Muller Van Severen
« Il n’y a pas de frontière entre vie et création »
Mots : Barbara WesolY
Photos : DR
En 2011, naissait leur duo, porté par une déclaration esthétique audacieuse et une perception singulière de l’objet. Quinze ans plus tard, le nom de Muller Van Severen résonne désormais comme celui du tandem le plus emblématique du design belge contemporain. Entre expérimentation et scénographie, mobilier fonctionnel et sculpture minimaliste, Hannes Van Severen évoque cette approche artistique unique, façonnée à quatre mains avec sa compagne, Fien Muller.
En avril 2026, au Salone del Mobile de Milan, vous dévoiliez Silhouettes : Celebrating 15 Years, une exposition dédiée à l’anniversaire de votre pratique commune. Comment l’avez-vous pensée ? Nous avons imaginé des bougeoirs de très grand format, véritables œuvres au sommet desquelles vient se poser une flamme. En composant ce paysage à traverser, peuplé de sculptures, nous voulions célébrer symboliquement notre parcours en duo, tout en revenant à l’esprit des installations que nous développions dans nos projets individuels. C’était non seulement une scénographie d’anniversaire mais aussi le point de départ d’une série de bougeoirs de taille plus classique. Nous fonctionnons constamment par investigation et expérimentation. Partant d’une idée puis l’explorant jusqu’à en épuiser les possibles et faire émerger une famille d’objets partageant les mêmes gènes, mais chacun doté de son caractère propre.
Peut-on y voir une forme de retour aux matières, aux lignes, aux couleurs, qui font l’âme de votre duo ? Oui, nous avons repris des formes issues de nos travaux des vingt dernières années, parfois antérieurs même à Muller Van Severen, pour les abstraire. Nous les avons remplies, retournées, simplifiées, jusqu’à ce que ces bougeoirs deviennent en quelque sorte une synthèse de notre pratique. En parallèle, cet anniversaire marque aussi la parution de A Lot of Work, un ouvrage à la fois rétrospectif et révélateur de nos parcours créatifs personnels. Les images, les travaux y apparaissent de manière non chronologique, affranchis de toute logique linéaire, afin de laisser émerger les correspondances et les divergences et montrer la façon dont nos regards et nos concepts dialoguent.
Avant Muller Van Severen, votre histoire a en effet débuté par une rencontre sur les bancs de l’école. Votre collaboration s’est-elle alors d’emblée imposée naturellement ? Fien avait étudié la photographie avant de se tourner vers les arts plastiques, que j’étudiais également. C’est durant un atelier de sculpture que nous nous sommes connus. Puis, tout en étant en couple, chacun a développé sa propre carrière durant dix ans. Notre tandem a émergé un peu par hasard, lorsque la galerie anversoise Valerie Traan a proposé à Fien de réaliser une exposition. Nous avons alors imaginé ensemble une série d’objets fonctionnels et n’avons plus arrêté depuis. Avec le recul, un lien existait déjà entre nos pratiques. Je détournais des éléments existants tels que des armoires ou des escaliers pour les transformer et composer de grands paysages spatiaux. Fien, de son côté, créait de petites installations à partir d’objets du quotidien, qu’elle photographiait comme des natures mortes modernes. Nous interrogions, tous deux, le réel qui nous entoure.
Il y a quelques années, vous expliquiez que les contraintes imposées par la fonctionnalité nourrissaient votre créativité. Cette idée accompagne-t-elle toujours votre vision aujourd’hui ? Nous avons toujours été passionnés par la connexion qui unit le design, le mobilier, l’art et l’architecture. Un objet, même usuel, peut devenir une sculpture, dès lors qu’il s’inscrit dans un lieu et entre en relation avec lui. Lorsque nous travaillons sur une série, nous cherchons à créer une scénographie reliant le sol, les murs et le plafond aux objets. Ceux-ci doivent conserver une forme de transparence, de respiration, et en même temps s’intégrer dans une dynamique d’ensemble. Nous explorons ainsi un équilibre subtil entre présence et absence dans l’espace, mais aussi entre réalité et imaginaire, familiarité et étrangeté. Notre maison est d’ailleurs une immense aire de jeu, à la fois studio, habitation et jardin, où nous fabriquons et expérimentons en permanence. Vie et création sont indissociables. Il nous faut tester, regarder et ressentir nos pièces chaque jour.
Quinze ans plus tard, êtes-vous demeurés les mêmes qu’au début de cette aventure ? J’en ai la conviction, même si les projets s’enchaînent et évoluent. Nous concevons actuellement sept cabinets pour une exposition qui se déroulera à Rome en novembre, plusieurs collaborations avec des marques sont également prévues. Mais cet attachement sentimental à nos objets est toujours primordial. Découvrir un nouveau prototype est à chaque fois un moment de bonheur, très intense. Nous mettons beaucoup d’amour dans ce que nous créons. Même lorsque les matériaux sont très durs ou froids, nous aspirons à leur insuffler une âme, à les rendre légers, presque dansants. À leur donner une vie propre.

Abonnez-vous dès aujourd’hui pour recevoir quatre numéros par an à votre porte
Vous aimerez peut-être
Stan Van Steendam – La lumière pour muse
Stan Van Steendam crée des œuvres colorées et sensorielles, reliant Belgique et Portugal dans un…
Vincent Callebaut – « C’est par l’humanisme que doit se construire le monde de demain »
Vincent Callebaut imagine des architectures en dialogue avec le vivant, repensant l’habitat et…
Libre et flamboyante, la créativité habitée de Jean-Philippe Demeyer
L’univers solaire et audacieux de Jean-Philippe Demeyer mêle art tribal, mosaïques, matières…






