Michaël Verheyden - Quand la simplicité se fait œuvre
Michaël Verheyden
Quand la simplicité se fait œuvre
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Son approche minimaliste du design raconte une quête de l’essentiel, tant de forme que de fond. À rebours du geste superflu, Michaël Verheyden laisse les matériaux révéler leur noblesse et aux objets le soin d’exprimer leur portée universelle.
Évoquant votre travail, vous affirmez : « L’évidence n’est jamais évidente ». La sobriété permet-elle de donner davantage de place à la justesse et à la subtilité ? L’essence d’un design n’est pas pour moi question de complexité mais de technicité et de singularité. Il existe déjà tellement d’objets, une si grande quantité de réalisations, que créer ne prend désormais son sens que si l’on marque sa différence et que l’on va vers une réinvention. J’aime les challenges, les obstacles, prouver que l’on peut dépasser l’impossible, particulièrement en matière d’exécution. Je recherche la difficulté de conception mais dont parallèlement le résultat donnera l’illusion d’aller à l’essentiel et vers une forme de pureté. Une simplicité ne pouvant naître que de la maîtrise et d’un savoir-faire artisanal exceptionnel.
Simplicité. Un mot qui semble autant animer que définir vos créations. A-t-elle toujours été un moteur pour vous ? Je pense oui, d’un point de vue philosophique en tout cas. Lors de mon cursus à la LUCA School of Arts, une majorité de mes professeurs étaient des artistes qui nous apprenaient à développer une vision et un mode de pensée plutôt que des concepts pratiques. Avoir cinq ans pour découvrir comment observer le monde a été très enrichissant. Paul Smith disait : « Vous pouvez trouver l’inspiration en tout. Si ce n’est pas le cas, c’est que vous ne regardez pas correctement ». Et je le rejoins complètement. Être un designer, c’est voir et concevoir différemment. Rester fasciné par une fenêtre, une rue, un mouvement, un détail qui pour d’autres seraient insignifiants ou invisibles. Tout est en réalité propice à imaginer.
C’est pourtant la mode que vous avez choisi pour première voie d’expression, puisqu’avant de façonner des objets, vous avez, en 2002, lancé une ligne de sacs et d’accessoires. Oui, mais ma dynamique était déjà celle d’une recherche de lignes minimalistes et de travail de la matière, pour trouver l’équilibre entre expérimentation et intemporalité. J’ai énormément appris au contact de Raf Simons, qui guida mon projet de fin d’études ainsi qu’en collaborant avec Rick Owens. Mais, tout en étant passionné par ce domaine, je m’y sentais limité et n’arrivait pas à dépasser les frontières de la Belgique. En parallèle, en 2007, ma femme, l’artiste Saartje Vereecke, et moi, avons acheté notre première maison et nous sommes retrouvés confrontés à la difficulté de trouver du mobilier et des pièces que nous aimions. Nous avons donc commencé à les développer nous-mêmes, jusqu’à réaliser une collection et c’est ainsi que nous sommes devenus également un duo professionnel. Aujourd’hui, bien qu’elle préfère œuvrer dans l’ombre plutôt qu’en pleine lumière, nos designs naissent de cette synergie et d’un dialogue constant entre nous.
Vos créations se déclinent en plusieurs univers. Les objets du quotidien que sont « Les Nécessaires », les pièces monumentales rassemblées en « Éditions », « Les Études » et leurs lignes sur-mesure ou encore « Les Archétypes », créés en partenariat avec des artisans locaux. Ces séries naissent-elles de techniques ou d’impulsions différentes ? Même si certaines gammes sont limitées ou plus monumentales, fondamentalement le processus et la volonté restent les mêmes : les ancrer dans une conscience de la nature et de l’impact de leur production, notamment par le choix de matériaux comme du bois, du cuir, de la corde ou du marbre, qui ne sont jamais aussi beaux que lorsqu’on les laisse exprimer leurs particularités. Le vivant n’a pas besoin de s’encombrer de fioritures, il est déjà une œuvre d’art. Je suis aussi très influencé par la tradition du design flamand. Cette part d’approche artisanale, rurale, cette simplicité profondément intemporelle. C’est important d’être relié à ses origines et ses racines.
Vers quoi vous guident vos envies et vos projets ? De nouveaux modèles en métal et en verre sont en préparation, tout comme une exposition avec notre galériste bruxellois, bien qu’aucune date n’ait encore été fixée. Chaque série marque la fin d’une étape, le sentiment d’avoir été au bout de ce que j’avais à dire. Après vingt-cinq ans de pratique, on m’appose souvent une signature mais je n’aime rien tant que la contredire, quitte à être incompris ou à m’exposer à la critique. Je suis également un musicien qui joue dans des groupes de punk-rock et cette approche qui balaye le conformisme m’accompagne aussi dans le design. Lors d’un concert, le public réagit de manière spontanée, viscérale. Pas par réflexion mais par émotion. Voir les objets que je conçois toucher, surprendre ou marquer ceux qui les découvrent est pour moi la preuve d’avoir fait du bon travail. Et me rend bien plus heureux qu’une critique élogieuse.
Bram Vanderbeke - L’art de la fonction, l’usage de la forme
Bram Vanderbeke
L’art de la fonction, l’usage de la forme
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Créativité et design sont, pour Bram Vanderbeke, des disciplines en mouvement. C’est ainsi qu’il structure, empile, façonne des pièces aux multiples dimensions, des objets à la croisée de l’œuvre et du mobilier.
Vos réalisations mêlent le design monumental et l’architecture, affirmant leur ambiguïté entre nature artistique et solution utilitaire. Pourquoi avoir choisi cette fusion des genres ? J’aime que mes pièces associent une notion fonctionnelle à un aspect sculptural. Je ne pourrais me limiter à créer uniquement pour l’esthétique. Cela me priverait de l’interaction avec l’utilisateur ou le public, alors que c’est ce que je recherche avant tout. Pour autant, ma manière de travailler reste très intuitive. Je joue avec les matériaux et les formes, partant parfois d’un type de structure pour arriver à un autre, d’un tabouret à une sculpture, ou l’inverse. C’est extrêmement ludique.
Vos « Casted Objects » notamment, mettent en avant un travail de superposition. Que vous permet de raconter ce principe de couches multiples ? Ce geste m’apporte une forme de sérénité. La même que celle que je ressentais au lycée quand, voulant devenir maçon, j’apprenais le travail du bois et des volumes. D’une certaine façon, je continue ce cheminement dans mon atelier. J’utilise cette répétition par exemple dans les briques que j’emploie, obtenant des lignes particulières par empilement, ou sur mes étagères en aluminium, dont les strates répétées créent une grille. Ces actes amènent de l’harmonie dans mon travail. C’est ce qui permet également qu’au-delà de l’emploi du béton, du métal ou du bois, l’on perçoive une certaine unité dans mon processus, due à l’aboutissement de ce design spécifique. Je pense qu’il s’agit de la pièce maîtresse de ma signature. Celle qui fait le lien entre mes créations sur la durée. Ce n’est pas intentionnel, mais j’aime cette forme de coïncidence.
Comment votre univers a-t-il évolué depuis 2017 et vos premiers projets ? Il s’est toujours agi de construction. Même il y a six ans, alors que je sortais tout juste de la Design Academy d’Eindhoven. Je fabriquais alors un objet puis en proposais une variation qui me mettait au défi d’appliquer la même technique à un matériau différent ou de décliner autrement le procédé de départ. Depuis j’ai continué de naviguer sur cette base, mais en la poussant dans ses retranchements. Désormais, j’ai aussi l’occasion de collaborer de plus en plus avec des architectes afin d’intégrer mes œuvres dans l’espace public. J’en rêvais et cela nourrit énormément mes designs. J’aime m’inspirer du contexte d’un bâtiment ou d’un site particulier. Lorsque je me balade dans les villes, tous les détails m’attirent et je prends souvent des photos comme source d’inspiration, sur lesquelles je réalise des croquis en y ajoutant mes propres idées.
Votre empreinte est également indissociable d’une forme de rudesse, de densité, de texture. Qu’aimez-vous dans cet aspect brut ? Cette touche tactile donne de la vie à un objet, incite à le manipuler, à le ressentir. Toutes mes créations sont réalisées dans ce but. C’est pourquoi j’apprécie de les voir intégrer différents contextes, qui vont questionner leur sens et leur emploi. Que se passera-t-il si on les expose dehors ? Comment poussera la végétation ou la mousse à leur surface avec le temps ? Ce vieillissement, cette transformation rendent le résultat d’autant plus intéressant et font pleinement son charme.
Entre commandes et expositions, à Berlin, Shanghai ou Milan, votre parcours international est impressionnant. Vient-il aussi influencer votre approche ? Je trouve fascinant de voir mes œuvres parcourir le monde. Elles voyagent d’ailleurs plus que moi ! Les rencontres qu’offrent cette part de mon travail sont très enrichissantes, d’autant que chaque lieu a sa dynamique, son énergie. Londres, où j’ai réalisé un stage durant mon cursus, m’a ainsi beaucoup marqué par son architecture brutaliste. Ses détails me transportaient. Mais Gand, où je vis, m’inspire également par son équilibre entre l’effervescence artistique et un rythme quotidien paisible.
Comment imaginez-vous l’évolution de votre pratique dans les prochaines années ? Je débuterai prochainement l’aménagement de la boutique du Design Museum de Gand en collaboration avec la conceptrice Wendy Andreu. C’est un projet vraiment passionnant, qui sera basé sur une série de meubles de formes pyramidales que nous avions fabriqués en 2018. En parallèle, je réalise des projets pour d’autres clients, comme une poignée de porte ou une cage d’escalier ainsi que des œuvres architecturales, notamment au sein d’une cour intérieure. Cela illustre mon objectif de mixer différentes échelles. J’aimerais créer un pavillon, mais aussi une collection de bijoux, varier les tailles, les formes et les mélanger. Plus que tout, ce sont les connexions, la découverte et l’expérimentation qui m’enthousiasment et définissent mon travail.
Elementarchitecten - L’ode à l’essentiel
Elementarchitecten
L’ode à l’essentiel
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Le tandem formé par Mattias Verschueren et Joris De Schepper est celui d’une vision, dont les volumes épurés, la lumière magnifiée et les matériaux nobles, se font la traduction. Ainsi s’incarne elementarchitecten, façonnant des espaces de respiration et d’équilibre.
Quelle approche partagée vous a donné l’impulsion de collaborer et de créer elementarchitecten ? Mattias : Tout est parti de la conviction de vouloir définir notre propre cadre, notre manière de concevoir et structurer les projets et de travailler avec les clients, en toute liberté créative. J’avais étudié avec le frère de Joris et à l’obtention de nos diplômes en 2011, nous avons fondé ensemble elementarchitecten. Joris nous a rejoints quelques années plus tard, après avoir achevé ses stages. Nous nous sommes découvert une profonde sensibilité commune pour la sobriété et la cohérence spatiale, qui nous a amenés à continuer finalement en duo.
Votre architecture est profondément méditative, calme, intemporelle. Est-ce une intention consciente ou un résultat naturel ? Joris : C’est une alliance des deux. Nous sommes attirés par une architecture de l’essentiel, où chaque ligne, chaque proportion, chaque matière a une raison d’être. La sérénité et l’équilibre se traduisent donc instinctivement, même si nous imaginons délibérément des environnements qui amènent à ralentir. Ce minimalisme que l’on perçoit dans nos projets n’est pas un objectif esthétique, mais le résultat d’un processus de réduction approfondi, qui émerge des proportions et de décisions réfléchies. Il ne s’agit pas de simplicité visuelle, mais de créer un focus et de laisser l’espace, la lumière et les matériaux s’exprimer sans distraction.
Un projet est-il dès lors guidé davantage par ses volumes ou par sa fonction ? Mattias : Notre ambition est qu’un bâtiment, quel que soit son usage, évoque un sentiment de calme et de paix. Il doit créer son propre univers, presque comme un cocon où l’on peut se retirer du bruit extérieur, ou depuis lequel on peut l’observer consciemment. Cette recherche ne commence jamais par une forme ou un style préconçu, mais par une analyse approfondie des paramètres existants : le site, le paysage, la composition, et les souhaits du client. Nous examinons minutieusement toutes ces conditions avant de définir des points de départ qui guideront l’ensemble.
Comment dès lors conciliez-vous pureté des lignes et environnement d’une vie quotidienne ? Mattias : Pour nous, ils ne s’opposent pas. Un espace structuré peut rendre le quotidien plus intuitif, confortable et doux. Les lignes essentielles forment un cadre, mais à l’intérieur de celui-ci, la chaleur apparaît à travers la matière et la lumière. Le but d’une maison est d’être habitée. L’architecture est là pour soutenir les rituels quotidiens discrètement, sans les écraser.
Joris : C’est pourquoi nous choisissons une palette de couleurs et de textures douces et des matériaux naturels, purs, tactiles, qui s’intègrent à leur environnement tout en laissant au bâtiment sa propre identité. Un équilibre entre discrétion et caractère, une architecture qui appartient à son contexte tout en affirmant sa présence.
Quel rôle joue la lumière dans votre approche ? Joris : C’est un élément fondamental. Dès nos études, nous avons pris conscience de l’importance de la lumière naturelle et comment elle façonne l’espace, définit l’atmosphère, en reliant le bâtiment à ce qui l’entoure. L’éclairage artificiel définit, lui, l’expérience en soirée ou lorsqu’il fait sombre, met en valeur les textures et crée des niveaux d’intimité ou d’ouverture. À nos yeux, la lumière n’est pas seulement fonctionnelle, elle est émotionnelle et narrative. Elle révèle l’architecture et devient, en même temps, architecture.
Si vous pouviez concevoir un lieu sans aucune contrainte, à quoi ressemblerait-il ? Mattias : C’est drôle, il s’agissait du tout premier exercice de notre cursus : concevoir un bâtiment sans fonction, sans restriction, sans site. À l’époque, cela paraissait abstrait et presque impossible, mais avec le recul, cela aura été incroyablement libérateur. Si nous pouvions choisir un projet de rêve aujourd’hui, ce serait probablement quelque chose de similaire, un lieu où l’architecture existe pour éveiller la conscience, de l’espace, du mouvement, du temps qui passe, avec aucune autre finalité qu’être habitée, observée et ressentie.
Au-delà de cette utopie de liberté totale, quel autre type de concept aimeriez-vous explorer davantage à l’avenir ? Joris : Nous nous concentrons toujours plus sur des projets complets permettant de concevoir non seulement l’architecture, mais aussi l’intérieur, la décoration et le paysage. Cette approche permet de créer une vision globale et cohérente, ce que nous apprécions énormément. Mais chaque réalisation porte un fragment de notre philosophie, et tous ensemble reflètent la clarté, la sérénité et le raffinement qui définissent elementarchitecten aujourd’hui.
Piet Blanckaert - La nature en majesté
Piet Blanckaert
La nature en majesté
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Jean-Pierre Gabriel
Les jardins de Piet Blanckaert évoquent des peintures classiques où la composition se fait reine. Subtil équilibre de lignes traditionnelles et de poésie contemporaine, doux accord de structure et de sensibilité. Des fresques d’élégance, nourries d’une profonde communion au monde végétal.
Qu’est-ce qui distingue les jardins de vos débuts, il y a plus de quarante ans, de ceux d’aujourd’hui ? J’ai toujours été fasciné par la beauté des jardins anglais et par la diversité de leurs styles, qu’il s’agisse de compositions spectaculaires, de topiaires ou encore d’espaces somptueusement fleuris. Mes premières réalisations ont naturellement dévolu une place importante à ces inspirations, notamment par des formes taillées, des massifs, un aspect romantique. Mais aujourd’hui j’accorde également une importance croissante à l’interprétation de la nature. L’une de mes créations les plus récentes en est une bonne illustration, celle d’un champ de maïs, au sol usé par la culture intensive, transformé en trois ans en une prairie sauvage et verdoyante, où prennent place un étang et des saules. Parallèlement, certains éléments ont été et demeurent des socles. J’aime profondément les formes géométriques et notamment les cercles, tout comme la possibilité de lire clairement la structure des arbustes et l’architecture de leur branchage.
Estimez-vous que l’on crée véritablement un jardin ou plutôt que l’on accompagne son éclosion ? Mes paysages naissent d’un principe fondamental consistant à repérer les lignes existantes, les souligner, les sublimer et les accompagner. Cette idée apparaît clairement lorsqu’on observe par exemple ce jardin conçu dans le sud de la Corse. J’y ai imaginé une transition entre la maison, son environnement immédiat et la végétation naturelle du littoral. La plupart des rochers qui émaillent sa pelouse provenaient à l’origine d’autres emplacements, mais ils donnent le sentiment d’avoir toujours été là. De véritables points d’ancrage sur lesquels vient se poser le regard.
Espagne, France, Grèce ou encore aux Pays-Bas, vos réalisations dépassent en effet de loin le cadre de la Belgique. Comment ces panoramas transforment-ils votre travail, notamment lorsque l’eau en est un élément fondamental ? Plus que l’eau, ce sont les températures, notamment la chaleur, qui modifient le processus et sa finalité. Je travaille ainsi actuellement à Marrakech, sur ce qui deviendra un espace dédié à la fraîcheur. Il s’agira d’une série de grands cercles délimités par des murs en terre et formant un léger dôme. La structure métallique sera complétée par une toile de ramification réalisée en branches de saule par des artisans catalans. Ici et là nous planterons des jasmins, pour l’ombre et le parfum de leurs fleurs, tandis qu’un système d’arrosage sous forme de « douche » complètera l’apport de fraîcheur.
Peut-on dans ce métier aspirer au contrôle ou doit-on au contraire accepter le chemin que prend le vivant ? Imaginer pouvoir concevoir un jardin totalement indompté est une illusion. Tailler un arbuste ou une glycine est déjà une forme de contrôle. La vocation première d’un tel lieu est de donner envie de s’y promener, d’en respirer les arômes et d’y surprendre les rais de lumière. D’être habité. Un jardin a toujours une destination. La relation avec le client qui l’occupera est donc primordiale, pour concevoir un lieu de paix, de ressourcement. Cela se construit.
En 2025, vous avez publié le livre Gardens, revisitant quatre décennies de création paysagère. Comment résumer un parcours aussi riche et florissant ? Je souhaitais avant tout montrer l’évolution d’une passion née lorsque j’avais douze ans. L’ouvrage s’ouvre donc sur deux clichés des jardins de mes parents. On y découvre également mes premières réalisations et l’évolution de mon travail vers une forme de maturité, notamment dans le choix des arbres et arbustes. Et bien sûr les lieux qui ont marqué mon parcours et ceux qui m’ont touché à titre personnel. Notamment le Flanders Fields Memorial Garden de Londres, tout petit mais hautement symbolique, car il est constitué de terre de Flandre, collectée dans 70 cimetières de la Première Guerre mondiale, où reposent des soldats anglais. C’était terriblement émouvant que de concevoir ce lieu de mémoire.
Vous préparez actuellement le jardin de sculptures du Rijksmuseum d’Amsterdam. Quelles sont les grandes lignes de ce projet ? C’est à nouveau un projet terriblement emblématique, m’offrant l’opportunité d’interpréter une vision contemporaine d’un espace paysager pensé comme une extension du musée. J’y place en relation le végétal et les œuvres majeures d’artistes du 20e siècle, comme Louise Bourgeois ou Henry Moore. Sa particularité est aussi son contexte, au cœur de la ville et le long d’un canal sur les berges duquel on plantera des cerisiers japonais. La flore indigène sera aussi représentée notamment sous la forme d’un grand robinier. C’est une mission fascinante.
Linde Freya Tangelder - Quand la déconstruction se fait art
Linde Freya Tangelder
Quand la déconstruction se fait art
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
S’affranchir des codes. Se réapproprier la matière. Réinventer le sens et la forme. Linde Freya Tangelder a bâti son studio Destroyers/Builders sur l’exploration du design sculptural et d’un langage inédit, à la fois tactile, brut et architectural.
Aux racines de Destroyers/Builders, il y a ce désir de se défaire des normes du design pour le reconstruire selon votre vision. Où puise-t-il sa raison d’être ? C’est un processus qui s’est imposé naturellement, comme une évidence. Le principe même de design est lié pour moi à une approche expérimentale. Rien n’y est figé et j’aime parcourir ce champ des possibles, qu’il s’agisse de fonction, de dimension ou d’échelle. Et y voir coexister les idées et les références architecturales, à la fois anciennes, intemporelles et contemporaines.
Vous affirmez également zoomer sur les éléments que les architectes tentent généralement de garder hors de vue. Est-ce par leur biais que vous avez découvert et nourri votre créativité ? Oui, ma passion me vient en effet de cette idée d’une traduction intime de l’architecture, à ma propre échelle. De ce souhait de remodeler les structures afin de proposer de nouvelles solutions visant à atteindre l’équilibre et l’essence d’une pièce. J’ai toujours créé et, plus encore ressenti la liberté de le faire hors format, notamment par l’influence de mes grands-parents collectionneurs, qui mêlaient des pièces de design scandinave, brésilien, européen, en un ensemble multiforme, nourri par les contrastes. Une vision qui m’inspire encore énormément aujourd’hui, notamment en ce qui concerne les matériaux.
Vous travaillez ceux-ci dans toute leur authenticité, avec leur relief et leurs aspérités. S’agit-il de les respecter, sans chercher à les maîtriser ? Exactement. Je considère que les imperfections apportent une beauté unique aux objets. Mon approche est profondément manuelle. Je suis fascinée par les petites irrégularités et la façon dont les doigts peuvent modeler la matière. C’est notamment le cas pour des modèles en cire, ensuite coulés sous forme de métal, ou le passage du liquide au solide par l’utilisation du verre. C’est ce travail artisanal qui pour moi rend une création sculpturale, tout comme le fait de ne pas la façonner à l’extrême ni chercher à atteindre un aspect parfaitement lisse et fini. Cet équilibre entre espace et expérience, ouvrage et nature profonde, joue un rôle central au sein de mon studio, depuis son lancement en 2014.
Il y a d’une part les objets que vous créez, sièges, lampes, tables, fonctionnels et artistiques à la fois, de l’autre les lieux que vous aménagez. Deux domaines dissociables ou profondément connectés ? Concevoir des pièces de mes mains, en édition très limitée, est le noyau de mon approche. Là où s’impose son empreinte la plus expérimentale et artistique. Sans ces collections, ma démarche me semblerait creuse et vaine. Ce qui n’empêche pas les projets de conception intérieure de me passionner et me faire grandir. Pouvoir inscrire un objet au sein d’un environnement spatial est fascinant.
Vous êtes originaire des Pays-Bas mais avez choisi de créer et développer pleinement votre activité artistique en Belgique. En quoi reflète-t-elle votre univers ? Le design néerlandais a un caractère très spécifique, qui, à l’époque où j’ai entamé mon parcours, me semblait trop déterminé et face auquel je me sentais à l’étroit. J’ai également toujours été inspirée par l’art et l’architecture belges, la personnalité singulière du pays. Avoir mis en distance mes origines m’a aussi permis de vivre pleinement ce processus de destruction-reconstruction. Je ne regrette absolument pas mon choix.
Dans ce travail de redéfinition permanente, quelle est la place de l’humain ? Omniprésente. À commencer par le principe même d’objet et l’émotion qu’il suscite, son lien à la mémoire et au vécu de chacun, qui crée une connexion immédiate. Et puis, autant j’aime travailler seule, autant j’apprécie le dialogue artistique. C’est ce qui m’a amenée à co-fonder le collectif de designers belges BRUT et à développer des collaborations, notamment avec l’entreprise italienne d’ameublement Cassina, autour de structures en pierres ou avec AEQUO, une galerie de Mumbai, pour laquelle j’ai conçu des pièces inédites.
Au-delà du design et de la création, Destroyers/Builders, est-il finalement une façon de (re)penser le monde ? C’est une philosophie, un mode de vie. Il n’y a pas de véritable frontière entre mon studio et la personne que je suis. L’un découle de l’autre. Notre monde est empli de destructeurs et de créateurs, nous ne nous arrêtons jamais de rebâtir, de fabriquer, et le questionnement que cela implique m’amène à mêler intimement les notions de contemplation et de fonction. Il me pousse aussi aujourd’hui à me diriger vers des projets à plus grande échelle, qui seront des territoires toujours plus vastes d’expérience et de reconstruction.
KØGE Design - L’élégance responsable
KØGE Design
L’élégance responsable
Mots : Olivia Roks
Photos : DR
Fondée en 2023, KØGE Design puise son inspiration dans la pureté japonaise, le raffinement scandinave et le savoir-faire belge. Chaque meuble, en bois massif ou en acier inoxydable, incarne simplicité, qualité et durabilité. Rencontre avec le fondateur de la marque de design belge, Hadrien Bindels.
D’où vous vient ce rapport au design ? J’ai étudié l’architecture et à la fin de mes études, j’ai lancé KØGE Design. Durant mon cursus, avec mes professeurs, on s’est rendu compte que je détaillais fortement mes maquettes, que j’appréciais les détails, les objets… Lors de ma formation, on m’a d’ailleurs reproché l’aspect trop détaillé au détriment du côté social.
Comment est né KØGE Design ? J’ai commencé par fabriquer une première table dans le salon de ma mère ! Elle s’est vendue en 48 heures. Avec le bénéfice, j’en ai créé une seconde, puis les commandes ont suivi. Petit à petit, grâce au bouche-à-oreille, la marque a trouvé son public. Après six mois, la production ne se faisait plus chez ma mère, j’avais trouvé un atelier à Bruxelles. Nous avons débuté avec des tables en Mortex mais devenues rapidement trop tendance, j’ai souhaité évoluer avec d’autres matériaux. En parallèle, on en a aussi profité pour refaire l’identité de la marque. On est reparti de zéro et trois produits ont vu le jour : une table basse en chêne massif ainsi qu’une table et une lampe en acier inoxydable. Aujourd’hui, plusieurs usines produisent nos produits. Elles se situent toutes en Europe (Belgique, Portugal, Lettonie…), c’est très important pour nous.
Justement, sur votre site web, en grand, on peut lire : « mobilier de collection haut de gamme à impact durable ». Qu’entendre par cela ? Quelles sont les valeurs et l’identité de la marque ? C’est essentiel pour nous de travailler avec des matériaux nobles, d’apprécier une matière avec sa réelle épaisseur comme le chêne massif ou encore l’acier massif. L’acier inoxydable est le métal qui se recycle presque à l’infini, sans se détériorer. L’idée est vraiment que la matière prime. Nous ne souhaitons pas la transformer mais la travailler avec respect. Aussi, nos réalisations portent indéniablement une signature architecturale : nous aimons la simplicité, et chaque détail, lorsqu’il existe, a une raison d’être.
Quel genre de mobilier proposez-vous ? KØGE Design propose deux grandes collections, l’une est en chêne massif et se nomme W, l’autre est en acier inoxydable et s’intitule X. Dans la collection W, nous avons un duo de tables basses décliné en trois couleurs (espresso, honey et naturel) ainsi qu’une chaise, une de nos dernières nouveautés. Dans la collection X, nous avons aussi les tables basses, une side table, un porte-livre ainsi qu’une applique murale. Tout, sauf la chaise, est en mode « flat packing », c’est-à-dire que les pièces sont emballées à plat, ce qui réduit le volume, facilite le transport et diminue les coûts. Et enfin, une belle collaboration en inox avec le chef Paul Delrez fait également partie de nos réalisations.
Comment se déroule la conception et la fabrication de vos pièces ? Tout est dessiné par moi-même. Je réalise d’abord quelques croquis, puis je les laisse reposer. J’y reviens plus tard pour affiner l’idée jusqu’à ce qu’elle me convienne pleinement. Ensuite, nous passons à la modélisation en 3D. On s’assure que tout fonctionne bien, que tout est réaliste et réalisable. Vient enfin l’heure des prototypes qui peuvent se multiplier pour enfin arriver à un produit fini, prêt à être commercialisé. La commercialisation se fait en avant-première sur notre e-shop avec une offre de lancement. Enfin, on retrouve ensuite nos réalisations à prix fixe sur notre site mais aussi sur d’autres plateformes de design.
Des nouveautés à venir ? Comment imaginez-vous l’évolution de la marque ? Actuellement, nous travaillons avec Matthieu Doucet, un des fondateurs du cabinet Bim Bam Boom. Parallèlement à son métier d’architecte, il dessine du mobilier. J’avoue adorer son travail. Je l’ai approché pour voir s’il était possible de travailler ensemble. Sans tarder, nous avons imaginé une lampe de table en acier inoxydable, coiffée d’un abat-jour d’inspiration japonaise. Matthieu en a signé le design, et KØGE Design se chargera de l’éditer. Lancement, le 20 décembre ! On est également en train de travailler avec une designeuse portugaise sur des bougeoirs combinant nos deux matières de prédilection… Affaire à suivre car nous cherchons la bonne usine pour les produire. KØGE Design est en train d’explorer une nouvelle façon de développer et de produire des objets. Nous souhaitons proposer peu à peu davantage d’édition de mobilier. C’est très enrichissant car nous sommes ainsi plusieurs esprits à réfléchir sur un projet.
Cubex - La cuisine belge des années 30
Cubex
La cuisine belge des années 30
Mots : Olivia Roks
Photos : DR
Icône du modernisme belge depuis près d’un siècle, Cubex n’a rien perdu de sa force visionnaire. Rééditée par Xavier De Breucker et Nicolas Swinnen, la cuisine culte poursuit son évolution : une nouvelle cave à vin remarquable et l’ambition d’investir d’autres espaces de vie. Une légende du design qui continue d’écrire son histoire.
En quelques mots Cubex c’est… Xavier De Breucker : C’est une marque iconique belge imaginée dans les années 30 par l’architecte visionnaire Louis Herman De Koninck qui a littéralement révolutionné l’histoire de la cuisine. Il en fait la première cuisine modulaire, fonctionnelle, équipée et résolument intemporelle : un concept en avance de plusieurs décennies. Elle rencontrera un immense succès de 1930 à 1965. Aujourd’hui, Cubex perpétue cet héritage moderniste en proposant des cuisines haut de gamme, entièrement personnalisables. Un classique du modernisme réinterprété pour les intérieurs et les modes de vie d’aujourd’hui.
Qu’est-ce qui vous a poussé, vous et Nicolas Swinnen, à relancer Cubex en 2015 ? L’idée de relancer Cubex est née d’un double constat et d’un hasard presque architectural. De mon côté, j’habite une maison conçue par Louis Herman De Koninck lui-même. Lors de sa restauration, j’ai commis ce que je considère aujourd’hui comme une véritable erreur : ne pas y installer une cuisine Cubex. C’est en vivant dans cette maison, en observant la cohérence entre l’architecture et l’aménagement, que j’ai compris l’importance et la pertinence visionnaire du système Cubex. Au même moment, et sans que nous nous connaissions encore, Nicolas Swinnen ressentait la même fascination. En rencontrant Monique De Koninck, la fille et ancienne collaboratrice de l’architecte, il découvre l’ampleur de l’héritage Cubex et réalise que cette invention moderniste méritait d’être remise au monde. Nos deux trajectoires se sont croisées autour d’une évidence : Cubex n’était pas seulement un morceau d’histoire du design belge, c’était une idée brillante, en avance sur son temps, qui méritait une seconde vie.
Quels sont les fondamentaux du style Cubex ? Le style Cubex repose sur une combinaison unique de rigueur moderniste, de fonctionnalité absolue et d’une esthétique intemporelle héritée de Louis-Herman De Koninck. Et ce qui frappe, c’est à quel point ces fondamentaux restent incroyablement actuels. Un design rationnel et épuré : tout est pensé au millimètre. Les lignes sont sobres, droites, sans aucun effet gratuit : une simplicité presque architecturale qui confère à nos cuisines une élégance naturelle, capable de traverser les décennies sans perdre de leur force. Il y a bien sûr aussi le module cube de 60 cm : un principe fondateur devenu norme mondiale. Le style Cubex s’exprime également à travers des matières choisies pour leur durabilité et leur vérité. Cette robustesse se ressent dans la masse des portes, dans leur tenue, et jusque dans le son caractéristique de leur ouverture et fermeture. La poignée iconique fait aussi partie de l’histoire de la maison. Chaque porte et tiroir est équipé d’une poignée en laiton chromé, une vraie signature ergonomique et moderniste. Et aujourd’hui, Cubex préserve l’esprit vintage et patrimonial des modèles originaux tout en intégrant les exigences actuelles : électroménagers intégrés, solutions de tri, éclairage LED, finitions techniques ou minérales…
Comment concilier tradition et innovation dans vos projets ? Pour nous, tradition et innovation ne s’opposent pas : elles dialoguent. Cubex n’est pas une marque nostalgique, mais une marque patrimoniale qui se réinvente en respectant le génie de son système originel. D’un côté, nous restons absolument fidèles aux fondamentaux et de l’autre, nous intégrons des innovations techniques et fonctionnelles contemporaines.
Comment décririez-vous la cuisine actuelle ? Après deux décennies dominées par des cuisines ultra-minimalistes : façades lisses, appareils dissimulés, lignes presque « laboratoire », le haut de gamme ne se définit plus par l’effacement. Le minimalisme extrême s’est banalisé. Aujourd’hui, on recherche des cuisines avec du caractère, où la matière, l’histoire et les objets racontent quelque chose. On mélange le neuf et le vintage, on réintroduit des poignées, des textures, des éléments patinés ou réédités. On assume la singularité et l’authenticité plutôt que la neutralité absolue.
Vous venez de dévoiler votre nouveauté : une cave à vin. Pouvez-vous nous parler de ce projet ? La cave suit la même logique que nos cuisines : un système modulaire capable de s’adapter à n’importe quel espace. Le projet présenté accueille plus de 4 000 bouteilles, mais chaque composition des plus grandes aux plus réduites pourrait être entièrement personnalisable et scénographiée avec la même exigence. Afzelia massif, laques profondes, courbes sculptées, poignées iconiques sont réinterprétés dans un univers où ils deviennent le cadre d’une collection vivante. Plateaux coulissants pour caisses, présentoirs rétroéclairés, rangements grands formats, îlot de dégustation : chaque élément est pensé pour offrir un véritable rituel autour des précieux flacons.
Est-ce le début d’une extension vers d’autres espaces de vie ? Oui, clairement. Le Cubex wine cellar marque le début d’un mouvement : celui d’un Cubex qui investit d’autres univers que la cuisine, toujours avec la même exigence, la même fidélité au modernisme et la même obsession du détail.
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Prado - l’élégance de l’absence
Prado
L’élégance de l’absence
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
La beauté selon Prado passe par la disparition. Ventilation, détecteurs et caméras deviennent, par son entremise, indétectables, se fondant à l’éclairage, afin de laisser parler pleinement l’espace et son architecture. Un concept voué à façonner l’invisible pour révéler l’essentiel, que dévoile Thibault Renson, son fondateur.
Vous présentez Prado comme une technologie domestique imperceptible, se faisant oublier pour créer un sentiment de sérénité. Quels sont les clés de cet équilibre entre fonctionnalité pointue et approche harmonieuse ? L’essence de Prado est de permettre une forme de retour à une paix intérieure au sein des espaces. Qu’il s’agisse d’habitations, de boutiques, de restaurants, lorsqu’on habille un lieu avec une magnifique table ou une œuvre d’art, ce n’est qu’en enlevant les éléments superflus qui l’entourent qu’on lui permet de briller pleinement. Nos créations sont belles, mais notre objectif n’est pas d’attirer le regard. C’est la lumière qui compte, pas le mécanisme qu’elle cache, tout comme l’air frais est primordial sans besoin de voir le système qui le diffuse. Nous cherchons les solutions optimales pour effacer les interférences et sublimer l’œuvre des architectes. Permettant ainsi aux dispositifs qu’ils souhaitent ajouter, de s’intégrer sous une forme sobre et minimaliste.
Comment votre parcours vous a-t-il conduit à imaginer le concept de Prado ? Le déclic s’est produit, il y a sept ans, alors que je visitais un Apple Store aux USA. J’avais toujours été passionné par le design et l’architecture, tout comme par la technologie et en pénétrant dans cette boutique, j’ai remarqué qu’elle possédait une aération via ses lampes sans qu’aucun système ne soit visible au plafond. Intrigué, j’ai contacté la marque, qui m’a dit avoir développée elle-même ce principe car il n’existait alors aucune solution. À l’époque, je ne possédais aucune connaissance technique dans ces domaines, mais j’y ai perçu une opportunité. J’ai donc rejoint, en tant que brand manager, la société de ventilation détenue par mon père, en parallèle au développement de Prado. J’étais poussé par la certitude de vouloir développer un produit novateur, tant par son aspect visuel que par sa technicité.
Prado mêle en effet esthétique et innovation et s’entoure de concepteurs hautement qualifiés. Cette dimension technologique demeure-t-elle indissociable d’une forme d’artisanat ? J’en suis convaincu. Pour obtenir des solutions exceptionnelles, il faut accorder une exigence toute particulière aux plus infimes détails. Le point primordial n’est pas le volume que nous arrivons à produire mais le résultat et si nous voulons atteindre une qualité à la mesure de nos aspirations, l’artisanat ne peut être abandonné au profit d’un processus robotisé ou d’une industrialisation massive.
Vos éclairages sont aujourd’hui adoptés par des architectes de renom tels que Vincent Van Duysen, Nicolas Schuybroek, ou encore Bjarke Ingels, ainsi que par des marques prestigieuses comme Saint Laurent, Chanel et Jacquemus, a quel élément en particulier doivent-ils selon vous leur succès ? A cette motivation, cet enthousiasme et ce perfectionnisme qui nous animent. Pouvoir collaborer avec les grands noms de l’architecture de notre pays, mais aussi à l’international, est pour moi une énorme fierté. J’ai imaginé Prado alors que je suivais depuis longtemps leur travail. C’est aussi, je pense, une question de vision. Notre but n’a jamais été de créer un immense catalogue de produits, mais d’amener chacun de nos modèles à se suffire à lui-même. Nous préférons continuer d’améliorer sans cesse nos créations pour les rendre toujours plus performantes que d’en inventer d’autres. Toujours avec cette dynamique de simplicité et d’harmonie.
Créé en 2020, Prado a été rejoint 2 ans plus tard par ROND. Puis en 2025 par Vervloet et Atelier Luxus. Quelle vision commune a animé ce rapprochement ? Le souhait d’associer nos compétences et nos forces plutôt que de les superposer. Nous voulions casser cette séparation entre les domaines de l’éclairage, de la ferronnerie et des interrupteurs, pour pouvoir œuvrer ensemble. Nous avons le même souci du détail et des finitions, la même volonté d’excellence. Je suis profondément admiratif de leur design et de leur héritage. Il ne sera pas question de fusionner nos identités, mais de nous unir pour amener l’artisanat belge toujours plus haut et plus loin.
Quelles sont d’ailleurs vos ambitions pour le futur de Prado ? Nous sommes en plein développement aux Etats-Unis, notamment à Los Angeles, New York et Miami. C’est un premier pas fantastique, dont nous sommes ravis. Mais nous demeurons tout aussi heureux de nos projets belges, qu’il s’agisse de résidences, de cocktail bars comme Okën à Bruxelles ou de restaurants tels que The Jane à Anvers, tout récemment inauguré. Plus qu’un projet en particulier continuer d’innover reste le véritable objectif. L’ADN de Prado.
L’harmonie intérieure signée Maison Osaïn
L’harmonie intérieure signée Maison Osaïn
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Portés par une quête d’équilibre et de sens, Ann Butaye et Thomas Maria Verschuren ont imaginé Maison Osaïn, un concept holistique d’habitat, synergie d’architecture, de design, d’art et d’artisanat. Une vision que le duo belge fait désormais rayonner au-delà des frontières, avec House Montagna, leur premier projet à l’étranger, façonné au pied du Mont Blanc.
De couple et parents, vous êtes devenus en parallèle un tandem professionnel, avec la création de Maison Osaïn. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à entreprendre en duo ? Ann : C’était il y a cinq ans et je travaillais alors depuis une quinzaine d’années dans les domaines de la presse, du marketing et de l’approvisionnement pour des labels de mode haut de gamme. Thomas, lui, possédait son propre bureau d’architecture, majoritairement résidentiel. La pandémie a tout bouleversé, d’autant qu’elle a coïncidé pour moi avec de graves problèmes de santé. Cette confrontation à la maladie a marqué un véritable tournant dans nos existences, nous poussant à nous recentrer sur notre bien-être et nos valeurs. Sans cela, nous n’aurions sans doute jamais repensé nos vies.
Thomas Maria : Créer ensemble est alors devenu une évidence. Nous avons énormément lu, appris, et développé une nouvelle vision, qui s’accompagnait aussi d’un besoin de quitter l’effervescence de la ville. Nous avons donc mis en vente notre maison de l’époque, dont nous avions conçu l’architecture et la décoration intérieure et nombreux étaient les acheteurs qui nous demandaient s’ils pouvaient l’acquérir « telle quelle », avec ses rideaux, ses objets, son mobilier. De là est né le concept de Maison Osaïn.
Ann : C’est une belle synergie entre nos domaines. Thomas s’occupe de la conception architecturale, des structures et finitions techniques, tandis que je sélectionne les artistes avec lesquels nous collaborons et les éléments de design et je me charge de la création de nos fragrances, linges de maison et art de la table.
Concevoir des lieux de vie avec la personne qui partage la nôtre rend-il chaque projet d’autant plus personnel ? Ann : Notre approche est profondément intime et chaque maison est pensée comme si c’était la nôtre. C’est essentiel tant nous cherchons à créer des espaces porteurs de liens. C’est aussi un concept inédit. Il existait beaucoup de projets immobiliers, mais pas d’habitations conçues comme des écosystèmes vivants, des univers à part entière. Chaque projet est le cadre de collaborations avec des galeries et des créateurs, mais aussi avec des artisans et des entrepreneurs, qui partagent notre philosophie, mêlant humain et durabilité.
Vous décrivez en effet le « sincere living » comme le manifeste de Maison Osaïn. Qu’implique ce concept ? Thomas Maria : D’employer exclusivement des matériaux naturels, dans leur usage le plus pur et minimaliste, leur beauté se suffisant à elle-même. Nous refusons ainsi le faux marbre, et les imitations bois ou céramique, afin de permettre à l’authenticité et l’intemporalité de primer sur les tendances. C’est aussi ce qui nous pousse à rénover plutôt qu’à partir d’une page blanche. Notre travail incarne le respect du patrimoine et la volonté d’offrir un renouveau à des lieux porteurs d’une âme. Chaque étape témoigne de cette notion de sens qui nous habite.
Comment, après de multiples réalisations en Belgique, s’est présenté le projet House Montagna, ce sublime chalet de Courmayeur, situé au pied du Mont Blanc ? Thomas Maria : Le propriétaire, que nous connaissions, nous a confié ce chantier et c’était un défi à tout point de vue tant le bâtiment était en ruine. Étant uniquement accessible par une remontée mécanique, il a aussi fallu transporter la plupart des matériaux par hélicoptère. Un magnifique challenge.
Ann : House Montagna représente pleinement notre ADN, celui d’un foyer où se recentrer sur soi-même tout en se connectant à la nature. L’extérieur est partie intégrante de la maison. Le paysage est magique et nous souhaitions le magnifier sans ornement superflu, grâce à du bois issu de la région, venant compléter la structure en béton et des teintes naturelles, qui feraient rayonner le décor de montagnes s’étendant à perte de vue.
House Montagna sera-t-elle le point de départ de plus de projets internationaux ? Ann : Définitivement ! Nous nous sommes donné pour mission de réitérer cette expérience à l’étranger une fois par an, pourquoi pas en Toscane, à Paris ou encore aux USA, mais tout cela demeure à l’étude. Nous avons actuellement une dizaine de projets en cours en Belgique et nous entamons une colla-
boration avec de nouveaux artistes, tels que Maison Rhizomes, Galerie Suzan à Paris et Leonet et Hoang. Maison Osaïn ne cesse de se réinventer.
Quelle est d’ailleurs l’histoire qui se cache derrière ce nom étonnant ? Thomas Maria : Il s’inspire d’Osaïn, une divinité de la religion yoruba, originaire d’Afrique de l’Ouest, incarnant la nature et la sagesse des plantes. Un guérisseur qui protège l’équilibre du monde. Nous n’aurions pu trouver plus beau symbole pour notre philosophie de renouveau et d’authenticité.
Nicolas Schuybroek - Le sacre de la sérénité
Nicolas Schuybroek
Le sacre de la sérénité
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Porté par un minimalisme habité et une quête de justesse, Nicolas Schuybroek façonne des sanctuaires contemporains de Bruxelles à Taïwan et de Milan à New York. Une architecture où le calme se fait forme, matière et âme.
Les lieux que vous concevez sont multiples, hétéroclites, aussi bien par leur emplacement que par leur caractère et leur taille. Qu’est-ce qui motive le choix d’un projet ? Il s’agit d’une dimension très intuitive, mais aussi d’une profonde recherche de diversification. Il est essentiel pour moi de ne pas être labellisé, assimilé à une catégorie de bâtiment ou de client, mais au contraire d’œuvrer à de nombreuses échelles et typologies. Qu’il s’agisse de la boutique Aesop de Londres, du restaurant The Jane à Anvers, de la galerie d’art Carpenters, des constructions résidentielles ou des rénovations d’appartements à Paris et Amsterdam, les récentes réalisations de notre bureau racontent toutes cette volonté.
Chacune est-elle dès lors pour vous l’occasion d’une réinvention ? Qu’il s’agisse de technique ou de vision ? Je pense que c’est totalement nécessaire. Sans cela, on tombe dans un côté linéaire et dogmatique, en perdant une part fondamentale de créativité. Lorsque j’entame un projet, je m’interroge sur la manière de repenser les éléments, la structure ou le dessin et ainsi faire pleinement sens par rapport au lieu et aux besoins qui l’accompagnent. C’est en même temps paradoxal, car en tant qu’architecte on souhaite aussi la reconnaissance d’une certaine forme de signature. Cela demande d’atteindre l’équilibre entre renouveau et identité.
Votre empreinte est chaleureuse et pourtant profondément épurée. À la fois vivante et caractérisée par une puissante sobriété. Comment ces éléments se rencontrent-ils ? C’est un processus en constante évolution. En 2021, je publiais Selected Works. Volume 1, une monographie des réalisations de la décennie écoulée. Une démarche d’archivage et de mise en perspective qui m’a permis d’en reparcourir le fil et de réaliser leur transformation progressive. Mon approche reste contextuelle et globale, celle de lignes justes, d’un travail de lumière, de proportion, de symétrie. La métamorphose vient des éléments qui se greffent sur ce socle, notamment au niveau de la palette de matériaux, plus chaude, texturée, profonde, mais aussi de l’esthétique. J’ai toujours ressenti une grande admiration pour l’architecture romane du 10e et 11e siècle, mais s’y est aussi ajouté un langage plus contemporain et vernaculaire, inspiré par les créations de Luis Barragan ou de Studio Mumbai, avec la volonté de rendre un cadre très minimaliste, et géométrisé, plus humain, afin qu’il s’en dégage une pleine émotion.
Vous liez aussi votre vision à une forme de révérence, presque mystique. Elle est nourrie par un cadre de références, dont un certain nombre de structures religieuses, mais aussi par la musique et l’art plastique. C’est avant tout une question de cadence, de rythme, de plein et de vide, comme de silence, qui permet de créer une architecture qui fasse sens. C’est une notion très mystérieuse, portée par la certitude d’avoir trouvé le bon axe, le bon vecteur. Celui qui conférera un calme intérieur à l’endroit, le sentiment d’une communion avec celui-ci. C’était notamment le cas pour The Jane, où un changement s’opère chez ceux qui y pénètrent, comme emportés vers un ailleurs.
Vous venez en effet de signer le nouveau cadre de ce restaurant emblématique. Quelles en étaient les notes d’intention ? C’est un projet comprenant énormément de concepts, qu’il s’agisse d’expérience, de philosophie, ou de proportions, nourri par une palette de matières chaleureuses et très brutes à la fois. Nous avons poussé très loin son histoire, en faisant appel à des artisans en provenance de la région d’Anvers et des Pays-Bas qui ont dessiné des meubles, spécialement pour faire corps avec l’endroit, participer à ce narratif. Le lieu s’apparente à un temple, une notion qui m’est chère, celle d’un espace où l’on perd toute notion de temporalité et de géographie, de dimension extérieure. L’humain a toujours construit à travers les siècles pour s’abriter, se soigner, se mettre en lien, se protéger. Et aujourd’hui cette bulle, cette mise à distance du monde est devenue une notion primordiale.
Après ces 14 ans d’activité au sein de votre propre studio, reste-t-il des concepts inexplorés, des projets qui demeurent à l’état d’ambition ? J’aimerais créer pour des sphères plus publiques, très architecturées et de plus grande ampleur, autour d’un vignoble ou encore d’un musée. L’art et la culture jouent un rôle essentiel pour moi et ont toujours fait partie de mon cheminement personnel. Un second livre est également en réflexion. J’espère pouvoir le publier en 2026, afin qu’il marque une période de cinq ans. L’occasion d’un nouveau jalon créatif et de continuer cette exploration qui me porte toujours plus loin.

















































