre pleinement ce processus de destruction-reconstruction. Je ne regrette absolument pas mon choix.
Dans ce travail de redéfinition permanente, quelle est la place de l’humain ? Omniprésente. À commencer par le principe même d’objet et l’émotion qu’il suscite, son lien à la mémoire et au vécu de chacun, qui crée une connexion immédiate. Et puis, autant j’aime travailler seule, autant j’apprécie le dialogue artistique. C’est ce qui m’a amenée à co-fonder le collectif de designers belges BRUT et à développer des collaborations, notamment avec l’entreprise italienne d’ameublement Cassina, autour de structures en pierres ou avec AEQUO, une galerie de Mumbai, pour laquelle j’ai conçu des pièces inédites.
Au-delà du design et de la création, Destroyers/Builders, est-il finalement une façon de (re)penser le monde ? C’est une philosophie, un mode de vie. Il n’y a pas de véritable frontière entre mon studio et la personne que je suis. L’un découle de l’autre. Notre monde est empli de destructeurs et de créateurs, nous ne nous arrêtons jamais de rebâtir, de fabriquer, et le questionnement que cela implique m’amène à mêler intimement les notions de contemplation et de fonction. Il me pousse aussi aujourd’hui à me diriger vers des projets à plus grande échelle, qui seront des territoires toujours plus vastes d’expérience et de reconstruction.
KØGE Design - L’élégance responsable
KØGE Design
L’élégance responsable
Mots : Olivia Roks
Photos : DR
Fondée en 2023, KØGE Design puise son inspiration dans la pureté japonaise, le raffinement scandinave et le savoir-faire belge. Chaque meuble, en bois massif ou en acier inoxydable, incarne simplicité, qualité et durabilité. Rencontre avec le fondateur de la marque de design belge, Hadrien Bindels.
D’où vous vient ce rapport au design ? J’ai étudié l’architecture et à la fin de mes études, j’ai lancé KØGE Design. Durant mon cursus, avec mes professeurs, on s’est rendu compte que je détaillais fortement mes maquettes, que j’appréciais les détails, les objets… Lors de ma formation, on m’a d’ailleurs reproché l’aspect trop détaillé au détriment du côté social.
Comment est né KØGE Design ? J’ai commencé par fabriquer une première table dans le salon de ma mère ! Elle s’est vendue en 48 heures. Avec le bénéfice, j’en ai créé une seconde, puis les commandes ont suivi. Petit à petit, grâce au bouche-à-oreille, la marque a trouvé son public. Après six mois, la production ne se faisait plus chez ma mère, j’avais trouvé un atelier à Bruxelles. Nous avons débuté avec des tables en Mortex mais devenues rapidement trop tendance, j’ai souhaité évoluer avec d’autres matériaux. En parallèle, on en a aussi profité pour refaire l’identité de la marque. On est reparti de zéro et trois produits ont vu le jour : une table basse en chêne massif ainsi qu’une table et une lampe en acier inoxydable. Aujourd’hui, plusieurs usines produisent nos produits. Elles se situent toutes en Europe (Belgique, Portugal, Lettonie…), c’est très important pour nous.
Justement, sur votre site web, en grand, on peut lire : « mobilier de collection haut de gamme à impact durable ». Qu’entendre par cela ? Quelles sont les valeurs et l’identité de la marque ? C’est essentiel pour nous de travailler avec des matériaux nobles, d’apprécier une matière avec sa réelle épaisseur comme le chêne massif ou encore l’acier massif. L’acier inoxydable est le métal qui se recycle presque à l’infini, sans se détériorer. L’idée est vraiment que la matière prime. Nous ne souhaitons pas la transformer mais la travailler avec respect. Aussi, nos réalisations portent indéniablement une signature architecturale : nous aimons la simplicité, et chaque détail, lorsqu’il existe, a une raison d’être.
Quel genre de mobilier proposez-vous ? KØGE Design propose deux grandes collections, l’une est en chêne massif et se nomme W, l’autre est en acier inoxydable et s’intitule X. Dans la collection W, nous avons un duo de tables basses décliné en trois couleurs (espresso, honey et naturel) ainsi qu’une chaise, une de nos dernières nouveautés. Dans la collection X, nous avons aussi les tables basses, une side table, un porte-livre ainsi qu’une applique murale. Tout, sauf la chaise, est en mode « flat packing », c’est-à-dire que les pièces sont emballées à plat, ce qui réduit le volume, facilite le transport et diminue les coûts. Et enfin, une belle collaboration en inox avec le chef Paul Delrez fait également partie de nos réalisations.
Comment se déroule la conception et la fabrication de vos pièces ? Tout est dessiné par moi-même. Je réalise d’abord quelques croquis, puis je les laisse reposer. J’y reviens plus tard pour affiner l’idée jusqu’à ce qu’elle me convienne pleinement. Ensuite, nous passons à la modélisation en 3D. On s’assure que tout fonctionne bien, que tout est réaliste et réalisable. Vient enfin l’heure des prototypes qui peuvent se multiplier pour enfin arriver à un produit fini, prêt à être commercialisé. La commercialisation se fait en avant-première sur notre e-shop avec une offre de lancement. Enfin, on retrouve ensuite nos réalisations à prix fixe sur notre site mais aussi sur d’autres plateformes de design.
Des nouveautés à venir ? Comment imaginez-vous l’évolution de la marque ? Actuellement, nous travaillons avec Matthieu Doucet, un des fondateurs du cabinet Bim Bam Boom. Parallèlement à son métier d’architecte, il dessine du mobilier. J’avoue adorer son travail. Je l’ai approché pour voir s’il était possible de travailler ensemble. Sans tarder, nous avons imaginé une lampe de table en acier inoxydable, coiffée d’un abat-jour d’inspiration japonaise. Matthieu en a signé le design, et KØGE Design se chargera de l’éditer. Lancement, le 20 décembre ! On est également en train de travailler avec une designeuse portugaise sur des bougeoirs combinant nos deux matières de prédilection… Affaire à suivre car nous cherchons la bonne usine pour les produire. KØGE Design est en train d’explorer une nouvelle façon de développer et de produire des objets. Nous souhaitons proposer peu à peu davantage d’édition de mobilier. C’est très enrichissant car nous sommes ainsi plusieurs esprits à réfléchir sur un projet.
Cubex - La cuisine belge des années 30
Cubex
La cuisine belge des années 30
Mots : Olivia Roks
Photos : DR
Icône du modernisme belge depuis près d’un siècle, Cubex n’a rien perdu de sa force visionnaire. Rééditée par Xavier De Breucker et Nicolas Swinnen, la cuisine culte poursuit son évolution : une nouvelle cave à vin remarquable et l’ambition d’investir d’autres espaces de vie. Une légende du design qui continue d’écrire son histoire.
En quelques mots Cubex c’est… Xavier De Breucker : C’est une marque iconique belge imaginée dans les années 30 par l’architecte visionnaire Louis Herman De Koninck qui a littéralement révolutionné l’histoire de la cuisine. Il en fait la première cuisine modulaire, fonctionnelle, équipée et résolument intemporelle : un concept en avance de plusieurs décennies. Elle rencontrera un immense succès de 1930 à 1965. Aujourd’hui, Cubex perpétue cet héritage moderniste en proposant des cuisines haut de gamme, entièrement personnalisables. Un classique du modernisme réinterprété pour les intérieurs et les modes de vie d’aujourd’hui.
Qu’est-ce qui vous a poussé, vous et Nicolas Swinnen, à relancer Cubex en 2015 ? L’idée de relancer Cubex est née d’un double constat et d’un hasard presque architectural. De mon côté, j’habite une maison conçue par Louis Herman De Koninck lui-même. Lors de sa restauration, j’ai commis ce que je considère aujourd’hui comme une véritable erreur : ne pas y installer une cuisine Cubex. C’est en vivant dans cette maison, en observant la cohérence entre l’architecture et l’aménagement, que j’ai compris l’importance et la pertinence visionnaire du système Cubex. Au même moment, et sans que nous nous connaissions encore, Nicolas Swinnen ressentait la même fascination. En rencontrant Monique De Koninck, la fille et ancienne collaboratrice de l’architecte, il découvre l’ampleur de l’héritage Cubex et réalise que cette invention moderniste méritait d’être remise au monde. Nos deux trajectoires se sont croisées autour d’une évidence : Cubex n’était pas seulement un morceau d’histoire du design belge, c’était une idée brillante, en avance sur son temps, qui méritait une seconde vie.
Quels sont les fondamentaux du style Cubex ? Le style Cubex repose sur une combinaison unique de rigueur moderniste, de fonctionnalité absolue et d’une esthétique intemporelle héritée de Louis-Herman De Koninck. Et ce qui frappe, c’est à quel point ces fondamentaux restent incroyablement actuels. Un design rationnel et épuré : tout est pensé au millimètre. Les lignes sont sobres, droites, sans aucun effet gratuit : une simplicité presque architecturale qui confère à nos cuisines une élégance naturelle, capable de traverser les décennies sans perdre de leur force. Il y a bien sûr aussi le module cube de 60 cm : un principe fondateur devenu norme mondiale. Le style Cubex s’exprime également à travers des matières choisies pour leur durabilité et leur vérité. Cette robustesse se ressent dans la masse des portes, dans leur tenue, et jusque dans le son caractéristique de leur ouverture et fermeture. La poignée iconique fait aussi partie de l’histoire de la maison. Chaque porte et tiroir est équipé d’une poignée en laiton chromé, une vraie signature ergonomique et moderniste. Et aujourd’hui, Cubex préserve l’esprit vintage et patrimonial des modèles originaux tout en intégrant les exigences actuelles : électroménagers intégrés, solutions de tri, éclairage LED, finitions techniques ou minérales…
Comment concilier tradition et innovation dans vos projets ? Pour nous, tradition et innovation ne s’opposent pas : elles dialoguent. Cubex n’est pas une marque nostalgique, mais une marque patrimoniale qui se réinvente en respectant le génie de son système originel. D’un côté, nous restons absolument fidèles aux fondamentaux et de l’autre, nous intégrons des innovations techniques et fonctionnelles contemporaines.
Comment décririez-vous la cuisine actuelle ? Après deux décennies dominées par des cuisines ultra-minimalistes : façades lisses, appareils dissimulés, lignes presque « laboratoire », le haut de gamme ne se définit plus par l’effacement. Le minimalisme extrême s’est banalisé. Aujourd’hui, on recherche des cuisines avec du caractère, où la matière, l’histoire et les objets racontent quelque chose. On mélange le neuf et le vintage, on réintroduit des poignées, des textures, des éléments patinés ou réédités. On assume la singularité et l’authenticité plutôt que la neutralité absolue.
Vous venez de dévoiler votre nouveauté : une cave à vin. Pouvez-vous nous parler de ce projet ? La cave suit la même logique que nos cuisines : un système modulaire capable de s’adapter à n’importe quel espace. Le projet présenté accueille plus de 4 000 bouteilles, mais chaque composition des plus grandes aux plus réduites pourrait être entièrement personnalisable et scénographiée avec la même exigence. Afzelia massif, laques profondes, courbes sculptées, poignées iconiques sont réinterprétés dans un univers où ils deviennent le cadre d’une collection vivante. Plateaux coulissants pour caisses, présentoirs rétroéclairés, rangements grands formats, îlot de dégustation : chaque élément est pensé pour offrir un véritable rituel autour des précieux flacons.
Est-ce le début d’une extension vers d’autres espaces de vie ? Oui, clairement. Le Cubex wine cellar marque le début d’un mouvement : celui d’un Cubex qui investit d’autres univers que la cuisine, toujours avec la même exigence, la même fidélité au modernisme et la même obsession du détail.
Instagram : nola.mann



















































