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Lukas Dhont

« Notre mémoire collective est censurée »

Mots : Jason Vanherrewegge
Photo : Thomas Nolf

Après « Girl » et « Close », le réalisateur à succès Lukas Dhont revient avec un troisième long métrage intitulé « Coward ». Déjà acclamé au Festival de Cannes et choisi pour représenter la Belgique dans la course aux Oscars, ce drame captivant nous embarque dans une romance née pendant la Première Guerre mondiale derrière les lignes du front alors même qu’une revue théâtrale prenait forme pour permettre aux soldats de s’évader et de se remonter le moral.

Lukas_Dhont

L’expression « jamais deux sans trois » vous sied à merveille. Pour la troisième fois en autant de longs métrages réalisés, vous avez été plébiscité pour faire briller notre royaume aux Oscars. Quel sentiment vous habite ? C’est un grand honneur. Je prends ça avec beaucoup de responsabilité et je pense que c’est aussi lié au fait que « Coward » est un film qui se situe dans le passé mais qui parle vraiment du présent. Nous vivons dans une période où le réel est tellement sombre et brutal que les gens ont envie de fiction. C’est un peu l’essence du film. Nous suivons des jeunes hommes très proches de la violence de la Première Guerre mondiale qui essaient d’y échapper par la musique, l’art, la création et même l’amour. Il y a un écho avec aujourd’hui. 

La guerre est, en effet, abordée sous un prisme totalement différent avec un équilibre recherché entre la violence et la tendresse. Dans beaucoup de films de guerre, la caméra est sur le champ de bataille. On trouve alors le spectaculaire dans la destruction. Ici, on a plutôt voulu filmer les coulisses. Ça nous permettait de voir la guerre comme une industrie. Pour chaque soldat au front, il y a peut-être cinq soldats derrière lui qui doivent enterrer les corps, renouveler les outils, les bombes… Par ailleurs, on avait envie de montrer le camp dans lequel les soldats essaient de créer des petites pièces de théâtre. C’est un film qui existe par ses contradictions. Dans ce monde de morts, ces personnages essaient de remettre de la vie. Il y a toujours dans l’écriture, sur le tournage et dans le montage un jeu de juxtaposition entre le macabre et l’énergie de la vie. Le Belge James Ensor faisait beaucoup ça dans ses peintures et c’est quelqu’un qui a été hyper important pour moi dans l’écriture du scénario.

La relation entre les deux personnages principaux, le fantasque Francis et l’introverti Pierre, aborde comme toujours avec vous les codes du genre et la sensibilité masculine. Mais nous sommes ici dans un contexte et une époque encore plus compliqués et leur idylle semble presque irréelle. Le premier à injecter l’imagination d’un autre possible dans le film est Francis. C’est quelqu’un qui montre à tout le monde autour de lui qu’il peut jouer une femme, inventer un autre monde… Je le vois comme un magicien qui est capable de faire voyager tout le monde dans le temps et dans l’espace. Au fur et à mesure où on apprend à le connaître, on le voit cependant avec toute sa fragilité. Il n’ose pas imaginer que l’amour qu’il ressent pour Pierre puisse exister dans le réel. Dans une époque où cette histoire d’amour n’a pas de langage, n’a pas d’autres exemples, n’a pas encore de vocabulaire, Pierre essaie, lui, de transformer l’imaginaire en quelque chose de vrai.

La retranscription de la guerre à l’écran est souvent un devoir de mémoire. Peut-on en dire de même pour les relations entre deux personnes de même sexe qui, jusqu’à il n’y a pas si longtemps que ça, étaient vues totalement différemment ? On a quelque chose qui s’appelle la mémoire collective. Généralement, les images de la Première Guerre mondiale sont des images de champs de bataille, d’hommes dans la violence… Mais il existe aussi ces images d’hommes qui ont pu exprimer leur manque d’amour, leur tendresse, leur peur même… Finalement, notre mémoire collective est censurée. C’est un choix de retenir les images d’hommes brutaux et de laisser les images d’expression dans l’ombre. Ça raconte beaucoup sur comment on a construit une sorte d’image de la masculinité patriarcale dans la société. Mais les hommes ont toujours cherché à exprimer leur monde intérieur. Et le film est un peu un hommage à ces hommes-là.

Le Belge Emmanuel Macchia et le Français Valentin Campagne, les deux acteurs phares du film, transmettent des émotions incroyables à travers leur regard. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont été récompensés ensemble par le prix d’interprétation masculine à Cannes. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris chez notre compatriote ? Je l’ai rencontré à Gembloux dans son école d’architecture. J’ai tout de suite vu dans ses yeux une âme ancienne et quelqu’un de très mélancolique. Il a une manière de regarder le monde qui est très frontale et il saisit bien la fragilité dans son ensemble. À travers le projet, il est de plus en plus sorti de sa coquille. Il a su maîtriser la brutalité et la tendresse de son personnage. Il est à un moment de sa vie où il découvre son corps, aussi comme un champ de douceur. Pour moi, Emmanuel est une sorte de miroir. C’est une version plus jeune de moi. 

Instagram : lukasdhont

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