Muller Van Severen - « Il n’y a pas de frontière entre vie et création »
Muller Van Severen
« Il n’y a pas de frontière entre vie et création »
Mots : Barbara WesolY
Photos : DR
En 2011, naissait leur duo, porté par une déclaration esthétique audacieuse et une perception singulière de l’objet. Quinze ans plus tard, le nom de Muller Van Severen résonne désormais comme celui du tandem le plus emblématique du design belge contemporain. Entre expérimentation et scénographie, mobilier fonctionnel et sculpture minimaliste, Hannes Van Severen évoque cette approche artistique unique, façonnée à quatre mains avec sa compagne, Fien Muller.
En avril 2026, au Salone del Mobile de Milan, vous dévoiliez Silhouettes : Celebrating 15 Years, une exposition dédiée à l’anniversaire de votre pratique commune. Comment l’avez-vous pensée ? Nous avons imaginé des bougeoirs de très grand format, véritables œuvres au sommet desquelles vient se poser une flamme. En composant ce paysage à traverser, peuplé de sculptures, nous voulions célébrer symboliquement notre parcours en duo, tout en revenant à l’esprit des installations que nous développions dans nos projets individuels. C’était non seulement une scénographie d’anniversaire mais aussi le point de départ d’une série de bougeoirs de taille plus classique. Nous fonctionnons constamment par investigation et expérimentation. Partant d’une idée puis l’explorant jusqu’à en épuiser les possibles et faire émerger une famille d’objets partageant les mêmes gènes, mais chacun doté de son caractère propre.
Peut-on y voir une forme de retour aux matières, aux lignes, aux couleurs, qui font l’âme de votre duo ? Oui, nous avons repris des formes issues de nos travaux des vingt dernières années, parfois antérieurs même à Muller Van Severen, pour les abstraire. Nous les avons remplies, retournées, simplifiées, jusqu’à ce que ces bougeoirs deviennent en quelque sorte une synthèse de notre pratique. En parallèle, cet anniversaire marque aussi la parution de A Lot of Work, un ouvrage à la fois rétrospectif et révélateur de nos parcours créatifs personnels. Les images, les travaux y apparaissent de manière non chronologique, affranchis de toute logique linéaire, afin de laisser émerger les correspondances et les divergences et montrer la façon dont nos regards et nos concepts dialoguent.
Avant Muller Van Severen, votre histoire a en effet débuté par une rencontre sur les bancs de l’école. Votre collaboration s’est-elle alors d’emblée imposée naturellement ? Fien avait étudié la photographie avant de se tourner vers les arts plastiques, que j’étudiais également. C’est durant un atelier de sculpture que nous nous sommes connus. Puis, tout en étant en couple, chacun a développé sa propre carrière durant dix ans. Notre tandem a émergé un peu par hasard, lorsque la galerie anversoise Valerie Traan a proposé à Fien de réaliser une exposition. Nous avons alors imaginé ensemble une série d’objets fonctionnels et n’avons plus arrêté depuis. Avec le recul, un lien existait déjà entre nos pratiques. Je détournais des éléments existants tels que des armoires ou des escaliers pour les transformer et composer de grands paysages spatiaux. Fien, de son côté, créait de petites installations à partir d’objets du quotidien, qu’elle photographiait comme des natures mortes modernes. Nous interrogions, tous deux, le réel qui nous entoure.
Il y a quelques années, vous expliquiez que les contraintes imposées par la fonctionnalité nourrissaient votre créativité. Cette idée accompagne-t-elle toujours votre vision aujourd’hui ? Nous avons toujours été passionnés par la connexion qui unit le design, le mobilier, l’art et l’architecture. Un objet, même usuel, peut devenir une sculpture, dès lors qu’il s’inscrit dans un lieu et entre en relation avec lui. Lorsque nous travaillons sur une série, nous cherchons à créer une scénographie reliant le sol, les murs et le plafond aux objets. Ceux-ci doivent conserver une forme de transparence, de respiration, et en même temps s’intégrer dans une dynamique d’ensemble. Nous explorons ainsi un équilibre subtil entre présence et absence dans l’espace, mais aussi entre réalité et imaginaire, familiarité et étrangeté. Notre maison est d’ailleurs une immense aire de jeu, à la fois studio, habitation et jardin, où nous fabriquons et expérimentons en permanence. Vie et création sont indissociables. Il nous faut tester, regarder et ressentir nos pièces chaque jour.
Quinze ans plus tard, êtes-vous demeurés les mêmes qu’au début de cette aventure ? J’en ai la conviction, même si les projets s’enchaînent et évoluent. Nous concevons actuellement sept cabinets pour une exposition qui se déroulera à Rome en novembre, plusieurs collaborations avec des marques sont également prévues. Mais cet attachement sentimental à nos objets est toujours primordial. Découvrir un nouveau prototype est à chaque fois un moment de bonheur, très intense. Nous mettons beaucoup d’amour dans ce que nous créons. Même lorsque les matériaux sont très durs ou froids, nous aspirons à leur insuffler une âme, à les rendre légers, presque dansants. À leur donner une vie propre.
Stan Van Steendam - La lumière pour muse
Stan Van Steendam
La lumière pour muse
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Du ciel belge aux paysages solaires du Portugal, Stan Van Steendam imagine un monde de nuances, œuvre de relief et de couleurs, formant des ponts entre les dimensions artistiques. Des fresques sensorielles, nées de l’éclat fugitif du mouvement.
Vos peintures semblent façonnées par la matière, tandis que vos sculptures évoquent des toiles vivantes. Votre univers s’est-il toujours écrit en dehors des frontières de disciplines ? Oui, pleinement. J’ai appris en autodidacte et j’ai donc dû trouver et développer ma propre voix, mon langage, loin de tout cadre académique. Même si je me considère peintre, j’ai toujours abordé mes toiles comme des objets spatiaux, presque tridimensionnels, travaillés avec du plâtre. Il y a une dynamique de construction, qui se lit dans l’assemblage des panneaux de bois sur lesquels j’applique matière et pigments. Je bâtis des strates, construisant par ce biais de subtiles références architecturales. Mais il y a aussi une part de déconstruction, qui apparaît dans les couches que je ponce au fil du processus. J’aime cette tension, de même que la liberté de jouer avec les proportions, d’ajuster les dimensions, de modifier ou retirer des pans, hors des contraintes imposées par une toile unique et homogène. Ces fragments peuvent ainsi raconter individuellement une histoire tout en composant une œuvre d’ensemble.
Comment l’art s’est-il imposé dans votre vie ? De façon atypique. Enfant, je peignais sans cesse et j’avais transformé notre abri de jardin en atelier, y installant un chevalet, entre la tondeuse et les araignées. Mais à cette époque il s’agissait avant tout pour moi d’explorer mon monde intérieur et mon imaginaire. Dix ans plus tard, une fois mes études terminées, j’ai continué à peindre et commencé la sculpture. Le résultat était radical. Presque sauvage. Et j’ai alors développé une grande curiosité pour les autres créateurs, visitant des musées, des galeries, tout en lisant énormément. Cela m’a profondément touché. J’ai compris alors à quel point l’art était nécessaire et fondamental, tant pour le monde que pour moi.
Traces de mouvement, emploi de cendres, de terre…, vous avez longtemps créé par la matière et surtout à mains nues. Cette sensorialité est-elle un chemin vers l’émotion ? Il y a quelques années, c’était en tout cas un véritable besoin. Je ressentais les outils comme une barrière. Façonner avec mes mains me permettait d’être réellement connecté à la surface, d’accomplir chaque geste d’une façon très intime, en déposant littéralement mes empreintes sur celle-ci. Aujourd’hui, j’ai évolué au-delà de cette pratique et j’aime expérimenter à travers le pinceau. À cette époque, je travaillais davantage en monochrome et la matière occupait donc une place plus importante. Je récupérais notamment toute la poussière poncée pour l’utiliser sur de nouvelles œuvres, composant ainsi une forme de cycle, entre anciennes et nouvelles créations. Désormais, j’aborde ce principe différemment, recyclant d’anciens tableaux dont je n’étais pas satisfait comme point de départ d’autres œuvres.
Estimez-vous dès lors traverser des phases, des périodes créatives ? Il est essentiel pour moi de conserver la possibilité d’accueillir la surprise. Bien sûr, il y a eu des étapes, des périodes, comme nous en traversons tous en grandissant, mais j’ai le sentiment que toutes mes œuvres sont liées et dialoguent entre elles. Elles sont nées d’une même voix. Celle d’une personne très sensible, notamment à la lumière et à sa dynamique. Lors d’un voyage au Texas, j’ai été fasciné par l’éclat du désert. Il n’y a pas d’ombre, pas d’endroit où se cacher, il faut s’y abandonner. Toute ma pratique est influencée par la lumière, en particulier ma colorimétrie. Lorsque j’étais à Bruxelles, mes œuvres étaient plus sombres, leur palette intense, profonde. À Lisbonne, elles sont devenues blanches et roses pâles, tant le soleil m’y aveuglait. C’est une influence magnifique.
Est-ce elle qui vous a amené à vivre désormais entre la Belgique et le Portugal ? Le lien avec le Portugal s’est imposé de façon assez naturelle, à travers des voyages, puis une résidence artistique ainsi qu’un besoin de changer d’énergie et d’être à proximité de l’eau. Mon atelier se trouve à Barreiro, dans le district de Setúbal, non loin d’une rivière et à vingt minutes de l’océan. Il se situe dans une zone industrielle proche du chemin de fer, au milieu de bâtiments abandonnés aux peintures écaillées et à proximité d’une base militaire. Un décor brut, bordé de cactus et de plantes tropicales, qui donne au lieu une atmosphère presque cinématographique, renforcée par le rose de ses murs. Je ne me reconnais pas dans la beauté trop propre, trop lisse. J’aspire à la rugosité, aux lieux abîmés. Je suis fasciné par les paysages urbains et usés, par les couleurs que le soleil et la pluie ont délavées.
Après la Dallas Art Fair où vous étiez en avril, préparez-vous de nouvelles expositions ? Je participe cet été à une résidence d’artiste dans la vallée du Douro, suivie d’une présentation à RendezVous Brussels Art Week en septembre, puis d’une exposition collective à Anvers. Arid, Down the Rail, Paris, Texas, Dust Road… chacune de mes expositions accompagne l’évolution de ma pratique et s’inspire des notions de voyage, de trajet. D’un cheminement créatif qui ne laisse place à aucun retour en arrière. La narration d’un mouvement continu, mais qui n’est jamais linéaire. Je travaille actuellement sur une série dont je ne perçois pas encore pleinement la direction. Elle est toujours en phase de construction et déconstruction. Ce qui compte, c’est la liberté du geste. Je rêve de vieillir, de voir apparaître les rides sur mon visage et de continuer à m’abreuver de soleil et de peinture. C’est tout ce que je souhaite.
Vincent Callebaut - « C’est par l’humanisme que doit se construire le monde de demain »
Vincent Callebaut
« C’est par l’humanisme que doit se construire le monde de demain »
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Il conçoit des architectures en dialogue avec le vivant, bâtissant des villes qui, tels des écosystèmes, respirent au diapason de la planète. Depuis Paris, où il a installé son studio, Vincent Callebaut repense non seulement l’habitat mais aussi notre futur collectif, à l’aune de la durabilité.
Quel chemin vous a mené, d’une enfance dans le Hainaut au statut de figure de proue de l’architecture éco-responsable, reconnue internationalement ? Petit, je me passionnais pour l’horticulture et rêvais de travailler le végétal. Et puis, à l’adolescence, je me suis finalement orienté vers une architecture globale plutôt que paysagère afin de pouvoir créer non seulement des jardins mais aussi des bâtiments. J’appartiens à cette génération d’architectes diplômés dans les années 2000, marquée par les discours de Yann Arthus-Bertrand et de Nicolas Hulot. Et par la prise de conscience de l’impact environnemental majeur du secteur du bâtiment et des villes, responsables à eux seuls de près de 40 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Très tôt, j’ai compris que l’architecture pouvait être un profond levier de changement. C’est cette perspective qui m’a poussé à développer une approche axée sur le biomimétisme, avec l’ambition de transformer les métropoles en écosystèmes, les quartiers en forêts et les immeubles en arbres habités.
Malgré la diversité de contextes géographiques et météorologiques, les principes du biomimétisme sont-ils universels ? Par essence, oui, puisqu’il s’agit de s’adapter au plus près à l’environnement dans lequel on construit, qu’il soit urbain ou rural, tout en travaillant avec des matériaux locaux, disponibles à moins de 200 kilomètres des chantiers. L’architecture bioclimatique implique aussi d’analyser la course du soleil et les vents dominants pour concevoir des bâtiments produisant leur électricité et leur eau chaude de façon autonome et demeurant confortables sans climatisation, même sous 42 degrés. Les solutions varient forcément en fonction de l’emplacement, mais l’intention reste identique : écouter, comprendre et s’inspirer du vivant.
En imaginant des villages flottants qui ne craindraient pas les inondations, des tours qui résisteraient aux séismes, ou encore des forêts verticales, vous êtes-vous parfois heurté au scepticisme et à l’incompréhension ? Bien sûr, mais j’avais soif de répondre aux questions majeures de notre époque : comment abriter les 1,2 milliard de réfugiés climatiques qui vont apparaître d’ici 2100 ? Ou comment reconstruire des villes touchées par une catastrophe naturelle ? Je proposais spontanément des projets en ce sens, défendus lors de conférences au Parlement européen, à l’ONU ou à l’UNESCO, mais les investisseurs et promoteurs restaient frileux. L’année 2010 a finalement marqué un tournant, avec mon premier chantier, la Tour Tao Zhu Yin Yuan à Taïwan. Elle m’a permis de démontrer qu’il est possible de créer des lieux qui soient très performants aussi bien sur le plan écologique qu’économique. Sa construction a duré près de dix ans, mais en cours de route, d’autres clients ont fait appel au studio, nous permettant d’innover davantage et d’ancrer cette vision.
À ce projet en ont succédé d’autres en Chine, au Caire ou à Dubaï. Pourquoi avoir dès lors choisi d’installer vos bureaux à Paris ? Mes premières réalisations ont pris place dans des villes en pleine expansion, des territoires proches d’une page blanche. Créer à Paris me donnait au contraire l’occasion de prouver que le biomimétisme s’adapte aux contraintes du patrimoine historique et peut l’accompagner harmonieusement. C’est une ville où j’ai toujours voulu vivre et dont l’architecture me fascine. J’ai la certitude que c’est l’élégance d’un bâtiment qui le rend digne d’être protégé plutôt que remplacé par une construction standardisée. Les immeubles haussmanniens en sont la preuve. La beauté est pour moi le fondement même de la durabilité.
Comment bâtir et habiter le monde de demain ? Notamment en osant une architecture basée sur la démocratie participative. Il est essentiel d’ouvrir cette démarche consciente à tous. Lorsqu’il s’agit de créer un quartier, nous allons à la rencontre des organisations et des citoyens pour les interroger sur leurs problèmes, leurs souhaits, leurs idées. Notre studio vient aussi d’achever Jardins Secrets à Montpellier, un bâtiment végétalisé, comprenant 117 appartements dont 30 % de logements abordables. Nous concevons actuellement des tours baptisées The Greenhouses à Lausanne, un écoquartier entre le lac Léman et le Piémont. Nous travaillons aussi sur des projets pour l’Exposition Universelle de 2030 à Riyad, et sur le développement de Manta, un hôtel à Singapour qui prendra la forme d’une raie manta. L’utopie et l’idéalisme restent les matières premières de cette vision. Il faut réenchanter nos vies, mais aussi nos espaces. Un récit optimiste, plaçant l’écologie comme valeur première de notre société, est plus que jamais essentiel.
Libre et flamboyante, la créativité habitée de Jean-Philippe Demeyer
Libre et flamboyante, la créativité habitée de Jean-Philippe Demeyer
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Des œuvres d’art tribales rencontrant un ballet de mosaïques et de matières. Une palette de teintes joyeuses qui se mêlent à de grandioses pièces anciennes et des motifs citron et de fleurs. L’univers de Jean-Philippe Demeyer est solaire, audacieux, ludique. Affranchis de toute convention, les intérieurs qu’il compose via son studio JPDEMEYER & CO déploient une cohérence instinctive et vibrante, une narration immersive où la fantaisie prime.
Vous avez débuté votre carrière en tant qu’antiquaire avant de devenir décorateur d’intérieur. Qu’est-ce qui vous a conduit à élargir le champ créatif, passant de l’objet au récit ? C’est venu naturellement. À mes yeux, un vase, une lampe, un meuble, ne sont rien sans contexte. Qu’est-ce qu’une belle sculpture si elle ne résonne pas avec l’espace qu’elle habite ? C’est la recherche d’un récit et d’un ADN qui m’anime. J’aime les dialogues empreints de contrastes et de vie. Les intérieurs qui deviennent des histoires.
Diriez-vous dès lors que vos réalisations sont des compositions émotionnelles ? Non, elles se construisent avant tout autour de la création et de la révélation d’une atmosphère, de ce qu’en latin on nomme le « genius loci », l’identité, le caractère profond. L’on ne peut aller à l’encontre de ce que veut une maison. Cela n’a rien de paranormal, il s’agit d’instinct, de compréhension de l’essence d’un endroit. Cela ne passe pour moi ni par l’émotion, ni par la recherche, mais par une véritable vocation. Je n’estime pas décorer, mais plutôt assembler des teintes, des textures, des pièces et des motifs, pour parvenir à une unité. Une scénographie, dans son aspect construit, mais pas théâtrale.
S’agit-il dès lors fondamentalement d’atteindre un équilibre, une forme de pertinence entre originalité et harmonie ? Originalité, éclectisme sont des termes que les autres emploient en parlant de mon travail mais dans lesquels je ne me reconnais pas. De mon côté, j’estime créer des accords, penser un univers. Il n’est ni univoque ni linéaire, mais naturel dans son aspect multiple, tout comme les fleurs, les teintes, les arbres de toutes sortes se mélangent dans l’environnement. Je refuse les genres et les étiquettes, je suis simplement réceptif à toutes les dynamiques. Je peux aimer les détails d’une gare comme les portes d’un château. Revisiter aussi bien un salon chinois qu’une pièce aux murs blancs agrémentés de dorures. Mon studio n’a pas un style mais un mode de travail.
Votre esthétique n’en reste pas moins colorée, baroque et souvent qualifiée de maximaliste. Est-ce une identité que vous revendiquez ou que vous nuancez ? Je la revendique, mais accompagnée d’un certain minimalisme. On considère parfois à tort mes intérieurs comme une forme de cacophonie, mais j’ai en réalité horreur qu’une pièce déborde d’objets. L’on peut concevoir un lieu avec du caractère et une véritable composition, qui ne comptera que cinq éléments. Éliminer des choses, c’est supprimer des choix. Et je ne crains pas de décider, de trancher.
Porte-t-elle également une part d’identité belge ? Je me reconnais surtout dans les influences anglo-saxonnes, par le travail des proportions, le confort des intérieurs, l’attrait des grands objets et l’audace des associations. J’aime particulièrement mêler les époques, ajouter notamment un peu d’esprit grand-mère, lier le contemporain au vintage. Je refuse le rétro mais revisite plutôt des éléments historiques. Mon côté belge s’affirme lui plutôt dans l’artisanat. Les coussins que je crée sont cousus et tissés en Belgique, tout comme la majorité des canapés, tissus ou miroirs qui peuplent les intérieurs que je conçois proviennent de notre pays. C’est une notion essentielle pour moi.
Vous publiiez fin 2025 Fearless Living TOME II, quel est le fil rouge de ce second ouvrage et que souhaitiez-vous qu’il raconte ? Je le vois comme un catalogue. Une rétrospective dans sa forme la plus concrète. Des photos, pas de texte, l’évocation d’un regard sur le monde, d’une forme de création qui ne se met ni barrières, ni limitations. Il n’a pas vocation à expliquer son processus mais représente plutôt une manière de tourner une page pour commencer à composer un troisième volume et imaginer d’autres projets.
Quels sont justement ceux auxquels vous aspirez aujourd’hui ? Qu’il s’agisse d’un restaurant où le glamour croise des touches de pop art, comme Bisous à Amsterdam, ou d’une pool house de Comporta aux carrelages siciliens en verre, j’ai aimé chaque réalisation et je les ai abordées avec la même passion. Je conçois actuellement un autre restaurant à Paris, à proximité du Bon Marché et une villa de vacances sur l’île de Patmos. Il y a aussi un restaurant à Lisbonne, un château dans le Hainaut, une maison de village en Provence… Imaginer un hôtel me plairait, mais ce n’est pas l’essentiel. Cabine de plage ou résidence à Ibiza, c’est l’âme des lieux qui compte.
Designs of the Time Une vision tissée au fil de l’élégance
Designs of the Time
Une vision tissée au fil de l’élégance
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Certains projets se bâtissent autour d’un produit, d’autres se construisent par une philosophie. À contre-courant de l’éphémère, l’approche de Designs of the Time est celle de la pérennité. Un hymne aux matières naturelles, à l’authenticité et au savoir-faire remarquable, qu’Yvan Puylaert a transmis à ses deux enfants, Elaine et Owen.
Yvan, vous avez entamé cette histoire il y a 28 ans. D’abord seul, puis en famille. Comment votre façon de créer et vos inspirations ont-elles évolué en près de trois décennies ? À l’époque, je n’imaginais pas que cette aventure deviendrait la nôtre, à tous les trois. Mon ambition était de développer une approche personnelle et artisanale. Il y a dix ans, Owen a intégré l’entreprise, suivi par Elaine l’année suivante. Il œuvre à une vision stratégique, tandis qu’elle se dédie à l’univers créatif, mais nos décisions restent collectives et guidées par une même philosophie. En commençant à travailler ensemble, nous avons pris la décision fondamentale de refuser tout compromis et de rester pleinement fidèles à nos valeurs et à notre vision. Au fil des années, notre gamme textile s’est enrichie. Initialement centrée sur le lin, elle s’est ouverte à la laine, au velours de coton et de mohair, au jute, au chanvre, à la soie ou encore à l’alpaga. Certaines matières apportent de la douceur, d’autres davantage de texture ou de caractère, formant une harmonie. Nous n’adoptons une idée que si nous parvenons à un consensus. C’est la force de notre trio.
Qu’est-ce qui anime une collection ? Une émotion, un paysage, le choix d’un tissu ? Elaine : Nous en puisons les bases dans la mode et l’art. Ausarta, notre édition 2025, évoquait l’audace et le courage. Ses influences lui venaient des formes puissantes et sculpturales des œuvres d’Eduardo Chillida découvertes à Minorque et dont nous avons cherché à transcrire la force. Azimuth, notre nouvelle gamme, a été inspirée par une exposition à la Fondation Cartier et notamment les matériaux utilisés par Bijoy Jain. Les expériences vécues nourrissent également en permanence notre réflexion.
Owen : Chaque collection a son caractère propre mais toutes partagent un esprit authentique, luxueux et sobre. Nous ne sommes jamais dans l’ostentation. La noblesse des matières procure une sensation de raffinement et de bien-être, sans jamais tomber dans l’exubérance.
Chaque étoffe doit-elle avoir une dimension non seulement visuelle et tactile mais aussi narrative ? Elaine : Elle porte en effet un récit, un ressenti. Et une fois qu’elle reçoit un nom, acquiert une identité propre qui s’inscrit dans le processus de création. Nous écrivons chaque année une nouvelle histoire qui s’intègre ensuite dans une continuité. Il est ainsi aisé d’entremêler les différentes gammes, de mélanger les tissus. La profondeur des coloris et la palette naturelle que nous employons reflètent notre ADN autant qu’ils incarnent l’intemporalité.
Yvan : Nos créations ont cette magnifique particularité de pouvoir se décliner en de multiples usages. Un même textile peut devenir un rideau, un revêtement de siège ou encore un élément décoratif. Nous mettons en scène chaque collection dans un lieu qui reflète l’ambiance, les sensations que nous souhaitons transmettre. Pour Azimuth, il s’agissait d’une ferme marocaine, rustique mais contemporaine et épurée. Pour autant, ce n’est qu’une interprétation parmi d’autres. Nous laissons aux architectes d’intérieur la liberté essentielle de s’approprier nos pièces.
Vous mettez à l’honneur les matières et fibres naturelles, dont l’authenticité fait de chaque création une pièce unique, marquée par de subtiles irrégularités. La relation à l’imperfection fait-elle partie de votre identité ? Yvan : Absolument. Elle nous définit et découle de notre amour de la nature comme d’un profond besoin de sincérité. Il n’a jamais été question de construire une marque pour lui trouver une place sur le marché, mais plutôt comme le reflet d’un mode de pensée et de vie. La passion a toujours primé sur le commercial.
Owen : Nous accordons une grande importance aux fils, aux finitions, aux nuances ainsi qu’à la douceur et la rondeur du tissu. Lorsque l’on développe une étoffe avec un tisserand, chaque aspect est travaillé afin d’obtenir ce résultat sensible et brut à la fois. C’est un processus d’imperfection maîtrisée. Nous tenons à valoriser nos ateliers d’excellence, qui demeurent principalement belges. Peu de gens réalisent d’ailleurs à quel point il s’agit d’une œuvre du vivant, qui commence bien avant la matière, dans la terre, la plante, le soleil, la pluie et les cycles des saisons. C’est formidable d’être connecté à l’ensemble de ce processus et cela constitue une grande richesse personnelle. Nous n’avons pas de grande ambition de croissance, seulement la volonté de faire perdurer cette entreprise que nous aimons profondément et de partager cette passion avec d’autres, designers, clients, artisans. Plus qu’une famille, nous formons une véritable communauté.
Pieter Vanrenterghem « Mon approche se nourrit du monde tout comme de mon exploration intérieure »
Pieter Vanrenterghem
« Mon approche se nourrit du monde tout comme de mon exploration intérieure »
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Contempler les intérieurs de Pieter Vanrenterghem, c’est plonger dans des espaces où l’apaisement côtoie l’inspiration. Des lieux qui respirent, ralentissent, enveloppent et dont chaque détail architectural s’incarne avec sobriété et sensibilité.
De vous, l’on sait peu. Des projets d’une rare élégance minimaliste, une carrière de plus de vingt-cinq ans. Quel a été votre chemin et comment vous a-t-il amené à l’architecture d’intérieur ? J’ai le sentiment que mon parcours s’est construit de manière instinctive, presque de lui-même. Certains viennent d’une famille déjà liée à ce métier, d’autres ont grandi dans cet univers. Ce n’était pas mon cas. À dix-huit ans, j’ai longuement hésité à devenir artisan diamantaire, mais mon amour des maquettes et le besoin de créer, d’esquisser de mes mains, m’ont finalement conduit vers l’architecture d’intérieur. Après un an et demi au sein d’un bureau, j’ai lancé mon activité seul, en avançant intuitivement. C’est en réalité il y a une dizaine d’années qu’une forme de rupture s’est produite. Un changement personnel a entraîné un véritable bouleversement dans ma vie, y compris professionnelle. J’ai alors développé une soif profonde de m’ouvrir au monde et à l’art, de découvrir, de lire, d’observer ce qui m’entoure mais aussi d’autres lieux et cultures. Cela a profondément transformé mon existence, tout comme ma manière d’appréhender mon travail, et m’a conduit vers le langage esthétique qui me représente aujourd’hui.
Votre univers est souvent décrit par ses éléments monolithiques, presque brutalistes, son cadre épuré, sa palette de tons neutres. Vous reconnaissez-vous dans cette définition ? Le brutalisme est en effet mon courant favori. On le considère trop souvent comme massif, brut ou lourd, alors qu’il s’agit avant tout d’une architecture vivante. On y emploie de nombreux matériaux impossibles à contrôler totalement, qui se transforment au gré de l’humidité, du soleil, de l’environnement. Ma pratique repose sur la recherche d’un équilibre, non seulement entre la lumière, la matière et l’espace, mais aussi entre la maîtrise et le lâcher-prise. J’utilise par exemple du cuir non traité, avec la conviction que c’est la trace laissée par un verre ou la patine du temps qui lui donneront toute sa dimension. Je peux ainsi être autant séduit par la beauté d’une maison Art nouveau que par celle d’un appartement moderniste ou contemporain. Pour peu qu’il s’en dégage une évidence, une justesse dans les proportions et les finitions créant un véritable accord.
Residence RV, MB, Penthouse B, les noms de vos réalisations sont concis, tout comme les explications qui les accompagnent. Estimez-vous que ce soit à leurs lignes de parler pour elles ? Lorsque j’observe le titre d’une œuvre dans un musée, je doute toujours qu’il puisse traduire ce que l’artiste a réellement ressenti ou voulu transmettre au moment de la création, tant le processus ne s’explique pas. Et au-delà de mon approche, chaque lieu reste profondément intime et personnel, lié à celui ou celle qui y vivra. Mon studio a récemment réalisé deux appartements sur la Côte, au sein d’un superbe bâtiment donnant directement sur les dunes et la mer du Nord. Et pourtant, malgré ces similitudes de départ, ils sont totalement différents, à l’image de leurs propriétaires. L’un cuisine, l’autre non ; dans un cas, il s’agit d’une famille, dans l’autre d’une personne seule. Deux existences qui se racontent autrement. L’architecture intérieure est un dialogue avec l’espace mais aussi avec la vie elle-même. Il ne s’agit pas de façonner une maison dans laquelle j’aimerais habiter, mais de créer en acceptant de ne pas être le cœur du projet.
Les intérieurs que vous concevez semblent se prolonger d’eux-mêmes dans le paysage environnant. La nature en est-elle le véritable point de départ ? Oui. Elle imprègne mon travail, tant par la dimension tactile et sensorielle des matériaux que j’affectionne, tels que le bois massif ou la pierre naturelle, que par ma vision d’ensemble. J’aime les architectures dont s’effacent les notions de limites, où les lignes disparaissent, laissant l’intérieur et l’extérieur se fondre en une seule harmonie.
Aujourd’hui, en plein élan de découverte, êtes-vous tourné vers l’avenir ou ancré dans l’instant et vos projets actuels ? Je suis fier de cette équipe de huit personnes qui composent notre bureau et des réalisations enrichissantes et multiples que nous concevons. Nous travaillons sur cinq villas le long de la côte, de Coxyde à Nieuport en passant par Knokke-Heist, mais aussi sur une maison à Anvers, un château, un bureau et même un ancien abattoir, de 650 m2, transformé en résidence. Mon regard est autant tourné vers le présent que vers le futur, même si je n’ai pas de plan, de désir précis. Au-delà de l’apprentissage du monde, je souhaite avant tout continuer à expérimenter et à me découvrir.
Instagram : pieter_vanrenterghem
La Villa Sous Tous Vent, joyau d’art et d’héritage réinventé par Maison Osaïn
La Villa Sous Tous Vent, joyau d’art et d’héritage réinventé par Maison Osaïn
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
En signant la réhabilitation et la rénovation de l’illustre demeure knokkoise du peintre Albert Saverys, Maison Osaïn dévoile sa réalisation la plus ambitieuse. Rendant ses lettres de noblesse à la Villa Sous Tous Vent, Ann Butaye et Thomas Maria Verschuren confirment leur talent pour lier passé et renouveau, par un équilibre subtil de douceur et de sérénité.
Redonner vie, sens et beauté à d’anciennes habitations est la signature de Maison Osaïn. Mais comment ce projet, à l’ancrage historique si singulier, s’est-il présenté à vous ? Thomas Maria : À l’origine, il s’agissait de deux maisons distinctes, construites dans les années 20. L’une, propriété d’un riche entrepreneur industriel, n’avait jamais été occupée et se trouvait à l’état de ruine. L’autre, conçue par l’architecte gantois Valentin Vaerwyck comme résidence estivale pour le célèbre peintre moderniste Albert Saverys, demeurait habitable bien que surannée. Toutes deux ont été mises aux enchères en même temps et c’est ainsi qu’est née l’idée de les restaurer tout en les réunissant en une résidence unique. Le processus a duré trois ans.
Albert Saverys considérait cette demeure comme un sanctuaire, mêlant paix et inspiration créative. A-t-il influencé votre approche du lieu et sa transformation ? Ann : Énormément, oui. Une modernisation globale s’imposait, mais il était essentiel pour nous de préserver l’authenticité des lieux. Nous avons même imprimé des photos de la maison telle qu’elle était il y a cent ans et les avons disposées dans les chambres d’amis. La villa accueille également une œuvre de Saverys. Aujourd’hui, j’aime à penser que lorsqu’on en franchit le seuil, son âme est palpable. Parallèlement, nous tenions à y développer pleinement la vision holistique de Maison Osaïn, où design, architecture et mobilier se fondent dans une harmonie globale, faite de cohérence, de légèreté et de quiétude. Un cadre où lumière, matières et lignes sont une invitation au bien-être et à la contemplation. C’est notamment le cas de la cuisine, dont l’espace central, ouvert sur les étages, est élégant sans être formel, chaleureux et intime à la fois.
Thomas Maria : La maison de Saverys étant classée monument, nous devions en respecter le caractère. C’était un défi passionnant, à la fois de reconstitution et d’évolution, guidé par un profond respect de l’architecture des deux résidences. Cela ne signifiait toutefois pas tout laisser en l’état. Il a fallu effacer les séparations, repenser les volumes et recréer certains éléments. C’est le cas notamment des deux cheminées du salon, dont l’une est d’époque, l’autre refaite à l’identique. Il en va de même du sol de la cuisine, qui était très abîmé. Il n’a pu être reproduit avec la céramique d’origine et nous l’avons donc réinterprété en travertin en conservant les dimensions des carreaux et le motif.
Le travail de Maison Osaïn s’inscrit aussi dans des collaborations d’exception, notamment autour de la curation d’art. De qui avez-vous souhaité vous entourer pour imaginer la Villa Sous Tous Vent ? Ann : Le lieu étant déjà une œuvre à part entière, cette sélection était d’autant plus importante. Nous avons choisi KALPA, une galerie d’art toscane, avec laquelle nous partageons une même philosophie humaine et artistique. Nous avons ainsi intégré dans de nombreux espaces des peintures, bas-reliefs et sculptures issus de leur collection. Les créateurs belges y sont également mis à l’honneur, notamment à travers les tableaux en relief d’Annelies Toussaint, fabriqués en coton et lin. Dans le salon, on retrouve aussi un superbe triptyque d’Eleanor Herbosch.
Thomas Maria : Les collaborations ne se limitent pas à l’art, puisque le jardin a été conçu par le paysagiste Piet Oudolf. Nous souhaitions un environnement tout en courbes, rappelant les vagues et l’atmosphère de la Côte. C’est également dans cet esprit que nous avons ajouté des teintes sableuses et des matériaux clairs à l’intérieur, afin de laisser pénétrer cette lumière si particulière dans les espaces.
Ce projet marque-t-il un tournant pour Maison Osaïn ? Ann : C’est certain. Il s’agit de la réalisation la plus ambitieuse que nous ayons menée jusqu’ici et sa dimension historique amène la Villa à s’imposer comme une référence, non seulement architecturale mais aussi dans notre parcours. Elle ouvre également la voie au futur de Maison Osaïn, notamment en matière de créations d’objets et d’art de la table. Des assiettes, bougies et linge de maison, pensés spécifiquement pour la Villa, ont finalement donné naissance à une collection à part entière. Cette part de notre travail nous est chère et nous espérons pouvoir créer un showroom où l’ensemble des pièces pourra être présenté. Nous espérons aussi rayonner toujours plus en Belgique et à l’international. Après le superbe chalet d’House Montagna, donnant sur le Mont Blanc, nous rêvons d’ailleurs ensoleillés, au Portugal ou en Espagne.
Atelier Vierkant - L’œuvre et la matière
Atelier Vierkant
L’œuvre et la matière
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Des mains qui guident l’argile, façonnant les formes sculpturales et les nuances minérales. Au sein d’Atelier Vierkant, la céramique dépasse le simple objet pour devenir une architecture vivante et tactile. Dries Janssens, deuxième génération à la tête de l’entreprise familiale, dévoile ce dialogue avec la terre dont le rayonnement dépasse aujourd’hui largement nos frontières.
Il y a près de 35 ans, votre père Willy Janssens, frustré de ne pas trouver le récipient d’argile qu’il désirait, imagina son propre modèle, épaulé par votre mère, Annette. Ainsi naissait Atelier Vierkant. Concevaient-ils alors déjà l’artisanat comme indissociable d’une forme d’art ? Absolument. La jeunesse de mes parents a été bercée par l’élan de mai 68 et de Woodstock. Mon père, en particulier, rêvait de contribuer à sa manière à un monde meilleur. Il fit partie des pionniers du bio, créant son pain, cultivant ses légumes, puis ses plantes. En 1992, alors horticulteur, il lui fut impossible de dénicher un pot qui corresponde à la fois à ses besoins pratiques et à sa vision esthétique. À l’époque, une majorité d’entre eux venaient d’Italie et étaient très ornementés. Atelier Vierkant est né de cette absence. Avec ma mère, professeure d’art, qui en esquissa le design, ils conçurent un contenant carré en argile, à la fois fonctionnel et élégant. Devant le succès rencontré, de nombreux modèles suivirent. Tous deux avaient déjà conscience de la responsabilité qui accompagne la production d’objets. Et à quel point leur pérennité repose sur leur beauté.
À ces premières années en duo, a succédé une dynamique familiale, puisqu’aujourd’hui, vous dirigez l’entreprise en compagnie de vos frères Bert et Ward. Cette nouvelle génération a-t-elle apporté une rupture ou une continuité ? Nous avons tous les trois grandi parmi les serres et la végétation, jouant dans les cultures, aidant à arroser les fleurs et les herbes. C’était une part intégrante de notre enfance. Mes parents, profondément idéalistes, ne nourrissaient pas d’ambition de développement pour Atelier Vierkant. Après des études de littérature franco-italienne et de sciences politiques, j’ai rejoint la société, il y a 22 ans, avec le désir de l’aider à grandir. Mes frères m’ont rapidement suivi, Ward gérant la production et le personnel et Bert les aspects techniques, les fours et presses. Mes parents, eux, sont restés à la direction artistique. Notre objectif commun est de perpétuer cette philosophie fondée sur l’artisanat, la durabilité et la conception d’objets qui dépassent leur usage pour révéler une dimension sculpturale et artistique.
À quel moment une pièce cesse-t-elle d’être uniquement fonctionnelle pour devenir une œuvre ? Lorsque le regard voit au-delà de la finalité de l’emploi pour appréhender le rapport à la forme et à l’espace. Et ce, qu’il s’agisse du nôtre, de celui de nos clients, ou des architectes avec lesquels nous collaborons. Nos créations dialoguent avec l’intérieur et le paysage et possèdent une identité propre, qui va bien au-delà d’un rôle de contenant. Cela s’inscrit dès la conception, dans le travail de l’argile façonné à la main et portant une empreinte unique. Toutes nos pièces sont d’ailleurs signées pour souligner cette singularité. Et nous cherchons à renforcer toujours plus cette âme et cette dimension esthétique. Les collections Kalis et Koris, lancées en 2025, en sont l’illustration, puisque nous avons travaillé leurs finitions intérieures, de sorte qu’il est impossible d’imaginer y placer une plante.
Vous révéliez aussi récemment la collection double Archae & Petrae qui marque la transition du travail artisanal vers l’architecture monumentale. S’agissait-il de représenter le principe même d’Atelier Vierkant ? Nos designs et notre esthétique se transforment en permanence. Ces quatre dernières années, nous avons imaginé de nombreux nouveaux modèles. Cette série s’inscrit comme un retour à des formes archaïques, voire archétypales, qui constituent pour nous des références. Elles ont été retravaillées à travers de nouvelles textures, d’autres palettes chromatiques. En grec, Archae désigne le principe fondateur, la matière première, Petrae, l’érosion entraînée par le passage du temps. Cela raconte à la fois l’essence et l’évolution d’Atelier Vierkant.
Vos parents ont-ils aujourd’hui le sentiment, à leur échelle, d’avoir été acteurs de changement ? Ce désir nous habite finalement tous au sein de la famille et je suis convaincu qu’à notre manière, nous y parvenons. En restant profondément ancrés en Belgique, où se trouvent nos deux ateliers. En refusant tout compromis sur l’artisanat malgré notre évolution internationale. En créant des ponts au sein de notre équipe, forte de 70 collaborateurs issus de nombreux pays et horizons, mais unis par une même énergie. En imaginant des collections qui voyagent de Dubaï à la Chine, de Beyrouth à Milan. Et surtout en poursuivant ce dialogue avec la matière, loin des modes ou des attentes. Tout cela a porté et continuera de porter Atelier Vierkant.
Marlies Huybs - La poésie au creux des mains
Marlies Huybs
La poésie au creux des mains
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Tels des récits tactiles, les céramiques de Marlies Huybs possèdent leur propre langage. Formes, nuances et matières s’y font narration, tandis que naissent sous ses doigts des œuvres de douceur et de sensibilité.
Dans votre approche créative, le chemin apparaît aussi essentiel que la destination. Quelle voie vous a dès lors amenée à l’art et à la conception d’objets ? L’acte même de création est en effet le voyage et j’éprouve une immense gratitude pour cette route sur laquelle je chemine tous les jours. J’ai réalisé des études de graphisme et construit une carrière dans la publicité. Mon premier amour était pourtant le design d’intérieur et c’est pourquoi, après plusieurs années, j’ai décidé d’y revenir et d’ouvrir mon propre studio dédié à celui-ci, La Bendita. Entre la direction artistique de différents labels et le développement d’un concept store pour enfants, ce fut une période très enrichissante. Mais en parallèle, je ressentais le sentiment de perdre mes repères. Mon parcours professionnel m’avait amenée à endosser l’identité de tant de labels que j’avais délaissé en chemin une part de celle que j’étais. C’est à cette époque, en 2009, que j’ai découvert la céramique. D’un plaisir, c’est progressivement devenu un geste fondamental, instinctif. Jusqu’à m’amener à décider, sept ans plus tard, de me consacrer entièrement à mes objets faits main. Choisir l’art n’était pas une décision évidente, que du contraire, mais c’est une forme profonde de reconnexion à moi-même.
Vous parlez d’une conception intuitive, profondément influencée par le slow living. Comment reflète-t-elle votre vision de la lenteur ? Mon travail ne naît pas d’un plan strict ou d’une vision prédéterminée, même si je ressens clairement la direction vers laquelle je souhaite aller. J’explore et j’élabore volontairement en dehors des lignes traditionnelles. C’est un processus de confiance, de lâcher prise, d’acceptation de ce qui se présente, avec son propre timing. Je compose par moments moi-même mes mélanges d’argile et laisse la matière déterminer les contours des objets. Je puise l’inspiration dans tout ce qui m’émeut, la musique, les images, les mots, l’architecture, les voyages ou les conversations. Elle peut surgir partout. Parfois une chanson me touche profondément et m’attire vers l’atelier. Je commence à pétrir, à chercher, à ressentir, jusqu’à entrer dans une sorte d’état de flow, ce point de bascule où l’intuition prend le relais sur le mental. L’essentiel pour moi est de vivre le processus, de savourer l’acte de création, sans savoir exactement où il mènera.
Est-ce également ce qui vous amène à ne réaliser qu’une seule pièce à la fois ? Chacune d’elles porte sa propre énergie, son histoire et cette singularité est essentielle. Ce n’est qu’en me concentrant pleinement sur elle que je peux lui offrir toute l’attention qu’elle mérite. Mes œuvres demandent de la présence et du silence. Elles invitent à la lenteur et à revenir à soi. Elles ne sont d’ailleurs pas destinées à être simplement observées mais aussi touchées et à mettre en mouvement des émotions. Et même si chacune est créée de façon indépendante, elles forment ensuite naturellement une collection. Mon processus se déploie finalement à rebours. Les objets émergent d’abord puis acquièrent un contexte nouveau, une cohérence ou une signification qui s’intègre dans une globalité.
Différentes collaborations ont échelonné votre parcours de designeuse. Ont-elles aussi transformé votre vision ? Je crois profondément à la force des synergies et à l’importance des rencontres. Être exposée au sein des espaces du label de mode La Collection à Anvers puis à Paris, a été une très belle expérience, qui connaîtra bientôt une suite. De même que concevoir des formes sculpturales pour habiller les intérieurs signés Maison Osaïn, a représenté un parcours personnel et durable. J’ai aussi eu l’opportunité de créer trente objets uniques pour la section privée d’un musée renommé au Moyen-Orient. La confiance qui accompagne ces associations est à chaque fois extrêmement précieuse.
Si vous fonctionnez à l’instinct, vous projetez-vous malgré tout vers le futur et ses possibilités ? Bien sûr. Le chemin continue de se construire. Certaines de mes œuvres seront présentées en octobre 2026 au sein de l’exposition THE BODY IS A STRANGE THING à l’espace d’art 4n20 de Courtrai et dont le curateur est Erik Haemers. Je conçois aussi actuellement des objets plus imposants, dont la dimension vise pourtant à préserver un espace pour le visiteur. L’eau constitue le cœur de ce projet, notamment sa clarté, son mouvement constant et sa capacité à offrir une forme d’introspection. J’aimerais aussi collaborer avec des architectes ou des studios pour faire évoluer mon travail vers des œuvres monumentales, destinées à des hôtels, des résidences ou des projets paysagers. Et surtout, je rêve d’un atelier plus grand. Un lieu qui m’appartienne et soit suffisamment vaste pour laisser émerger pleinement la suite de ce voyage artistique.
Stef Claes - « L’architecture n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire ou révolutionnaire. L’essentiel est qu’elle soit porteuse d’une évidence et d’un profond bien-être »
Stef Claes
« L’architecture n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire ou révolutionnaire. L’essentiel est qu’elle soit porteuse d’une évidence et d’un profond bien-être »
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Eric Petschek
C’est depuis Genève que Stef Claes fait dialoguer design d’intérieur, architecture et paysage, connectant avec âme la vie aux espaces. Une élégance habitée, qui préfère l’harmonie à l’ostentation et révèle un amour profond pour l’humain.
Vous avez voyagé et vécu à travers le monde. Cette trajectoire cosmopolite a-t-elle façonné votre approche de l’esthétique et des lieux ? Oui, c’est évident. Je suis très curieux par nature, avide, affamé de découvertes. En tant que designer, il faut presque avoir des yeux à rayons X : observer, scanner, écouter tout ce qui nous entoure. J’ai habité en Orient, en Occident et en Asie et même si je n’ai pas cherché délibérément à fusionner ces influences, une part de ce bagage se glisse forcément dans mon travail. Chaque réalisation s’enrichit de ce que j’ai absorbé au fil du temps, de même qu’elle nourrit mon apprentissage. C’est ce double mouvement qui fait toute la beauté du processus. Ce métier est un voyage et il est important de se laisser emporter par lui dans cette aventure.
Qu’est-ce qui vous a finalement conduit à poser vos valises en Suisse ? Je crois profondément en la vie, avec les éléments qu’elle met sur notre chemin. C’est pour accompagner mon partenaire que je me suis installé en Suisse. Qu’il s’agisse d’une profession ou d’une personne, il faut suivre ce ou ceux que l’on aime. Ce n’était pas planifié mais j’en suis très reconnaissant. Je travaille beaucoup en Belgique et à l’étranger et être basé à Genève me permet de prendre le recul qui m’est nécessaire. J’estime aussi que la nature est l’artiste la plus exceptionnelle qui soit. Je me nourris de la montagne et de l’eau, du Lac Léman ici, de l’océan lorsque je vivais à Los Angeles. Et puis, comme la Belgique, la Suisse possède un héritage culturel et architectural très riche, même si leurs approches diffèrent. La vision helvète est plus conservatrice et solide, tandis que celle de notre pays est très habitée, incarnée, presque immersive.
Comment concevez-vous l’interaction entre intérieur, extérieur et environnement ? Et jusqu’à quel point sont-ils indissociables ? Ces trois piliers sont toujours en dialogue, ils se complètent et fonctionnent en symbiose. Non seulement en relation directe, mais aussi grâce à tous les éléments qui gravitent autour d’eux. Le mobilier, la sélection d’œuvres d’art, la lumière naturelle et artificielle, la circulation de l’air, le jardin et son intégration. Tout est question
d’écoute de ces interactions et c’est magnifique de voir ces strates s’enrichir mutuellement. Fondamentalement, je suis un designer pour qui l’impact n’est pas essentiel. Je préfère la subtilité. Lorsqu’un client en franchissant les portes de sa maison pense « je suis rentré chez moi », c’est le plus beau compliment qu’il peut me faire. La preuve que le lieu remplit parfaitement son rôle : créer du confort, du bien-être, apporter l’essentiel. L’architecture n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire ou révolutionnaire. Elle peut être familière, presque évidente. Que j’œuvre sur une maison de ville, une résidence à la campagne ou une beach house, il s’agit d’interpréter l’espace pour créer un contexte de vie. Comme la lecture, l’architecture possède le pouvoir de transmettre un langage, une émotion, à travers la manière dont l’espace est créé et perçu. Quelque chose qui dépasse la simple esthétique pour être véritablement habité.
Imaginez-vous un jour reprendre la route et laisser Genève derrière vous ? Pour l’instant je considère la Suisse comme mon foyer, ma maison mais tout dépendra de ce que me réservera l’avenir. J’ai des attaches très fortes en Belgique et j’y reviens toujours. Et puis il y a Lisbonne, où j’ai étudié durant un an et où j’ai également ouvert un studio. L’énergie y est différente, il y a une lumière particulière. Je travaille d’ailleurs actuellement sur plusieurs projets au Portugal, dont deux villas qui devraient être achevées en cours d’année. Et puis en décembre, une sollicitation est arrivée de New York, comme un cadeau de Noël. C’est très enthousiasmant. Tout cela compose mon paysage aujourd’hui.
Où vous projetez-vous, professionnellement, dans le futur ? Je pourrais dire que je rêve d’un immense projet mégalomane, mais non. Le bureau que j’ai bâti avec mes collaborateurs reste une petite structure, courageuse, énergique, agile. Nous cherchons l’équilibre entre des projets d’envergure, d’autres plus petits, et la curation d’œuvres et de mobilier, un domaine qui nous tient à cœur. J’espère que nous continuerons de grandir, dans cet équilibre. J’aimerais aussi pouvoir concevoir un hôtel ou un projet hospitalier, proposant une expérience à une communauté plus large. Et puis continuer de voyager, de découvrir le monde et d’amener à résonner la beauté de son architecture et de ses lieux remarquables.

































































