Designs of the Time Une vision tissée au fil de l’élégance
Designs of the Time
Une vision tissée au fil de l’élégance
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Certains projets se bâtissent autour d’un produit, d’autres se construisent par une philosophie. À contre-courant de l’éphémère, l’approche de Designs of the Time est celle de la pérennité. Un hymne aux matières naturelles, à l’authenticité et au savoir-faire remarquable, qu’Yvan Puylaert a transmis à ses deux enfants, Elaine et Owen.
Yvan, vous avez entamé cette histoire il y a 28 ans. D’abord seul, puis en famille. Comment votre façon de créer et vos inspirations ont-elles évolué en près de trois décennies ? À l’époque, je n’imaginais pas que cette aventure deviendrait la nôtre, à tous les trois. Mon ambition était de développer une approche personnelle et artisanale. Il y a dix ans, Owen a intégré l’entreprise, suivi par Elaine l’année suivante. Il œuvre à une vision stratégique, tandis qu’elle se dédie à l’univers créatif, mais nos décisions restent collectives et guidées par une même philosophie. En commençant à travailler ensemble, nous avons pris la décision fondamentale de refuser tout compromis et de rester pleinement fidèles à nos valeurs et à notre vision. Au fil des années, notre gamme textile s’est enrichie. Initialement centrée sur le lin, elle s’est ouverte à la laine, au velours de coton et de mohair, au jute, au chanvre, à la soie ou encore à l’alpaga. Certaines matières apportent de la douceur, d’autres davantage de texture ou de caractère, formant une harmonie. Nous n’adoptons une idée que si nous parvenons à un consensus. C’est la force de notre trio.
Qu’est-ce qui anime une collection ? Une émotion, un paysage, le choix d’un tissu ? Elaine : Nous en puisons les bases dans la mode et l’art. Ausarta, notre édition 2025, évoquait l’audace et le courage. Ses influences lui venaient des formes puissantes et sculpturales des œuvres d’Eduardo Chillida découvertes à Minorque et dont nous avons cherché à transcrire la force. Azimuth, notre nouvelle gamme, a été inspirée par une exposition à la Fondation Cartier et notamment les matériaux utilisés par Bijoy Jain. Les expériences vécues nourrissent également en permanence notre réflexion.
Owen : Chaque collection a son caractère propre mais toutes partagent un esprit authentique, luxueux et sobre. Nous ne sommes jamais dans l’ostentation. La noblesse des matières procure une sensation de raffinement et de bien-être, sans jamais tomber dans l’exubérance.
Chaque étoffe doit-elle avoir une dimension non seulement visuelle et tactile mais aussi narrative ? Elaine : Elle porte en effet un récit, un ressenti. Et une fois qu’elle reçoit un nom, acquiert une identité propre qui s’inscrit dans le processus de création. Nous écrivons chaque année une nouvelle histoire qui s’intègre ensuite dans une continuité. Il est ainsi aisé d’entremêler les différentes gammes, de mélanger les tissus. La profondeur des coloris et la palette naturelle que nous employons reflètent notre ADN autant qu’ils incarnent l’intemporalité.
Yvan : Nos créations ont cette magnifique particularité de pouvoir se décliner en de multiples usages. Un même textile peut devenir un rideau, un revêtement de siège ou encore un élément décoratif. Nous mettons en scène chaque collection dans un lieu qui reflète l’ambiance, les sensations que nous souhaitons transmettre. Pour Azimuth, il s’agissait d’une ferme marocaine, rustique mais contemporaine et épurée. Pour autant, ce n’est qu’une interprétation parmi d’autres. Nous laissons aux architectes d’intérieur la liberté essentielle de s’approprier nos pièces.
Vous mettez à l’honneur les matières et fibres naturelles, dont l’authenticité fait de chaque création une pièce unique, marquée par de subtiles irrégularités. La relation à l’imperfection fait-elle partie de votre identité ? Yvan : Absolument. Elle nous définit et découle de notre amour de la nature comme d’un profond besoin de sincérité. Il n’a jamais été question de construire une marque pour lui trouver une place sur le marché, mais plutôt comme le reflet d’un mode de pensée et de vie. La passion a toujours primé sur le commercial.
Owen : Nous accordons une grande importance aux fils, aux finitions, aux nuances ainsi qu’à la douceur et la rondeur du tissu. Lorsque l’on développe une étoffe avec un tisserand, chaque aspect est travaillé afin d’obtenir ce résultat sensible et brut à la fois. C’est un processus d’imperfection maîtrisée. Nous tenons à valoriser nos ateliers d’excellence, qui demeurent principalement belges. Peu de gens réalisent d’ailleurs à quel point il s’agit d’une œuvre du vivant, qui commence bien avant la matière, dans la terre, la plante, le soleil, la pluie et les cycles des saisons. C’est formidable d’être connecté à l’ensemble de ce processus et cela constitue une grande richesse personnelle. Nous n’avons pas de grande ambition de croissance, seulement la volonté de faire perdurer cette entreprise que nous aimons profondément et de partager cette passion avec d’autres, designers, clients, artisans. Plus qu’une famille, nous formons une véritable communauté.
Pieter Vanrenterghem « Mon approche se nourrit du monde tout comme de mon exploration intérieure »
Pieter Vanrenterghem
« Mon approche se nourrit du monde tout comme de mon exploration intérieure »
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Contempler les intérieurs de Pieter Vanrenterghem, c’est plonger dans des espaces où l’apaisement côtoie l’inspiration. Des lieux qui respirent, ralentissent, enveloppent et dont chaque détail architectural s’incarne avec sobriété et sensibilité.
De vous, l’on sait peu. Des projets d’une rare élégance minimaliste, une carrière de plus de vingt-cinq ans. Quel a été votre chemin et comment vous a-t-il amené à l’architecture d’intérieur ? J’ai le sentiment que mon parcours s’est construit de manière instinctive, presque de lui-même. Certains viennent d’une famille déjà liée à ce métier, d’autres ont grandi dans cet univers. Ce n’était pas mon cas. À dix-huit ans, j’ai longuement hésité à devenir artisan diamantaire, mais mon amour des maquettes et le besoin de créer, d’esquisser de mes mains, m’ont finalement conduit vers l’architecture d’intérieur. Après un an et demi au sein d’un bureau, j’ai lancé mon activité seul, en avançant intuitivement. C’est en réalité il y a une dizaine d’années qu’une forme de rupture s’est produite. Un changement personnel a entraîné un véritable bouleversement dans ma vie, y compris professionnelle. J’ai alors développé une soif profonde de m’ouvrir au monde et à l’art, de découvrir, de lire, d’observer ce qui m’entoure mais aussi d’autres lieux et cultures. Cela a profondément transformé mon existence, tout comme ma manière d’appréhender mon travail, et m’a conduit vers le langage esthétique qui me représente aujourd’hui.
Votre univers est souvent décrit par ses éléments monolithiques, presque brutalistes, son cadre épuré, sa palette de tons neutres. Vous reconnaissez-vous dans cette définition ? Le brutalisme est en effet mon courant favori. On le considère trop souvent comme massif, brut ou lourd, alors qu’il s’agit avant tout d’une architecture vivante. On y emploie de nombreux matériaux impossibles à contrôler totalement, qui se transforment au gré de l’humidité, du soleil, de l’environnement. Ma pratique repose sur la recherche d’un équilibre, non seulement entre la lumière, la matière et l’espace, mais aussi entre la maîtrise et le lâcher-prise. J’utilise par exemple du cuir non traité, avec la conviction que c’est la trace laissée par un verre ou la patine du temps qui lui donneront toute sa dimension. Je peux ainsi être autant séduit par la beauté d’une maison Art nouveau que par celle d’un appartement moderniste ou contemporain. Pour peu qu’il s’en dégage une évidence, une justesse dans les proportions et les finitions créant un véritable accord.
Residence RV, MB, Penthouse B, les noms de vos réalisations sont concis, tout comme les explications qui les accompagnent. Estimez-vous que ce soit à leurs lignes de parler pour elles ? Lorsque j’observe le titre d’une œuvre dans un musée, je doute toujours qu’il puisse traduire ce que l’artiste a réellement ressenti ou voulu transmettre au moment de la création, tant le processus ne s’explique pas. Et au-delà de mon approche, chaque lieu reste profondément intime et personnel, lié à celui ou celle qui y vivra. Mon studio a récemment réalisé deux appartements sur la Côte, au sein d’un superbe bâtiment donnant directement sur les dunes et la mer du Nord. Et pourtant, malgré ces similitudes de départ, ils sont totalement différents, à l’image de leurs propriétaires. L’un cuisine, l’autre non ; dans un cas, il s’agit d’une famille, dans l’autre d’une personne seule. Deux existences qui se racontent autrement. L’architecture intérieure est un dialogue avec l’espace mais aussi avec la vie elle-même. Il ne s’agit pas de façonner une maison dans laquelle j’aimerais habiter, mais de créer en acceptant de ne pas être le cœur du projet.
Les intérieurs que vous concevez semblent se prolonger d’eux-mêmes dans le paysage environnant. La nature en est-elle le véritable point de départ ? Oui. Elle imprègne mon travail, tant par la dimension tactile et sensorielle des matériaux que j’affectionne, tels que le bois massif ou la pierre naturelle, que par ma vision d’ensemble. J’aime les architectures dont s’effacent les notions de limites, où les lignes disparaissent, laissant l’intérieur et l’extérieur se fondre en une seule harmonie.
Aujourd’hui, en plein élan de découverte, êtes-vous tourné vers l’avenir ou ancré dans l’instant et vos projets actuels ? Je suis fier de cette équipe de huit personnes qui composent notre bureau et des réalisations enrichissantes et multiples que nous concevons. Nous travaillons sur cinq villas le long de la côte, de Coxyde à Nieuport en passant par Knokke-Heist, mais aussi sur une maison à Anvers, un château, un bureau et même un ancien abattoir, de 650 m2, transformé en résidence. Mon regard est autant tourné vers le présent que vers le futur, même si je n’ai pas de plan, de désir précis. Au-delà de l’apprentissage du monde, je souhaite avant tout continuer à expérimenter et à me découvrir.
Instagram : pieter_vanrenterghem
La Villa Sous Tous Vent, joyau d’art et d’héritage réinventé par Maison Osaïn
La Villa Sous Tous Vent, joyau d’art et d’héritage réinventé par Maison Osaïn
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
En signant la réhabilitation et la rénovation de l’illustre demeure knokkoise du peintre Albert Saverys, Maison Osaïn dévoile sa réalisation la plus ambitieuse. Rendant ses lettres de noblesse à la Villa Sous Tous Vent, Ann Butaye et Thomas Maria Verschuren confirment leur talent pour lier passé et renouveau, par un équilibre subtil de douceur et de sérénité.
Redonner vie, sens et beauté à d’anciennes habitations est la signature de Maison Osaïn. Mais comment ce projet, à l’ancrage historique si singulier, s’est-il présenté à vous ? Thomas Maria : À l’origine, il s’agissait de deux maisons distinctes, construites dans les années 20. L’une, propriété d’un riche entrepreneur industriel, n’avait jamais été occupée et se trouvait à l’état de ruine. L’autre, conçue par l’architecte gantois Valentin Vaerwyck comme résidence estivale pour le célèbre peintre moderniste Albert Saverys, demeurait habitable bien que surannée. Toutes deux ont été mises aux enchères en même temps et c’est ainsi qu’est née l’idée de les restaurer tout en les réunissant en une résidence unique. Le processus a duré trois ans.
Albert Saverys considérait cette demeure comme un sanctuaire, mêlant paix et inspiration créative. A-t-il influencé votre approche du lieu et sa transformation ? Ann : Énormément, oui. Une modernisation globale s’imposait, mais il était essentiel pour nous de préserver l’authenticité des lieux. Nous avons même imprimé des photos de la maison telle qu’elle était il y a cent ans et les avons disposées dans les chambres d’amis. La villa accueille également une œuvre de Saverys. Aujourd’hui, j’aime à penser que lorsqu’on en franchit le seuil, son âme est palpable. Parallèlement, nous tenions à y développer pleinement la vision holistique de Maison Osaïn, où design, architecture et mobilier se fondent dans une harmonie globale, faite de cohérence, de légèreté et de quiétude. Un cadre où lumière, matières et lignes sont une invitation au bien-être et à la contemplation. C’est notamment le cas de la cuisine, dont l’espace central, ouvert sur les étages, est élégant sans être formel, chaleureux et intime à la fois.
Thomas Maria : La maison de Saverys étant classée monument, nous devions en respecter le caractère. C’était un défi passionnant, à la fois de reconstitution et d’évolution, guidé par un profond respect de l’architecture des deux résidences. Cela ne signifiait toutefois pas tout laisser en l’état. Il a fallu effacer les séparations, repenser les volumes et recréer certains éléments. C’est le cas notamment des deux cheminées du salon, dont l’une est d’époque, l’autre refaite à l’identique. Il en va de même du sol de la cuisine, qui était très abîmé. Il n’a pu être reproduit avec la céramique d’origine et nous l’avons donc réinterprété en travertin en conservant les dimensions des carreaux et le motif.
Le travail de Maison Osaïn s’inscrit aussi dans des collaborations d’exception, notamment autour de la curation d’art. De qui avez-vous souhaité vous entourer pour imaginer la Villa Sous Tous Vent ? Ann : Le lieu étant déjà une œuvre à part entière, cette sélection était d’autant plus importante. Nous avons choisi KALPA, une galerie d’art toscane, avec laquelle nous partageons une même philosophie humaine et artistique. Nous avons ainsi intégré dans de nombreux espaces des peintures, bas-reliefs et sculptures issus de leur collection. Les créateurs belges y sont également mis à l’honneur, notamment à travers les tableaux en relief d’Annelies Toussaint, fabriqués en coton et lin. Dans le salon, on retrouve aussi un superbe triptyque d’Eleanor Herbosch.
Thomas Maria : Les collaborations ne se limitent pas à l’art, puisque le jardin a été conçu par le paysagiste Piet Oudolf. Nous souhaitions un environnement tout en courbes, rappelant les vagues et l’atmosphère de la Côte. C’est également dans cet esprit que nous avons ajouté des teintes sableuses et des matériaux clairs à l’intérieur, afin de laisser pénétrer cette lumière si particulière dans les espaces.
Ce projet marque-t-il un tournant pour Maison Osaïn ? Ann : C’est certain. Il s’agit de la réalisation la plus ambitieuse que nous ayons menée jusqu’ici et sa dimension historique amène la Villa à s’imposer comme une référence, non seulement architecturale mais aussi dans notre parcours. Elle ouvre également la voie au futur de Maison Osaïn, notamment en matière de créations d’objets et d’art de la table. Des assiettes, bougies et linge de maison, pensés spécifiquement pour la Villa, ont finalement donné naissance à une collection à part entière. Cette part de notre travail nous est chère et nous espérons pouvoir créer un showroom où l’ensemble des pièces pourra être présenté. Nous espérons aussi rayonner toujours plus en Belgique et à l’international. Après le superbe chalet d’House Montagna, donnant sur le Mont Blanc, nous rêvons d’ailleurs ensoleillés, au Portugal ou en Espagne.
Atelier Vierkant - L’œuvre et la matière
Atelier Vierkant
L’œuvre et la matière
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Des mains qui guident l’argile, façonnant les formes sculpturales et les nuances minérales. Au sein d’Atelier Vierkant, la céramique dépasse le simple objet pour devenir une architecture vivante et tactile. Dries Janssens, deuxième génération à la tête de l’entreprise familiale, dévoile ce dialogue avec la terre dont le rayonnement dépasse aujourd’hui largement nos frontières.
Il y a près de 35 ans, votre père Willy Janssens, frustré de ne pas trouver le récipient d’argile qu’il désirait, imagina son propre modèle, épaulé par votre mère, Annette. Ainsi naissait Atelier Vierkant. Concevaient-ils alors déjà l’artisanat comme indissociable d’une forme d’art ? Absolument. La jeunesse de mes parents a été bercée par l’élan de mai 68 et de Woodstock. Mon père, en particulier, rêvait de contribuer à sa manière à un monde meilleur. Il fit partie des pionniers du bio, créant son pain, cultivant ses légumes, puis ses plantes. En 1992, alors horticulteur, il lui fut impossible de dénicher un pot qui corresponde à la fois à ses besoins pratiques et à sa vision esthétique. À l’époque, une majorité d’entre eux venaient d’Italie et étaient très ornementés. Atelier Vierkant est né de cette absence. Avec ma mère, professeure d’art, qui en esquissa le design, ils conçurent un contenant carré en argile, à la fois fonctionnel et élégant. Devant le succès rencontré, de nombreux modèles suivirent. Tous deux avaient déjà conscience de la responsabilité qui accompagne la production d’objets. Et à quel point leur pérennité repose sur leur beauté.
À ces premières années en duo, a succédé une dynamique familiale, puisqu’aujourd’hui, vous dirigez l’entreprise en compagnie de vos frères Bert et Ward. Cette nouvelle génération a-t-elle apporté une rupture ou une continuité ? Nous avons tous les trois grandi parmi les serres et la végétation, jouant dans les cultures, aidant à arroser les fleurs et les herbes. C’était une part intégrante de notre enfance. Mes parents, profondément idéalistes, ne nourrissaient pas d’ambition de développement pour Atelier Vierkant. Après des études de littérature franco-italienne et de sciences politiques, j’ai rejoint la société, il y a 22 ans, avec le désir de l’aider à grandir. Mes frères m’ont rapidement suivi, Ward gérant la production et le personnel et Bert les aspects techniques, les fours et presses. Mes parents, eux, sont restés à la direction artistique. Notre objectif commun est de perpétuer cette philosophie fondée sur l’artisanat, la durabilité et la conception d’objets qui dépassent leur usage pour révéler une dimension sculpturale et artistique.
À quel moment une pièce cesse-t-elle d’être uniquement fonctionnelle pour devenir une œuvre ? Lorsque le regard voit au-delà de la finalité de l’emploi pour appréhender le rapport à la forme et à l’espace. Et ce, qu’il s’agisse du nôtre, de celui de nos clients, ou des architectes avec lesquels nous collaborons. Nos créations dialoguent avec l’intérieur et le paysage et possèdent une identité propre, qui va bien au-delà d’un rôle de contenant. Cela s’inscrit dès la conception, dans le travail de l’argile façonné à la main et portant une empreinte unique. Toutes nos pièces sont d’ailleurs signées pour souligner cette singularité. Et nous cherchons à renforcer toujours plus cette âme et cette dimension esthétique. Les collections Kalis et Koris, lancées en 2025, en sont l’illustration, puisque nous avons travaillé leurs finitions intérieures, de sorte qu’il est impossible d’imaginer y placer une plante.
Vous révéliez aussi récemment la collection double Archae & Petrae qui marque la transition du travail artisanal vers l’architecture monumentale. S’agissait-il de représenter le principe même d’Atelier Vierkant ? Nos designs et notre esthétique se transforment en permanence. Ces quatre dernières années, nous avons imaginé de nombreux nouveaux modèles. Cette série s’inscrit comme un retour à des formes archaïques, voire archétypales, qui constituent pour nous des références. Elles ont été retravaillées à travers de nouvelles textures, d’autres palettes chromatiques. En grec, Archae désigne le principe fondateur, la matière première, Petrae, l’érosion entraînée par le passage du temps. Cela raconte à la fois l’essence et l’évolution d’Atelier Vierkant.
Vos parents ont-ils aujourd’hui le sentiment, à leur échelle, d’avoir été acteurs de changement ? Ce désir nous habite finalement tous au sein de la famille et je suis convaincu qu’à notre manière, nous y parvenons. En restant profondément ancrés en Belgique, où se trouvent nos deux ateliers. En refusant tout compromis sur l’artisanat malgré notre évolution internationale. En créant des ponts au sein de notre équipe, forte de 70 collaborateurs issus de nombreux pays et horizons, mais unis par une même énergie. En imaginant des collections qui voyagent de Dubaï à la Chine, de Beyrouth à Milan. Et surtout en poursuivant ce dialogue avec la matière, loin des modes ou des attentes. Tout cela a porté et continuera de porter Atelier Vierkant.
Marlies Huybs - La poésie au creux des mains
Marlies Huybs
La poésie au creux des mains
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Tels des récits tactiles, les céramiques de Marlies Huybs possèdent leur propre langage. Formes, nuances et matières s’y font narration, tandis que naissent sous ses doigts des œuvres de douceur et de sensibilité.
Dans votre approche créative, le chemin apparaît aussi essentiel que la destination. Quelle voie vous a dès lors amenée à l’art et à la conception d’objets ? L’acte même de création est en effet le voyage et j’éprouve une immense gratitude pour cette route sur laquelle je chemine tous les jours. J’ai réalisé des études de graphisme et construit une carrière dans la publicité. Mon premier amour était pourtant le design d’intérieur et c’est pourquoi, après plusieurs années, j’ai décidé d’y revenir et d’ouvrir mon propre studio dédié à celui-ci, La Bendita. Entre la direction artistique de différents labels et le développement d’un concept store pour enfants, ce fut une période très enrichissante. Mais en parallèle, je ressentais le sentiment de perdre mes repères. Mon parcours professionnel m’avait amenée à endosser l’identité de tant de labels que j’avais délaissé en chemin une part de celle que j’étais. C’est à cette époque, en 2009, que j’ai découvert la céramique. D’un plaisir, c’est progressivement devenu un geste fondamental, instinctif. Jusqu’à m’amener à décider, sept ans plus tard, de me consacrer entièrement à mes objets faits main. Choisir l’art n’était pas une décision évidente, que du contraire, mais c’est une forme profonde de reconnexion à moi-même.
Vous parlez d’une conception intuitive, profondément influencée par le slow living. Comment reflète-t-elle votre vision de la lenteur ? Mon travail ne naît pas d’un plan strict ou d’une vision prédéterminée, même si je ressens clairement la direction vers laquelle je souhaite aller. J’explore et j’élabore volontairement en dehors des lignes traditionnelles. C’est un processus de confiance, de lâcher prise, d’acceptation de ce qui se présente, avec son propre timing. Je compose par moments moi-même mes mélanges d’argile et laisse la matière déterminer les contours des objets. Je puise l’inspiration dans tout ce qui m’émeut, la musique, les images, les mots, l’architecture, les voyages ou les conversations. Elle peut surgir partout. Parfois une chanson me touche profondément et m’attire vers l’atelier. Je commence à pétrir, à chercher, à ressentir, jusqu’à entrer dans une sorte d’état de flow, ce point de bascule où l’intuition prend le relais sur le mental. L’essentiel pour moi est de vivre le processus, de savourer l’acte de création, sans savoir exactement où il mènera.
Est-ce également ce qui vous amène à ne réaliser qu’une seule pièce à la fois ? Chacune d’elles porte sa propre énergie, son histoire et cette singularité est essentielle. Ce n’est qu’en me concentrant pleinement sur elle que je peux lui offrir toute l’attention qu’elle mérite. Mes œuvres demandent de la présence et du silence. Elles invitent à la lenteur et à revenir à soi. Elles ne sont d’ailleurs pas destinées à être simplement observées mais aussi touchées et à mettre en mouvement des émotions. Et même si chacune est créée de façon indépendante, elles forment ensuite naturellement une collection. Mon processus se déploie finalement à rebours. Les objets émergent d’abord puis acquièrent un contexte nouveau, une cohérence ou une signification qui s’intègre dans une globalité.
Différentes collaborations ont échelonné votre parcours de designeuse. Ont-elles aussi transformé votre vision ? Je crois profondément à la force des synergies et à l’importance des rencontres. Être exposée au sein des espaces du label de mode La Collection à Anvers puis à Paris, a été une très belle expérience, qui connaîtra bientôt une suite. De même que concevoir des formes sculpturales pour habiller les intérieurs signés Maison Osaïn, a représenté un parcours personnel et durable. J’ai aussi eu l’opportunité de créer trente objets uniques pour la section privée d’un musée renommé au Moyen-Orient. La confiance qui accompagne ces associations est à chaque fois extrêmement précieuse.
Si vous fonctionnez à l’instinct, vous projetez-vous malgré tout vers le futur et ses possibilités ? Bien sûr. Le chemin continue de se construire. Certaines de mes œuvres seront présentées en octobre 2026 au sein de l’exposition THE BODY IS A STRANGE THING à l’espace d’art 4n20 de Courtrai et dont le curateur est Erik Haemers. Je conçois aussi actuellement des objets plus imposants, dont la dimension vise pourtant à préserver un espace pour le visiteur. L’eau constitue le cœur de ce projet, notamment sa clarté, son mouvement constant et sa capacité à offrir une forme d’introspection. J’aimerais aussi collaborer avec des architectes ou des studios pour faire évoluer mon travail vers des œuvres monumentales, destinées à des hôtels, des résidences ou des projets paysagers. Et surtout, je rêve d’un atelier plus grand. Un lieu qui m’appartienne et soit suffisamment vaste pour laisser émerger pleinement la suite de ce voyage artistique.
Stef Claes - « L’architecture n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire ou révolutionnaire. L’essentiel est qu’elle soit porteuse d’une évidence et d’un profond bien-être »
Stef Claes
« L’architecture n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire ou révolutionnaire. L’essentiel est qu’elle soit porteuse d’une évidence et d’un profond bien-être »
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Eric Petschek
C’est depuis Genève que Stef Claes fait dialoguer design d’intérieur, architecture et paysage, connectant avec âme la vie aux espaces. Une élégance habitée, qui préfère l’harmonie à l’ostentation et révèle un amour profond pour l’humain.
Vous avez voyagé et vécu à travers le monde. Cette trajectoire cosmopolite a-t-elle façonné votre approche de l’esthétique et des lieux ? Oui, c’est évident. Je suis très curieux par nature, avide, affamé de découvertes. En tant que designer, il faut presque avoir des yeux à rayons X : observer, scanner, écouter tout ce qui nous entoure. J’ai habité en Orient, en Occident et en Asie et même si je n’ai pas cherché délibérément à fusionner ces influences, une part de ce bagage se glisse forcément dans mon travail. Chaque réalisation s’enrichit de ce que j’ai absorbé au fil du temps, de même qu’elle nourrit mon apprentissage. C’est ce double mouvement qui fait toute la beauté du processus. Ce métier est un voyage et il est important de se laisser emporter par lui dans cette aventure.
Qu’est-ce qui vous a finalement conduit à poser vos valises en Suisse ? Je crois profondément en la vie, avec les éléments qu’elle met sur notre chemin. C’est pour accompagner mon partenaire que je me suis installé en Suisse. Qu’il s’agisse d’une profession ou d’une personne, il faut suivre ce ou ceux que l’on aime. Ce n’était pas planifié mais j’en suis très reconnaissant. Je travaille beaucoup en Belgique et à l’étranger et être basé à Genève me permet de prendre le recul qui m’est nécessaire. J’estime aussi que la nature est l’artiste la plus exceptionnelle qui soit. Je me nourris de la montagne et de l’eau, du Lac Léman ici, de l’océan lorsque je vivais à Los Angeles. Et puis, comme la Belgique, la Suisse possède un héritage culturel et architectural très riche, même si leurs approches diffèrent. La vision helvète est plus conservatrice et solide, tandis que celle de notre pays est très habitée, incarnée, presque immersive.
Comment concevez-vous l’interaction entre intérieur, extérieur et environnement ? Et jusqu’à quel point sont-ils indissociables ? Ces trois piliers sont toujours en dialogue, ils se complètent et fonctionnent en symbiose. Non seulement en relation directe, mais aussi grâce à tous les éléments qui gravitent autour d’eux. Le mobilier, la sélection d’œuvres d’art, la lumière naturelle et artificielle, la circulation de l’air, le jardin et son intégration. Tout est question
d’écoute de ces interactions et c’est magnifique de voir ces strates s’enrichir mutuellement. Fondamentalement, je suis un designer pour qui l’impact n’est pas essentiel. Je préfère la subtilité. Lorsqu’un client en franchissant les portes de sa maison pense « je suis rentré chez moi », c’est le plus beau compliment qu’il peut me faire. La preuve que le lieu remplit parfaitement son rôle : créer du confort, du bien-être, apporter l’essentiel. L’architecture n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire ou révolutionnaire. Elle peut être familière, presque évidente. Que j’œuvre sur une maison de ville, une résidence à la campagne ou une beach house, il s’agit d’interpréter l’espace pour créer un contexte de vie. Comme la lecture, l’architecture possède le pouvoir de transmettre un langage, une émotion, à travers la manière dont l’espace est créé et perçu. Quelque chose qui dépasse la simple esthétique pour être véritablement habité.
Imaginez-vous un jour reprendre la route et laisser Genève derrière vous ? Pour l’instant je considère la Suisse comme mon foyer, ma maison mais tout dépendra de ce que me réservera l’avenir. J’ai des attaches très fortes en Belgique et j’y reviens toujours. Et puis il y a Lisbonne, où j’ai étudié durant un an et où j’ai également ouvert un studio. L’énergie y est différente, il y a une lumière particulière. Je travaille d’ailleurs actuellement sur plusieurs projets au Portugal, dont deux villas qui devraient être achevées en cours d’année. Et puis en décembre, une sollicitation est arrivée de New York, comme un cadeau de Noël. C’est très enthousiasmant. Tout cela compose mon paysage aujourd’hui.
Où vous projetez-vous, professionnellement, dans le futur ? Je pourrais dire que je rêve d’un immense projet mégalomane, mais non. Le bureau que j’ai bâti avec mes collaborateurs reste une petite structure, courageuse, énergique, agile. Nous cherchons l’équilibre entre des projets d’envergure, d’autres plus petits, et la curation d’œuvres et de mobilier, un domaine qui nous tient à cœur. J’espère que nous continuerons de grandir, dans cet équilibre. J’aimerais aussi pouvoir concevoir un hôtel ou un projet hospitalier, proposant une expérience à une communauté plus large. Et puis continuer de voyager, de découvrir le monde et d’amener à résonner la beauté de son architecture et de ses lieux remarquables.
Mi-Bois - Une histoire d’excellence et de maîtrise, écrite sur-mesure
Mi-Bois
Une histoire d’excellence et de maîtrise, écrite sur-mesure
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Nathan Van Gelder - Studio Van Gelder
Expertise, artisanat et précision à dimension humaine sont depuis deux générations le cœur battant de Mi-Bois. Une vision de la cuisine qui prend forme dans le dialogue et se déploie avec élégance dans l’art du détail, perpétuée par Nicolas Damoiseau.
Mi-Bois façonne des cuisines depuis plus de quarante ans. Qu’est-ce qui, dans votre approche, a changé au fil de ces décennies et, à contrario, demeure une base immuable ? Nous avons toujours accordé une extrême attention à la qualité de fabrication et d’exécution, au perfectionnement des finitions et bien sûr à l’écoute des clients. Ces valeurs étaient et restent les fondements de notre activité. En parallèle, il y a eu énormément d’évolution dans les techniques employées et les matériaux utilisés, mais aussi au niveau sociétal. Avant, une cuisine avait tendance à être un lieu fermé, que l’on préférait souvent même cacher et qui présentait avant tout un aspect fonctionnel. Aujourd’hui, elle est devenue l’élément central d’une maison, que l’on souhaite aussi chaleureuse que belle. Cela transforme forcément les attentes.
La cuisine idéale existe-t-elle ou est-elle toujours le reflet d’une personnalité ? Elle sera parfaite dès lors qu’elle correspondra pleinement à ceux qui l’habitent. Il existe d’innombrables styles et implantations et une même pièce peut être aménagée de multiples manières en fonction des envies de ses occupants. C’est là que la personnalisation et le dialogue se révèlent déterminants. La création d’un espace, qu’il s’agisse d’un lieu à rénover ou d’une nouvelle construction, prend entre deux et cinq rendez-vous, en compagnie de l’un de nos architectes d’intérieur. Il s’agit pour nous de percevoir ce qu’aiment les clients mais aussi leurs véritables besoins. Tout y est discuté et adapté : le choix des teintes et des matières, le positionnement, les inserts, les plans de travail. Des tendances esthétiques émergent en fonction des époques, mais le résultat reste unique, individuel.
Le sur-mesure est-il aujourd’hui un luxe ou une évidence ? Il a un coût qu’on ne peut nier, mais lorsqu’on y goûte, il devient vite une évidence. Et c’est grâce au savoir-faire qu’il implique, sur le plan technique comme en pratique. Des propositions aux esquisses, puis au mesurage et enfin à la fabrication, qui passe entre les mains de tous les ouvriers au sein de notre atelier, nous avons la chance de maîtriser la création de A à Z. Cela nous permet d’apporter toute notre expertise et notre expérience à chaque étape de production.
Quel détail discret voire invisible, fait toute la différence ? La symétrie est, selon moi, un aspect essentiel. C’est elle qui rend une cuisine harmonieuse et équilibrée. Les poignées encastrées, la texture du bois et sa coupe, sont aussi des éléments que l’on ne remarque pas forcément mais qui contribuent à apporter un résultat sophistiqué. Et puis sans conteste les matières et leur qualité. Nous travaillons notamment beaucoup avec du chêne et du noyer mais aussi avec des variétés plus exotiques comme de l’ébène ou du teck.
À l’heure où l’on déménage bien plus fréquemment qu’il y a quarante ou cinquante ans, une cuisine est-elle encore pensée pour traverser durablement le temps ? Les habitudes de vie changent constamment, mais nous œuvrons à ce que nos modèles puissent perdurer et pourquoi pas connaître plusieurs générations. Lorsqu’une cuisine est pensée avec goût et sobriété, elle ne détonnera pas malgré les années. Et, depuis le Covid, qui a marqué une vraie réappropriation de nos lieux de vie, c’est d’autant plus important. On y prépare les repas mais pas seulement. C’est une pièce de partage, rythmée par les conversations, le quotidien. Ces moments doivent pouvoir conserver leur plaisir sur la durée.
Quel avenir souhaitez-vous bâtir pour Mi-Bois ? Je suis fier d’avoir repris le flambeau de cette société créée par mon père et son associé il y a quarante-deux ans et plus encore de la voir toujours prospérer. Parvenir à développer une entreprise à taille humaine et dont toute la fabrication se réalise en Belgique devient rare et est une source d’une grande joie. C’est non seulement un héritage familial mais aussi la transmission d’une passion. J’y suis entré en l’an 2000, d’abord comme étudiant en atelier, puis comme commercial avant de devenir son administrateur il y a dix ans. Les années passent mais l’objectif reste le même. Continuer d’innover et d’avancer dans les meilleures conditions, mais sans pour autant multiplier à tout prix les boutiques et les lieux de distribution. Le bonheur des clients reste notre ambition principale et il est inséparable du conseil et de la proximité.
Michaël Verheyden - Quand la simplicité se fait œuvre
Michaël Verheyden
Quand la simplicité se fait œuvre
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Son approche minimaliste du design raconte une quête de l’essentiel, tant de forme que de fond. À rebours du geste superflu, Michaël Verheyden laisse les matériaux révéler leur noblesse et aux objets le soin d’exprimer leur portée universelle.
Évoquant votre travail, vous affirmez : « L’évidence n’est jamais évidente ». La sobriété permet-elle de donner davantage de place à la justesse et à la subtilité ? L’essence d’un design n’est pas pour moi question de complexité mais de technicité et de singularité. Il existe déjà tellement d’objets, une si grande quantité de réalisations, que créer ne prend désormais son sens que si l’on marque sa différence et que l’on va vers une réinvention. J’aime les challenges, les obstacles, prouver que l’on peut dépasser l’impossible, particulièrement en matière d’exécution. Je recherche la difficulté de conception mais dont parallèlement le résultat donnera l’illusion d’aller à l’essentiel et vers une forme de pureté. Une simplicité ne pouvant naître que de la maîtrise et d’un savoir-faire artisanal exceptionnel.
Simplicité. Un mot qui semble autant animer que définir vos créations. A-t-elle toujours été un moteur pour vous ? Je pense oui, d’un point de vue philosophique en tout cas. Lors de mon cursus à la LUCA School of Arts, une majorité de mes professeurs étaient des artistes qui nous apprenaient à développer une vision et un mode de pensée plutôt que des concepts pratiques. Avoir cinq ans pour découvrir comment observer le monde a été très enrichissant. Paul Smith disait : « Vous pouvez trouver l’inspiration en tout. Si ce n’est pas le cas, c’est que vous ne regardez pas correctement ». Et je le rejoins complètement. Être un designer, c’est voir et concevoir différemment. Rester fasciné par une fenêtre, une rue, un mouvement, un détail qui pour d’autres seraient insignifiants ou invisibles. Tout est en réalité propice à imaginer.
C’est pourtant la mode que vous avez choisi pour première voie d’expression, puisqu’avant de façonner des objets, vous avez, en 2002, lancé une ligne de sacs et d’accessoires. Oui, mais ma dynamique était déjà celle d’une recherche de lignes minimalistes et de travail de la matière, pour trouver l’équilibre entre expérimentation et intemporalité. J’ai énormément appris au contact de Raf Simons, qui guida mon projet de fin d’études ainsi qu’en collaborant avec Rick Owens. Mais, tout en étant passionné par ce domaine, je m’y sentais limité et n’arrivait pas à dépasser les frontières de la Belgique. En parallèle, en 2007, ma femme, l’artiste Saartje Vereecke, et moi, avons acheté notre première maison et nous sommes retrouvés confrontés à la difficulté de trouver du mobilier et des pièces que nous aimions. Nous avons donc commencé à les développer nous-mêmes, jusqu’à réaliser une collection et c’est ainsi que nous sommes devenus également un duo professionnel. Aujourd’hui, bien qu’elle préfère œuvrer dans l’ombre plutôt qu’en pleine lumière, nos designs naissent de cette synergie et d’un dialogue constant entre nous.
Vos créations se déclinent en plusieurs univers. Les objets du quotidien que sont « Les Nécessaires », les pièces monumentales rassemblées en « Éditions », « Les Études » et leurs lignes sur-mesure ou encore « Les Archétypes », créés en partenariat avec des artisans locaux. Ces séries naissent-elles de techniques ou d’impulsions différentes ? Même si certaines gammes sont limitées ou plus monumentales, fondamentalement le processus et la volonté restent les mêmes : les ancrer dans une conscience de la nature et de l’impact de leur production, notamment par le choix de matériaux comme du bois, du cuir, de la corde ou du marbre, qui ne sont jamais aussi beaux que lorsqu’on les laisse exprimer leurs particularités. Le vivant n’a pas besoin de s’encombrer de fioritures, il est déjà une œuvre d’art. Je suis aussi très influencé par la tradition du design flamand. Cette part d’approche artisanale, rurale, cette simplicité profondément intemporelle. C’est important d’être relié à ses origines et ses racines.
Vers quoi vous guident vos envies et vos projets ? De nouveaux modèles en métal et en verre sont en préparation, tout comme une exposition avec notre galériste bruxellois, bien qu’aucune date n’ait encore été fixée. Chaque série marque la fin d’une étape, le sentiment d’avoir été au bout de ce que j’avais à dire. Après vingt-cinq ans de pratique, on m’appose souvent une signature mais je n’aime rien tant que la contredire, quitte à être incompris ou à m’exposer à la critique. Je suis également un musicien qui joue dans des groupes de punk-rock et cette approche qui balaye le conformisme m’accompagne aussi dans le design. Lors d’un concert, le public réagit de manière spontanée, viscérale. Pas par réflexion mais par émotion. Voir les objets que je conçois toucher, surprendre ou marquer ceux qui les découvrent est pour moi la preuve d’avoir fait du bon travail. Et me rend bien plus heureux qu’une critique élogieuse.
Bram Vanderbeke - L’art de la fonction, l’usage de la forme
Bram Vanderbeke
L’art de la fonction, l’usage de la forme
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Créativité et design sont, pour Bram Vanderbeke, des disciplines en mouvement. C’est ainsi qu’il structure, empile, façonne des pièces aux multiples dimensions, des objets à la croisée de l’œuvre et du mobilier.
Vos réalisations mêlent le design monumental et l’architecture, affirmant leur ambiguïté entre nature artistique et solution utilitaire. Pourquoi avoir choisi cette fusion des genres ? J’aime que mes pièces associent une notion fonctionnelle à un aspect sculptural. Je ne pourrais me limiter à créer uniquement pour l’esthétique. Cela me priverait de l’interaction avec l’utilisateur ou le public, alors que c’est ce que je recherche avant tout. Pour autant, ma manière de travailler reste très intuitive. Je joue avec les matériaux et les formes, partant parfois d’un type de structure pour arriver à un autre, d’un tabouret à une sculpture, ou l’inverse. C’est extrêmement ludique.
Vos « Casted Objects » notamment, mettent en avant un travail de superposition. Que vous permet de raconter ce principe de couches multiples ? Ce geste m’apporte une forme de sérénité. La même que celle que je ressentais au lycée quand, voulant devenir maçon, j’apprenais le travail du bois et des volumes. D’une certaine façon, je continue ce cheminement dans mon atelier. J’utilise cette répétition par exemple dans les briques que j’emploie, obtenant des lignes particulières par empilement, ou sur mes étagères en aluminium, dont les strates répétées créent une grille. Ces actes amènent de l’harmonie dans mon travail. C’est ce qui permet également qu’au-delà de l’emploi du béton, du métal ou du bois, l’on perçoive une certaine unité dans mon processus, due à l’aboutissement de ce design spécifique. Je pense qu’il s’agit de la pièce maîtresse de ma signature. Celle qui fait le lien entre mes créations sur la durée. Ce n’est pas intentionnel, mais j’aime cette forme de coïncidence.
Comment votre univers a-t-il évolué depuis 2017 et vos premiers projets ? Il s’est toujours agi de construction. Même il y a six ans, alors que je sortais tout juste de la Design Academy d’Eindhoven. Je fabriquais alors un objet puis en proposais une variation qui me mettait au défi d’appliquer la même technique à un matériau différent ou de décliner autrement le procédé de départ. Depuis j’ai continué de naviguer sur cette base, mais en la poussant dans ses retranchements. Désormais, j’ai aussi l’occasion de collaborer de plus en plus avec des architectes afin d’intégrer mes œuvres dans l’espace public. J’en rêvais et cela nourrit énormément mes designs. J’aime m’inspirer du contexte d’un bâtiment ou d’un site particulier. Lorsque je me balade dans les villes, tous les détails m’attirent et je prends souvent des photos comme source d’inspiration, sur lesquelles je réalise des croquis en y ajoutant mes propres idées.
Votre empreinte est également indissociable d’une forme de rudesse, de densité, de texture. Qu’aimez-vous dans cet aspect brut ? Cette touche tactile donne de la vie à un objet, incite à le manipuler, à le ressentir. Toutes mes créations sont réalisées dans ce but. C’est pourquoi j’apprécie de les voir intégrer différents contextes, qui vont questionner leur sens et leur emploi. Que se passera-t-il si on les expose dehors ? Comment poussera la végétation ou la mousse à leur surface avec le temps ? Ce vieillissement, cette transformation rendent le résultat d’autant plus intéressant et font pleinement son charme.
Entre commandes et expositions, à Berlin, Shanghai ou Milan, votre parcours international est impressionnant. Vient-il aussi influencer votre approche ? Je trouve fascinant de voir mes œuvres parcourir le monde. Elles voyagent d’ailleurs plus que moi ! Les rencontres qu’offrent cette part de mon travail sont très enrichissantes, d’autant que chaque lieu a sa dynamique, son énergie. Londres, où j’ai réalisé un stage durant mon cursus, m’a ainsi beaucoup marqué par son architecture brutaliste. Ses détails me transportaient. Mais Gand, où je vis, m’inspire également par son équilibre entre l’effervescence artistique et un rythme quotidien paisible.
Comment imaginez-vous l’évolution de votre pratique dans les prochaines années ? Je débuterai prochainement l’aménagement de la boutique du Design Museum de Gand en collaboration avec la conceptrice Wendy Andreu. C’est un projet vraiment passionnant, qui sera basé sur une série de meubles de formes pyramidales que nous avions fabriqués en 2018. En parallèle, je réalise des projets pour d’autres clients, comme une poignée de porte ou une cage d’escalier ainsi que des œuvres architecturales, notamment au sein d’une cour intérieure. Cela illustre mon objectif de mixer différentes échelles. J’aimerais créer un pavillon, mais aussi une collection de bijoux, varier les tailles, les formes et les mélanger. Plus que tout, ce sont les connexions, la découverte et l’expérimentation qui m’enthousiasment et définissent mon travail.
Elementarchitecten - L’ode à l’essentiel
Elementarchitecten
L’ode à l’essentiel
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Le tandem formé par Mattias Verschueren et Joris De Schepper est celui d’une vision, dont les volumes épurés, la lumière magnifiée et les matériaux nobles, se font la traduction. Ainsi s’incarne elementarchitecten, façonnant des espaces de respiration et d’équilibre.
Quelle approche partagée vous a donné l’impulsion de collaborer et de créer elementarchitecten ? Mattias : Tout est parti de la conviction de vouloir définir notre propre cadre, notre manière de concevoir et structurer les projets et de travailler avec les clients, en toute liberté créative. J’avais étudié avec le frère de Joris et à l’obtention de nos diplômes en 2011, nous avons fondé ensemble elementarchitecten. Joris nous a rejoints quelques années plus tard, après avoir achevé ses stages. Nous nous sommes découvert une profonde sensibilité commune pour la sobriété et la cohérence spatiale, qui nous a amenés à continuer finalement en duo.
Votre architecture est profondément méditative, calme, intemporelle. Est-ce une intention consciente ou un résultat naturel ? Joris : C’est une alliance des deux. Nous sommes attirés par une architecture de l’essentiel, où chaque ligne, chaque proportion, chaque matière a une raison d’être. La sérénité et l’équilibre se traduisent donc instinctivement, même si nous imaginons délibérément des environnements qui amènent à ralentir. Ce minimalisme que l’on perçoit dans nos projets n’est pas un objectif esthétique, mais le résultat d’un processus de réduction approfondi, qui émerge des proportions et de décisions réfléchies. Il ne s’agit pas de simplicité visuelle, mais de créer un focus et de laisser l’espace, la lumière et les matériaux s’exprimer sans distraction.
Un projet est-il dès lors guidé davantage par ses volumes ou par sa fonction ? Mattias : Notre ambition est qu’un bâtiment, quel que soit son usage, évoque un sentiment de calme et de paix. Il doit créer son propre univers, presque comme un cocon où l’on peut se retirer du bruit extérieur, ou depuis lequel on peut l’observer consciemment. Cette recherche ne commence jamais par une forme ou un style préconçu, mais par une analyse approfondie des paramètres existants : le site, le paysage, la composition, et les souhaits du client. Nous examinons minutieusement toutes ces conditions avant de définir des points de départ qui guideront l’ensemble.
Comment dès lors conciliez-vous pureté des lignes et environnement d’une vie quotidienne ? Mattias : Pour nous, ils ne s’opposent pas. Un espace structuré peut rendre le quotidien plus intuitif, confortable et doux. Les lignes essentielles forment un cadre, mais à l’intérieur de celui-ci, la chaleur apparaît à travers la matière et la lumière. Le but d’une maison est d’être habitée. L’architecture est là pour soutenir les rituels quotidiens discrètement, sans les écraser.
Joris : C’est pourquoi nous choisissons une palette de couleurs et de textures douces et des matériaux naturels, purs, tactiles, qui s’intègrent à leur environnement tout en laissant au bâtiment sa propre identité. Un équilibre entre discrétion et caractère, une architecture qui appartient à son contexte tout en affirmant sa présence.
Quel rôle joue la lumière dans votre approche ? Joris : C’est un élément fondamental. Dès nos études, nous avons pris conscience de l’importance de la lumière naturelle et comment elle façonne l’espace, définit l’atmosphère, en reliant le bâtiment à ce qui l’entoure. L’éclairage artificiel définit, lui, l’expérience en soirée ou lorsqu’il fait sombre, met en valeur les textures et crée des niveaux d’intimité ou d’ouverture. À nos yeux, la lumière n’est pas seulement fonctionnelle, elle est émotionnelle et narrative. Elle révèle l’architecture et devient, en même temps, architecture.
Si vous pouviez concevoir un lieu sans aucune contrainte, à quoi ressemblerait-il ? Mattias : C’est drôle, il s’agissait du tout premier exercice de notre cursus : concevoir un bâtiment sans fonction, sans restriction, sans site. À l’époque, cela paraissait abstrait et presque impossible, mais avec le recul, cela aura été incroyablement libérateur. Si nous pouvions choisir un projet de rêve aujourd’hui, ce serait probablement quelque chose de similaire, un lieu où l’architecture existe pour éveiller la conscience, de l’espace, du mouvement, du temps qui passe, avec aucune autre finalité qu’être habitée, observée et ressentie.
Au-delà de cette utopie de liberté totale, quel autre type de concept aimeriez-vous explorer davantage à l’avenir ? Joris : Nous nous concentrons toujours plus sur des projets complets permettant de concevoir non seulement l’architecture, mais aussi l’intérieur, la décoration et le paysage. Cette approche permet de créer une vision globale et cohérente, ce que nous apprécions énormément. Mais chaque réalisation porte un fragment de notre philosophie, et tous ensemble reflètent la clarté, la sérénité et le raffinement qui définissent elementarchitecten aujourd’hui.






















































