Éric-Emmanuel Schmitt - « Mon modèle d’écrivain est un musicien et c’est Mozart. »
Éric-Emmanuel Schmitt
« Mon modèle d’écrivain est un musicien et c’est Mozart »
Mots : Barbara Wesoly
Photo : Mathieu Zazzo
Dans son nouvel ouvrage, Éric-Emmanuel Schmitt raconte, avec la délicatesse et la subtilité qui lui sont coutumières, Wolfgang Amadeus Mozart par le regard de son père Leopold. « Juste après Dieu, il y a papa » donne corps à la fragilité derrière l’Histoire, à l’humain par-delà le génie et à l’amour dans ce qu’il peut avoir de fondateur mais aussi d’écrasant.
Plus encore qu’un hommage à la musique, « Juste après Dieu, il y a papa » explore la relation complexe entre Wolfgang Amadeus et Leopold Mozart. La filiation et son regard empreint de fierté ou au contraire de déception sont-ils des thèmes qui résonnent particulièrement en vous ? C’est doublement intime. J’ai d’abord été un fils, devenu récemment orphelin, et aujourd’hui je suis également un père. Je mûrissais ce livre depuis des années, mais je pense qu’il m’a fallu attendre pour l’écrire, de pouvoir habiter ces deux rôles et ainsi mesurer leur différence. Être parent est une vocation, un engagement, là où être fils amène plus d’attentes que de don de soi. Ces événements m’ont amené à prendre conscience que nos parents ne meurent jamais. Ils continuent à nous inspirer, à nous bouleverser et à nous offrir des révélations sur eux-mêmes. On change ainsi d’enfance toute sa vie, la revisitant à la lumière du présent en la percevant différemment à vingt, quarante ou soixante ans. Les êtres qui nous ont donné vie ne cessent finalement jamais de le faire.
Tout en ayant un ancrage historique, ce livre laisse une place essentielle à la fiction, puisqu’il évoque les blessures profondes des Mozart, père et fils. Ce choix vous a-t-il permis d’ouvrir le champ des possibles ? Quand on écrit, on est soit littéral en se racontant parfois sans vraie distance, soit littéraire et l’on décide alors de s’exprimer à travers des personnages, des récits, des métaphores. Je pense pouvoir dire beaucoup plus en me glissant dans les pas de Wolfgang et Leopold qu’en dressant un procès-verbal de ma relation à mon père. Leur lien généreux et oppressant à la fois me permettait d’explorer toute la complexité des êtres. Et notamment celle d’un homme prêt à tout sacrifier pour accompagner son fils sur le chemin de la réussite, quel qu’en soit le coût, quitte à risquer d’être méprisé et désavoué par lui un jour. Un amour absolu et destructeur à la fois.
Après « Ma vie avec Mozart », il s’agit de votre deuxième ouvrage dédié au compositeur. Avez-vous noué avec lui un lien intime ? Il est pour moi une question de vie et de mort. À quinze ans j’ai vécu une profonde dépression qui m’a conduit au bord du suicide et dont Mozart m’a sauvé. Un professeur nous avait emmenés aux répétitions des « Noces de Figaro », à l’Opéra de Lyon. Une cantatrice est entrée sur scène et s’est mise à chanter et j’ai eu soudain le sentiment que les chaînes qui me maintenaient au fond de l’eau venaient de lâcher. J’arrivais à la surface, à la lumière. Depuis, Mozart est plus que la musique, il est un guide spirituel. Il y avait chez lui la sagesse profonde d’accepter les dimensions douloureuses de l’existence et de les dépasser pour cultiver la joie, l’allégresse et le bonheur. C’est tellement à rebours de notre époque sinistre, qui s’affirme par le pessimisme et donc par la démission. Sa voix solaire continue d’être un phare pour moi. Tout comme son art, employant un minimum de notes pour le maximum d’effet. Vrai, profond, sans surjouer, sans affecter le sérieux. Mon modèle d’écrivain n’est pas un écrivain mais un musicien, et c’est Mozart. »
« Juste après Dieu, il y a papa » évoque aussi l’empreinte que l’on laisse derrière soi, à ses enfants comme au monde. Est-ce une question qui vous est essentielle ? Transmettre des valeurs, une culture, la vie également, c’est ce qui, à mes yeux, justifie un homme. Dans tout ce que j’accomplis, je cherche à être un passeur. Une chose m’a d’ailleurs bouleversé chez ma fille. Son premier mot a été Papa. Mais le deuxième était Beau. Elle regarde autour d’elle, écoute de la musique et le répète. Cela me rend heureux de lui avoir, presque sans m’en rendre compte, communiqué ce désir d’être au monde pour le savourer.
Ces trente-deux années d’écriture ont vu naître une multitude d’histoires. Quel territoire reste encore inexploré ? Il y en a tant ! La condition et l’histoire humaine sont un cosmos infini. Mon esprit regorge de récits, de nouvelles, de pièces de théâtre mais pour autant, je me refuse à les dire. Un livre dont on parle, on ne l’écrit pas. Il perd sa nécessité d’exister.
Vous avez consacré votre vie à ausculter l’âme humaine. Avez-vous le sentiment, aujourd’hui, de posséder certaines réponses à ce mystère ou de l’avoir au contraire approfondi ? J’ai en réalité juste l’impression de m’en être rapproché. Mais il n’y a finalement rien à résoudre. Percer un mystère comme on crèverait un ballon, c’est en supprimer le charme et la douce liberté d’imaginer qui est vitale pour un écrivain.
Juste après Dieu, il y a papa, Éric-Emmanuel Schmitt, Éditions Albin Michel.
Typh Barrow « J’ai fait la plus grande collab de ma vie »
Typh Barrow
« J’ai fait la plus grande collab de ma vie »
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : Romain Garcin
Après une pause bienvenue de deux ans, et même six ans après son dernier album « Aloha », Typh Barrow dévoile une nouvelle version d’elle-même avec un troisième opus baptisé « Dreama » en référence aux montagnes russes professionnelles et émotionnelles traversées, notamment, à la suite de la naissance de son premier enfant.
Vous avez décidé de tout révolutionner en ouvrant une nouvelle page de votre carrière artistique. Pourquoi avoir eu cette envie de quitter le piano-voix pour aller vers des productions plus riches ? Je ne sais pas si c’est une révolution mais il y a une forme de transformation. C’est certain. Tout en ne reniant pas ce que je suis et le passé. Cette nouvelle version de moi-même entraîne forcément des changements. Il y avait des choses à changer, à adapter et certaines qui ne fonctionnaient plus. C’était l’occasion de me renouveler, de m’entourer d’une nouvelle équipe. Partiellement en tout cas puisque mes musiciens sont toujours les mêmes. J’avais envie d’explorer d’autres horizons, d’emmener mon projet un peu plus loin. C’est important dans notre métier de prendre des risques et de sortir de cette fameuse zone de confort dont tout le monde parle.
À travers le titre « Close To Me », vous affichez notamment une sensualité jamais montrée auparavant. Comment fait-on pour assumer sa nouvelle personnalité tout en conservant l’identité qui a plu à vos premiers fans ? Je continue à faire de la musique comme j’ai toujours aimé l’écouter et la composer. Je garde quand même ce côté organique avec cette base soul-pop et la voix qui est au centre. Mais j’ai l’envie d’aller vers une production un peu plus riche, plus audacieuse, moderne… Je me suis dit que si j’avais envie d’injecter des voix lyriques dans mon album, j’irai faire de l’opéra. Si j’ai envie de gospel, je vais en faire. Et si j’ai envie de faire des interludes cinématographiques, à la Woodkid ou à la « Requiem for a Dream », et d’essayer
de proposer une expérience presque immersive, je devais y aller. Il faut d’abord que tu sois convaincu par ce que tu fais et espérer derrière que le public adhérera à cette nouvelle version de toi. Après, je ne suis pas non plus partie vers de l’électro. C’est un subtil équilibre à trouver mais je n’ai pas trop réfléchi.
L’album a été pensé comme un film. Si l’on met de côté les éléments gospel et les chœurs, le seul autre protagoniste de l’opus est votre enfant, dont la voix apparaît sur le titre “Miracle”. Il y a plein de protagonistes qui ont bossé sur l’album ! D’habitude, je travaille très en solo avec moi-même au piano qui compose et qui écrit. Ici, je suis sortie de cette bulle-là en collaborant notamment avec Benoît Leclercq qui a fait énormément sur l’album où on a co-composé ensemble. C’est un process qui a été beaucoup plus collectif que par le passé. Mais c’est vrai que le seul duo, c’est celui avec mon fils. J’ai fait finalement la plus grande collab de ma vie (rires). C’est magnifique pour moi de me dire que c’est sur cet album qu’elle se trouve. Le fait qu’elle soit isolée, ça lui donne une autre dimension. Ce qui est encore plus beau, c’est que j’ai écrit cette chanson quand j’étais enceinte de mon fils comme un message d’amour que je lui déposais. La chanson n’avait pas vocation à se trouver sur l’album.
Le thème de la parentalité est aussi abordé sur « After You ». Comment fait-on pour écrire un texte sur ce genre de thématique sans que cela ne soit trop « fleur bleue » ? On ne se pose pas de question. « After You », c’est ma chanson préférée de l’album. Par contre, il n’y a que deux chansons qui parlent de maternité. Je n’avais pas envie que tout tourne autour de ça parce que ce serait presque minimiser tout ce qu’il y a eu à côté. Il y a eu la naissance de mon enfant mais il y a eu aussi toute la renaissance et tout ce que ça a pu impliquer au niveau de la renaissance artistique, personnelle… J’avais aussi envie que les personnes qui ne sont pas nécessairement parents puissent se retrouver dans l’album et être touchés par certains sujets. J’ai essayé de traverser pas mal de thèmes personnels comme l’acceptation de soi, le décès, l’émancipation…
Vous avez lancé en parallèle une première ligne de merchandising. Quelle est la volonté derrière ? La mode a toujours été une passion pour moi. Ça a toujours été une envie de pouvoir faire du merch que je n’avais jamais concrétisé. Là, c’est venu assez naturellement dans les discussions avec Romain Garcin qui est celui qui a fait tout le visuel de l’album. Je lui ai parlé de mon envie de développer des t-shirts, des hoodies, des casquettes mais aussi des petits objets accessoires. Il fallait que ça fasse du sens, que je sois inspirée…Je suis super excitée de voir que notre métier peut nous permettre de dériver sur d’autres passions. Je suis aussi en train de développer une tenue pour la scène avec une créatrice belge qui s’appelle Valentine Avoh. C’est très chouette d’être en mode 360 sur ce nouvel opus.
JOSHUWA : LE MÉLANCOLOGUE
JOSHUWA
LE MÉLANCOLOGUE
JOSHUWA
LE MÉLANCOLOGUEMots : JASON VANHERREWEGGE
Photo : SHEVI SHENAJ
Leader habituel du groupe Colver, Thomas Ejzyn se lance dans une carrière solo avec son tout premier EP « Mélancologie ». Sous le pseudonyme Joshuwa, surnom affectif donné par un gérant de bar, l’artiste bruxellois apporte une fraîcheur certaine à la chanson française entre poésie, touches électroniques et restes d’indie-rock.
Au regard de votre opus, vous êtes incontestablement un mélancolique. Mais quelle est votre définition de la mélancolie ? Le titre de mon album « Mélancologie », c’est un peu l’étude de la mélancolie. Il y a aussi un côté presque médical. On ne sait pas si c’est une étude ou une maladie. À titre personnel, je considère que c’est un regard tourné avec pas mal de tendresse sur le passé. Mais, en même temps, on a aussi parfois la fâcheuse tendance à l’idéaliser plus que ça ne l’était. C’est là où je trouve que ça devient un peu un piège et quelque chose de presque maladif. Surtout si ça t’empêche de savourer le moment présent ou même de te projeter vers l’avenir car tu te dis que c’était tellement mieux avant.
L’amour est au centre de votre EP. Pour en parler, vous avez choisi de vous exprimer en français et de quitter l’anglais qui vous caractérisait avec le groupe Colver. Sur l’album avec Colver, j’avais chanté sur une seule chanson en français. On m’avait fait des feed- backs positifs et ça m’était resté en tête. Il y a peut-être aussi une envie de scinder mes deux projets. Mais, de prime abord, ce n’est pas naturel même si c’est très honnête.
Des influences électroniques sont présentes sur votre disque. Est-il possible de danser sur vos titres sur scène où, il est important de le noter, on retrouve vos amis musiciens du groupe Colver avec vous ? J’aurais tellement envie de répondre oui. La vérité est un peu plus nuancée. Il y a moyen de hocher la tête. Il y a un peu de groove dans le projet. En live, les touches électro font place à du jeu live comme on est cinq sur scène. Il y a un côté un peu plus live band.
Si l’album est principalement mélancolique, le titre « Jolies choses » offre une note d’espoir. C’est une chanson qui s’est écrite toute seule. C’est l’éloge des jolies choses et des choses essentielles. Je trouvais ça cool de clore un projet un peu plus introspectif et triste sur une note positive. Au final, j’adore les chansons beaucoup plus produites avec plusieurs couches où on sent que c’est un peu imbriqué. J’aime aussi le côté singer-songwriter avec juste une guitare, une jolie mélodie et un beau texte.

Instagram : joshuwaaaaa
Peet - « Je me suis demandé si j’avais encore envie d’être un rappeur à plein temps »
Peet
« Je me suis demandé si j’avais encore envie d’être un rappeur à plein temps »
Mots : Jason Vanherrewegge
Photo : Gabriel Mathieu
Dans un style plus acoustique et organique, le rappeur bruxellois Pierre Mignon, alias Peet, prouve à travers son sixième album « Joyboy » toute sa maturité en affirmant encore un peu plus une sensibilité déjà rencontrée auparavant et en posant un regard tendre sur ceux qui lui ont permis d’atteindre les sommets.
Vous avez déclaré au sortir de votre précédent album « À demain » que vous étiez prêt à débuter un nouveau cycle. En êtes-vous satisfait ? Je sens qu’il y a une page qui a été tournée, que j’ai trouvé un peu ma formule et que je suis allé à fond dans ce côté organique. Même au niveau de ma vie, il y a une page qui se tourne. Je ne veux pas faire l’ancien mais, à 33 ans, je n’ai plus les mêmes envies et je n’ai plus la même vision. Enfin, je ne dirais pas que je n’ai pas la même vision de la vie mais j’essaie d’évoluer en tant qu’adulte et de faire des choses qui sont bien pour moi. « Joyboy », finalement, on est encore dans cette transition parce que je ne suis pas encore en accord avec tout ce que je fais. Malgré tout, « Todo Bien » ou « Demain », il s’agissait d’albums où on pouvait passer d’un son trap, hip-hop à un morceau un peu plus chanté ou en piano-voix. Sur « Joyboy », je trouve que c’est plus cohérent dans l’ensemble.
Dans « Vogue Merry », vous expliquez que vous ne savez plus si vous voulez rapper ou grimper. Votre volonté est avant tout de faire des mélodies. Ça rejoint cet état de pensée. Les morceaux reflètent une époque ou une période de ta vie. C’est un moment de ma vie, ou peut-être une journée dans ma vie, où je me suis demandé si j’avais encore envie de mettre toute cette énergie ou d’être un rappeur à plein temps. En fait, le truc dans la musique, c’est comme si tu n’avais pas le temps de célébrer tes victoires. Tu as fait la Maroquinerie ? C’est super bien ! Maintenant, mets ça de côté, il faut que tu fasses la Cigale. Tu as rempli la Cigale ? C’est génial ! Tu vas faire l’Olympia maintenant puis le Zénith… On vit dans un monde ou une époque où les gens attendent beaucoup. Ou peut-être que personnellement j’attends beaucoup de moi. Nous sommes dans une époque où il faut réussir absolument. Il faut faire des choses, il faut aller vite… Alors que moi, ce n’est pas du tout la vie que je veux réellement. Je dis ça mais après j’écoute le nouveau track de Makala et j’ai de nouveau trop envie de rapper. Ce sont des périodes.
Vous ne cachez pas vos émotions dans cet album. Sur « Entre nous », chanson très personnelle dans laquelle vous évoquez le décès de votre papy et de votre mère, vous évoquez le problème de communication des hommes qui ne parlent pas quand ça touche les émotions. C’est quand même une problématique qui avance dans le rap, non ? Le rap avance en général. C’est une musique qui est écoutée par tout le monde aujourd’hui. Du coup, tu as plein d’ethnies, de groupes, de classes sociales qui en écoutent et qui en font. Et, du coup, c’est un mélange de tout. C’est moins ce truc dur où il ne faut pas montrer ses émotions. Après, on dit ça mais si tu creuses dans le rap ça fait longtemps que des gens parlent de leurs émotions. À titre personnel, je l’ai toujours un peu fait. Sur mon album « Mignon », je parle de choses quand même assez profondes. C’est important d’extérioriser pour ne pas que ça te bouffe.
Votre équipage, autrement dit les musiciens qui vous accompagnent depuis de nombreuses années maintenant, est là pour vous épauler. Vous affirmez d’ailleurs que c’est le meilleur avec qui partager la guerre et la fête. Est-ce votre album le plus collectif ? Clairement ! C’est celui que j’ai travaillé le plus en équipe. En fait, dans toute ma carrière, je crois que « Joyboy » et « Mignon », ce sont les albums qui ont été les plus travaillés en équipe. Et entre les deux, il y a eu un peu cette transition où j’ai fait du son de mon côté dans mon studio. Ici, on a vraiment pris dix jours à Bordeaux en studio où on s’est mis tous ensemble. Parfois on s’entendait bien, parfois on s’embrouillait… J’aime bien être dans ma bulle généralement mais si tu ne fais confiance qu’à toi-même, tu ne sais pas pousser le délire un peu plus loin.
Vous continuez à rêver comme vous l’affirmez dans les titres « De l’autre côté » (à être père, à un septième album qui sera meilleur…) et « Mer Égée ». Au sortir de cet album, est-ce que vous assumez encore plus qui vous êtes ? Je suis un éternel rêveur. Ici, il y a l’Olympia qui arrive (en novembre, NDA). C’est une case que j’ai cochée. J’ai toujours rêvé d’avoir un disque d’or à mon nom aussi. Il y a également des noms dont je suis fan dans la musique. C’est le cas de Manu Chao par exemple. Si je peux faire un son un jour avec lui, ce serait incroyable. Dans l’ensemble, j’ai des idées. Je ne sais pas si ce sont des rêves mais ce sont des objectifs. Je viens de reprendre la guitare et j’ai trop envie de pouvoir la sortir sur scène.
Instagram : drpeet_
Adeline Dieudonné - « La fiction, c’est l’endroit où je peux approcher le dragon en sachant qu’il ne me fera pas de mal et imaginer le moyen de le terrasser un jour »
Adeline Dieudonné
« La fiction, c’est l’endroit où je peux approcher le dragon en sachant qu’il ne me fera pas de mal et imaginer le moyen de le terrasser un jour »
Mots : Barbara Wesoly
Photo : Jerome bonnet
Repenser l’expérience, mais pas l’art de recevoir. Table emblématique de la gastronomie bruxelloise, la Villa Lorraine confirme une fois encore son talent pour la réinvention. Sous l’égide de Ruben Christiaens, héritage et renouveau s’entremêlent pour écrire un nouveau chapitre à l’histoire prestigieuse de la Maison.
« Dans la jungle » résonne comme la chronique d’un drame annoncé. On y parcourt les années en compagnie du couple, puis de la famille, formée par Aurélie et Arnaud, tandis que ce dernier se fait dominateur puis bourreau. Qu’est-ce qui vous a poussé à explo-rer ces mécanismes d’emprise ? J’écris un peu comme je poserais une caméra, pour capter les situations et les personnages, de la façon la plus juste possible. Plus que la perception qui va en émerger ou les raisons derrière l’acte, je voulais documenter les circonstances dans lesquelles l’horreur survient. Montrer où vit ce couple, ce qu’il mange, comment il se parle, le déroulement de son mariage et révéler en creux une part de notre époque. Il m’importait aussi que le récit passe à travers le regard de Suzanne et Judith, les mères d’Aurélie et Arnaud et d’une question qu’on ne se pose pas assez qui est : que devient l’entourage lorsqu’un féminicide ou un infanticide survient ? Comment vivre avec la culpabilité de ce que l’on a vu, sans agir ou au contraire de ce que l’on n’a pas perçu ? Avec notre impuissance à arrêter le pire ?
Vous révélez l’issue tragique du livre dès les premières pages. Pourquoi un tel choix ? Je ne pouvais me résoudre à créer de suspense autour de la mort d’une femme et de ses deux enfants. C’était une question morale. Je n’aurais pu laisser les lecteurs s’attacher sans connaître l’issue, cela aurait été trop douloureux à lire. Commencer par la fin, c’était donner la possibilité de remonter le fil, d’être à l’affût des indices, des dangers, que les proches n’ont pas remarqués ou ont minimisés.
Ce contexte d’une jeunesse dorée dans un milieu aisé, au cœur du Brabant Wallon, était-il une manière de montrer que la destruction peut surgir même là où rien ne semble l’annoncer ? Trop de gens pensent encore que les violences intrafamiliales se cantonnent aux classes populaires ou démunies. Je tenais dès lors à ce que la manipulation et la brutalité soient dans cette histoire, issues de l’argent. Avec d’un côté Arnaud, pur produit de la société de méritocratie et de misogynie dans laquelle il a grandi, en tant que blanc, hétérosexuel, bourgeois, élevé pour être un gagnant et le sentiment de toute-puissance qui en découle. Et de l’autre Aurélie, n’ayant jamais connu de souci financier et ayant les moyens économiques de quitter son mari, mais ne parvenant pas à s’extraire de son emprise.
Et qu’il révèle la jungle et sa sauvagerie sous le vernis des apparences ? Les classes bourgeoises parlent souvent des milieux modestes avec un vocabulaire très animalisant, bêtifiant. On va parler de flux migratoire, de grogne des agriculteurs, d’« ensauvagement », comme s’il s’agissait d’une foule à contenir et à dominer. Retourner la situation m’amusait. Et cela prenait tout son sens face à un discours qui met en avant les dangers des femmes et des enfants dans les quartiers défavorisés, alors qu’on le sait, là où ils sont le plus exposés, c’est dans la sphère intime, domestique, familiale.
Comment ressortir indemne d’avoir posé des mots sur une telle violence ? C’est complexe et j’appréhendais beaucoup la scène du meurtre. Mais c’est également cathartique. Qu’il s’agisse de « La Vraie Vie », de « Kérozène » ou de « Reste », cette forme de noirceur est une part de mon empreinte digitale, même si elle m’échappe consciemment. Je ne peux pas faire abstraction du réel et lorsque j’écris, j’explore mes angoisses et mes colères. La fiction, c’est l’endroit où je peux tourner autour du dragon et l’approcher, en sachant qu’il ne me fera pas de mal. Et imaginer le moyen de le terrasser un jour.
Comment votre regard et votre écri-ture ont-ils évolué en bientôt dix ans ? J’ai moins peur. « La Vraie Vie » m’avait donné le sentiment d’un plongeon dans une piscine, dont j’étais ressortie au plus vite, soulagée et heureuse de ne pas m’être noyée. Trois livres plus tard, j’ose et j’expérimente d’autres choses. Des récits plus longs, des personnages plus nombreux. Chacun est une découverte. J’ai déjà les bases du roman suivant, mais j’ai besoin d’un peu de temps pour pleurer, chanter, dire au revoir à ces personnages auxquels je me suis attachée. Avant d’écrire, j’aurais pris ce type de propos pour une posture d’écrivain, mais ça n’en est pas. Ils sont réels, palpables, pour moi, comme existants dans une autre dimension. Venant me solliciter en disant : raconte-nous, raconte notre histoire. »
« Dans la jungle », d’Adeline Dieudonné, éditions de L’Iconoclaste
Au sommet du noir - Cavillore de Jérémie Claes
Au sommet du noir
Cavillore de Jérémie Claes
Mots : Ariane Dufourny
Photo : Philippe Matsas
Jérémie Claes poursuit son ascension avec « Cavillore », troisième roman en trois ans. Direction Gourdon, dans les Alpes-Maritimes, village intimement lié à son histoire familiale, où une découverte macabre vient fissurer la tranquillité des hauteurs.
En un temps record, Jérémie Claes s’est imposé comme une voix singulière du roman noir. Après « L’Horloger » et « Commandant Solane », il confirme son goût pour les lieux chargés de mémoire. Avec « Cavillore », il revient à un territoire intime : Gourdon, village où sa grand-mère est née et où il a passé ses vacances d’enfance et d’adolescence.
Son écriture, sensorielle et tendue, fait du paysage un acteur à part entière. Ici, la montagne n’est pas un décor. Elle domine. Elle encadre. Elle observe. Présence souveraine, presque archaïque, elle semble contenir une violence antérieure aux hommes. Un vautour plane au-dessus des gorges. Une chienne surgit, figure presque mythologique. Puis apparaît le corps d’une jeune femme, déposé sur la route comme une offrande. Le choc est brutal, mais le tumulte reste feutré. À Gourdon, on commente. On suppose. On protège les siens. L’inquiétude s’installe, diffuse.
Accident ? Meurtre ? Les hypothèses circulent sans éclat. Les regards se détournent. Le village, soudé en apparence, se referme et scrute les étrangers. Les silences deviennent éloquents.
Autour du drame gravitent des personnages pris entre enracinement et désir de fuite. Figures rurales, jeunes en rupture, familles soudées mais fragiles. Chacun détient peut-être un fragment de vérité. Claes en montre la lente contamination et ausculte moins un crime qu’un écosystème humain.
Avec « Cavillore », il signe un récit dense et atmosphérique, où la beauté du paysage n’apaise rien. Elle aiguise la tension. Elle rend la noirceur plus sourde encore. La montagne, elle, demeure. Elle regarde les hommes s’agiter, mentir, aimer, se trahir. Et ne dit rien.

Cavillore, Jérémie Claes, Editions Héloïse d’Ormesson
Mentissa - « Il est temps que j’accepte que je ne pourrai pas plaire à tout le monde »
Mentissa
« Il est temps que j’accepte que je ne pourrai pas plaire à tout le monde »
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : Jon Verhoeft
Styliste : Eleonore Quagliara
Make-up Artist : Barbara Chila
Bien installée dans la vingtaine, Mentissa Aziza, dite Mentissa, ouvre pour la première fois une partie de son journal intime avec son deuxième album. Plus pétillante que jamais avec un tournant affirmé vers la pop, la native de Denderleeuw n’en demeure pas moins une jeune femme de 26 ans prête désormais à vivre avec ses failles.
Après « La Vingtaine », votre deuxième album marque un véritable tournant dans votre carrière. Avec l’image que vous affichez depuis vos débuts dans The Voice, on vous imagine mal en enfant difficile. Vous l’étiez vraiment ? Oui ! J’ai construit, parce que j’en avais envie, cette image très lisse d’une artiste impeccable, modèle, parfaite, solaire… Je voulais que l’on n’ait rien à me reprocher. C’est lié au fait que, quand j’étais petite, j’étais une enfant difficile. En tout cas, c’est ce qu’on me disait. C’est quelque chose qui m’a rendue très malheureuse et, en grandissant, je voulais tout l’inverse. L’idée que l’on puisse me critiquer ou que l’on puisse me reprocher quoi que ce soit était quelque chose qui me faisait extrêmement peur. J’avais envie d’être validée par tout le monde. Petit à petit, je me suis dit cependant que ce n’était pas moi. En montrant 20 % de ma personnalité, j’avais l’impression, non pas que les gens ne s’attachaient pas à moi, mais que je leur montrais qu’une pièce de ma maison. C’est dommage. Il fallait que j’en montre plus, d’autant plus que je voyais sur les réseaux ou en concert que les gens préféraient ça. Aujourd’hui, il est temps que j’accepte que je ne pourrai pas plaire à tout le monde.
Ce projet permet de mieux comprendre pourquoi vous avez été la marraine de HOPE 2025, une opération de la RTBF visant à lutter contre le harcèlement scolaire. J’ai un rapport particulier à l’enfance. Que tu le veuilles ou non, ton enfance te rattrape. Pour te comprendre et pour devenir la personne que tu es destinée à devenir, de toute façon, tu dois guérir l’enfant intérieur qui est en toi. Personnellement, je sais que j’ai une enfant intérieure très en colère, très triste. Le monde était difficile pour moi. Il y a beaucoup de choses que je ne captais pas. Je n’arrivais pas à m’adapter. Justement, je ne rentrais pas dans les cases. Du coup, maintenant, je fais ce travail. Je n’ai pas le choix pour aller mieux et devenir la femme sereine que j’ai envie de devenir.
Cet opus est encore plus introspectif que le premier. Vous avez tenu à revenir sur certains de vos fondements avec plusieurs chansons adressées à votre père. Pourquoi avoir eu ce besoin de vous exprimer maintenant sur vos traumatismes d’enfance ? En général, quand j’écris ou quand je chante, c’est toujours très en lien avec ce que je vis. Quand je rentre en studio, ça commence souvent par la mélodie. Seulement après, je me demande de quoi je vais parler. Je parle de ce qui me traverse à ce moment-là. Et c’est vrai que ces derniers mois, j’ai traversé une période où je me suis posé beaucoup de questions sur mon identité. Je me suis sentie prête à aborder des sujets plus personnels. Dans mon premier album, j’étais surtout matrixée par le fait de faire de la belle musique. Je voulais séduire, gagner ma place… La question était de savoir, pour le deuxième album, ce que j’avais réellement à raconter. Je voulais raconter quelque chose qui a un peu de densité car les chansons qui restent en surface, de nos jours, ça ne marche pas trop.
Cela permet à votre public de mieux vous cerner. Vous expliquez d’ailleurs dans « Lâcher prise » que vous excellez dans le fait de garder le contrôle sur qui vous êtes. C’est ce qui explique votre succès ? Le secret de la réussite, pour moi, c’est le fait d’essayer de contrôler pas mal de choses, d’anticiper… mais c’est surtout le travail. C’est la différence entre ce qui est éphémère et ce qui dure. Après, je suis très consciente de mon côté un peu psychorigide. Même si c’est une forme de protection, ça me met parfois une pression inutile. D’autant plus qu’il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas contrôler. C’est quelque chose sur lequel je travaille.
« Désolée » exprime aussi votre volonté d’assumer désormais qui vous êtes. Qui est Mentissa finalement aujourd’hui ? Ça a vraiment été la chanson pont entre « La Vingtaine » et le deuxième album. J’annonçais un peu aux gens : « Eh les gars, je sais que vous avez des préjugés sur moi car, oui, je fais des ballades et de la chanson française mais pas que ». Quand j’étais plus jeune, je me suis beaucoup échappée dans les séries américaines. Ça me permettait d’oublier mon quotidien. Il y a eu Disney Channel puis la série « Glee » et le film « Camp Rock » notamment. J’ai commencé à chanter avec ça et la chanson « This is me ». J’écoute finalement de la pop depuis que je suis petite et c’est pour ça que j’ai voulu revenir à ça aujourd’hui. C’est la musique qui m’a fait kiffer et qui m’a fait rêver.
Cette chanson, même si elle n’a pas été écrite dans ce but, aurait pu vous permettre de participer à l’Eurovision. C’est un chapitre clos ? C’était un rêve pour moi depuis toujours. Parce que je regarde le concours avec ma maman depuis que je suis petite. Et, en fait, de l’avoir touché de loin, même si je n’ai pas fait l’Eurovision, ça m’a fait réaliser que je n’avais pas du tout envie d’y participer. Les qualifications Eurosong, c’était énormément de pression. Je n’ai pas kiffé du tout. Ta chanson est écoutée pour être jugée et je ne fais pas de la musique pour ça.
Vous n’avez pas eu le même sentiment lors de vos participations à The Voice ? C’était différent car ce n’était pas ma musique et mes compos. Tu es jugé sur une prestation, sur une reprise… Attention, ça fait aussi mal mais ce n’est pas pareil quand tu es jugé sur ton bébé. Le côté classement à la fin, j’ai trouvé ça tellement violent.
En parlant de jugement, le titre « La chanson d’amour » est un peu un ovni sur votre album. Est-ce une obligation de cacher sa relation pour être heureux dans votre métier ? J’étais déjà comme ça avant d’être exposée. Je suis de nature pudique. Dans mes relations, je suis pareil. J’aime garder ces choses précieuses pour moi. Je ne cache pas ma relation mais je ne vais pas forcément en parler. Après, ici, c’est ma première chanson d’amour. Même si « Premier janvier » en était déjà une, c’était moins une grande déclaration. J’aime dans cette chanson le double discours où tu ne veux pas faire de déclaration mais tu finis par en faire une. Cette chanson me ressemble vraiment en plus par rapport à ma nouvelle era.
En parlant de nouvelle ère, vous jouerez bientôt dans votre premier film intitulé « L’ordre pourpre » et réalisé par Thomas Ancora. Quand on m’a donné le rôle, j’avais des émotions diverses. Je n’avais pas envie d’être ridicule donc j’ai contacté des coachs pour savoir de quoi je parle. Je n’ai jamais fait de théâtre mais j’ai toujours adoré, comme je l’ai déjà dit, les séries américaines. C’était finalement la suite logique. L’idée me plaît mais on verra après le premier film si j’ai envie d’en faire plus.
Un regard, une émotion : l’Afrique de Benoît Feron
Un regard, une émotion : l’Afrique de Benoît Feron
Mots : Olivia Roks
Photos : Benoit Feron
Photographe voyageur au regard singulier, Benoît Feron révèle depuis des années la beauté brute de l’Afrique, de ses visages à ses paysages. Avec son nouvel ouvrage, « Odyssée Africaine », il signe un hommage vibrant à un continent qu’il capture avec une intensité rare.
Vous êtes avocat et la photo est devenue bien plus qu’un hobby… D’où vous vient cette passion ? Quel a été le déclencheur pour en faire finalement votre métier ? Effectivement, je combine les deux métiers avec des journées bien chargées, j’ai en quelque sorte une double vie ! La photo est arrivée très vite dans ma vie. À mes six ans, mon grand-père m’a offert un appareil photo. Je m’en rappelle comme si c’était hier. J’étais le petit reporter en herbe dans les voyages de classe. Ensuite, je me suis concentré sur mon métier d’avocat. En 2003, j’ai vécu mon tout premier safari en Afrique. Cette expérience m’a profondément bouleversé : la lumière, l’atmosphère, la faune… À mon retour, je ne cessais de rêver de guépards. Quelques mois plus tard, me voilà reparti en Afrique. De fil en aiguille, je me suis de plus en plus intéressé aux peuples et à leurs traditions fascinantes. Chaque année, j’ai commencé à découvrir deux ou trois tribus. Aujourd’hui, j’ai mon métier d’avocat très terre à terre, et la photographie qui est ma bouffée d’oxygène.
Comment décririez-vous votre travail ? Pourquoi l’Afrique ? J’ai un travail assez éclectique car je m’intéresse à beaucoup de choses : paysage, street art, animaux sauvages… Mais ce que j’aime particulièrement, c’est la rencontre humaine via le portrait, aller à la rencontre de l’autre, à la découverte de la diversité humaine. J’ai rencontré en Afrique un art de vivre éloigné de nos standards, en harmonie avec la nature, un sens rare de l’esthétique et des couleurs (bijoux, parures colorées si élégantes, créativité exceptionnelle…) mais aussi des rites d’un autre temps. Chaque tribu a sa propre identité. C’est fascinant ! Aujourd’hui, l’être humain reste mon thème principal mais aussi les événements qui entourent ces peuples.
Photographier l’autre, une question de respect ? Vous dites qu’un portrait peut parfois prendre deux jours… ou dix minutes. Il n’y a pas de règle, la base c’est le respect. Il faut gagner leur confiance et ça peut prendre deux minutes comme deux jours. Il faut qu’ils ressentent que l’on s’intéresse vraiment à eux et que l’on n’est pas là par voyeurisme. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite mais je suis assez grand et j’ai toujours pris mes portraits à genoux. Je pense qu’en quelque sorte c’est une manière de me mettre plus bas qu’eux, d’être plus accessible, cela crée naturellement un climat de confiance.
«Odyssée africaine» est votre nouvel ouvrage. Qu’y découvre-t-on ? Le livre est conçu selon une structure particulière, articulée en deux parties. La première partie offre une vision de l’Afrique moderne, l’Afrique d’aujourd’hui. Au centre, on retrouve toutes les légendes des photos écrites à la main accompagnées de nombreuses anecdotes, et enfin la deuxième partie met en lumière une Afrique traditionnelle, les rites dans les tribus, les cérémonies de passage… C’est un face à face entre l’Afrique contemporaine et l’Afrique traditionnelle. C’est important car l’Afrique est plurielle, ce continent évolue énormément, mais en parallèle est encore tellement influencée par ses traditions.
On reconnaît bien votre travail aux couleurs éclatantes… Mais Odyssée africaine marque un tournant vers le noir et blanc. Comment choisissez-vous aujourd’hui entre ces deux écritures ? Le livre est effectivement en noir et blanc. J’ai sélectionné les images qui gagnaient en intensité une fois privées de couleur. Par exemple, quand il s’agit de faire un portrait d’une personne avec des bijoux, la couleur a toute son importance. Par contre, les scènes de vie, de rue, sont très puissantes en noir et blanc. On va directement au sujet, on n’est pas pollué par la couleur, elle ne vous distrait pas. Et puisque ce livre est surtout axé sur des environnements africains, opter pour le noir et blanc prend tout son sens.
71 pays, 20 ans de voyages, plusieurs livres… Qu’est-ce qui vous donne encore l’élan de repartir ? Dès que je reste trop longtemps en Belgique, ça me démange. Mais ce qui me donne par-dessus tout l’envie de repartir, c’est la curiosité et la découverte de la différence. Je suis fasciné de constater que notre société tend vers une uniformisation croissante, tandis qu’à l’autre bout du monde, d’innombrables communautés perpétuent des modes de vie et des façons de penser totalement différentes. Cette diversité est si enrichissante. Je déteste la banalité. Je me rends compte aussi que depuis peu, je suis de plus en plus intéressé par des photos plus politiques pour témoigner de l’évolution du monde…
Où vous mènera votre prochaine odyssée ? Pour le moment, quatre voyages sont déjà prévus en 2026. Le premier a lieu en janvier dans le Serengeti, en Tanzanie. En avril, je pars dans le sud de la Chine à la rencontre de tribus traditionnelles. En août, je retourne au Kenya pour un reportage axé sur la vie sauvage. Enfin, en octobre, j’accompagne un groupe au Zimbabwe.
Le livre “Odyssée Africaine” peut être commandé directement auprès de l’auteur
Facebook : Benoit Feron
Instagram : benoitferonphotography
Nola Mann - un parfum de Nashville
Nola Mann
Un parfum de Nashville
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : Diego Crutzen
La Bruxelloise Nola Mann nous embarque un peu plus dans son histoire avec un deuxième EP, dont la sortie est étendue sur 2025 et 2026, sur lequel elle assume pleinement son côté girly et ses influences country.
Après un premier EP centré sur la santé mentale et la nature, vous abordez dans votre deuxième EP les grands passages de la vie d’une jeune femme en parlant notamment d’amour. Une thématique que vous n’aviez pas abordée auparavant. Pourquoi maintenant ? Il y a plusieurs raisons. Auparavant, je n’assumais pas ma fragilité. Il m’a fallu du temps pour accepter ma vulnérabilité apparente. Je ne savais pas trop comment naviguer non plus. Le fait d’avoir une relation saine maintenant, ça me permet d’analyser tout ça, d’en discuter plus facilement. Par ailleurs, ce n’est pas facile d’écrire des chansons d’amour. Ça peut vite être jugé fleur bleue mais…je le suis totalement !
Vos inspirations sont Christina Aguilera, Dido et, surtout, Kacey Musgraves. Est-ce la raison pour laquelle vous chantez en anglais ? Effectivement. Dans la culture en général, je regarde beaucoup de talk-shows, d’influenceurs ou de youtubeurs américains. C’est naturellement ce vers quoi je suis attirée. Pour moi, il n’y a pas d’autre issue que de chanter en anglais. J’ai l’impression que j’aurais une autre personnalité si je chantais en français.
Ce n’est donc pas un hasard si la country a attiré vos oreilles. Qu’est-ce que vous aimez dans cette musique aux inspirations américaines finalement ? Au départ, on m’a collé l’étiquette de chanteuse folk, certainement parce que j’étais la fille aux cheveux longs avec sa guitare et sa petite voix, mais je m’identifie plus à de la pop country. Si les deux genres abordent un peu les mêmes sujets, j’ai une attirance pour les sons produits, pour les sonorités un peu lourdes dans le mix très américain et pour le style d’écriture de la country. C’est ce qui me fait vibrer et me permet de dire ce que j’ai sur le cœur. Par ailleurs, j’ai écouté aussi beaucoup de R’n’B en grandissant donc il y a certainement des petites touches d’autres genres malgré moi.
Vous êtes diplômée en réalisation à l’INSAS. Les clips ont donc naturellement une aussi grande importance pour vous que la musique avec une esthétique cinématographique affirmée. Je le vois comme un jeu. On joue à faire du cinéma, on joue à faire de la musique…même si on le fait sérieusement. Je me dis qu’il y a encore plein de choses à exploiter dans le processus narratif et ça me semble sans fin.
Instagram : nola.mann
Michiel Pieters - « Ce n’est pas le lieu qui fait la photo, c’est l’instant »
Michiel Pieters
« Ce n’est pas le lieu qui fait la photo, c’est l’instant »
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Michiel Pieters
De la majesté urbaine à celle des déserts, de la toundra aux îles préservées, Michiel Pieters balade son appareil, transformant les territoires en récits et capturant l’émotion d’un temps suspendu.
Des ailleurs lointains ou de la photographie, laquelle de ces deux passions vous est venue la première ? Le goût des voyages je pense, même s’il s’agissait comme pour beaucoup d’enfants de partir en famille durant les vacances, sur les plages d’Espagne ou skier dans les montagnes autrichiennes. Bien plus tard, durant mes études d’ingénieur, j’ai commencé à immortaliser des moments simples du quotidien, un plaisir qui est resté mais sans plus. Et puis en 2015, quelques années après avoir entamé ma vie professionnelle, j’ai ressenti une vraie lassitude face à la routine et je suis parti en road trip de six semaines en Nouvelle-Zélande avec un ami. J’y ai découvert des paysages sublimes, qu’il m’était impossible de ne pas photographier. C’était un premier essai et le résultat n’était pas franchement incroyable, mais c’est là que tout a réellement commencé. Face à ces décors magnifiques et surtout au bonheur de capturer l’heure dorée, ou de patienter jusqu’à la nuit pour saisir une vue unique. Au retour, j’ai publié les clichés sur Instagram et persévéré dans ma démarche, suivi par des centaines puis des milliers de personnes. Dans la foulée les propositions professionnelles ont afflué, m’amenant à réaliser que cette passion pouvait devenir une carrière.
Qu’est-ce qui transforme un spot, en image à figer et partager ? Est-ce une question de décor, d’atmosphère, de sentiment ? Polynésie, Namibie ou Belgique, je suis persuadé que chaque pays possède sa beauté propre. Plus que la destination en elle-même, il faut qu’un paysage soit visuellement intéressant. Cette année, je me suis retrouvé à marcher seul dans les rues de Tokyo, sous la pluie. C’était une sensation à part. Je photographiais les rares passants, les lumières autour de moi. Où que je sois, je sors souvent à l’aube pour éviter l’affluence. C’est là que je ressens une vraie connexion avec le lieu. C’est également un mélange d’instinct et de préparation, un processus qui reste le même, à Manhattan ou à Moorea, une île du Pacifique dont je viens juste de revenir. Avant de partir, je repère les endroits singuliers mais ils se révèlent parfois différents de ce que j’imaginais et une fois sur place, une part de spontanéité opère. J’essaye, j’expérimente et j’accueille ce qui émerge.
Qu’est-ce qui vous amène à être satisfait d’une photo ? J’estime qu’elle est aboutie lorsqu’elle possède un élément, un panorama ou des conditions atmosphériques rares, voire uniques. Une photo prise au lever du soleil demande l’effort d’être présent à l’instant T, mais certaines images sont encore plus complexes à obtenir, comme celles d’aurores boréales ou de scénographies particulières. Je pense que l’image dont je suis le plus fier est celle de l’homme, sur une plateforme, face à cette lune pleine et immense. Elle a demandé énormément de préparation et de planification, pour saisir l’instant où elle apparaîtrait à cet endroit, sous cet angle, face à cette plateforme, ainsi qu’un travail de composition essentiel.
À côté des destinations lointaines, vous capturez aussi le monde de la nuit, ses concerts et DJ sets. Cela fait-il pleinement partie de votre univers ou s’agit-il plutôt d’un à côté ? Cela me définit tout autant. J’ai toujours énormément aimé la musique et c’est une immense source d’inspiration. Ce sont finalement deux mondes qui sont indissociables pour moi. Et c’est ce qui amène la vidéo à me passionner tout autant et même parfois davantage que la photo. Je filme énormément durant mes voyages et cela me permet d’y ajouter une bande-son capable de transmettre l’émotion que je souhaite partager. Immortaliser des événements ou des festivals reste encore relativement peu fréquent pour l’instant, même si j’ai eu la chance de le réaliser au Pukkelpop et au Voodoo Village l’année dernière, mais j’espère pouvoir continuer et développer toujours plus cet aspect créatif.
Pensez-vous que le futur vous amènera vers d’autres sujets ? Des formes de création différentes ? Sans doute. Il y a quelques semaines je nageais avec des baleines et je réalisais des photos sous-marines. Chacune de ces expériences est inoubliable et je ne prends rien pour acquis. Certainement du fait de ne pas pouvoir encore m’y consacrer et de continuer en parallèle mon métier de géomètre. Je mesure pleinement ma chance, à chaque périple. Il y a encore de nombreux lieux que je rêve de découvrir, notamment la Patagonie, le Mexique, le Guatemala. J’aimerais aussi exposer plus et publier un jour un livre. Mais s’il y a dix ans on m’avait dit que je ferais toujours de la photo et que je voyagerais autant, je ne l’aurais probablement pas cru. J’ignore ce que sera l’avenir, mais je profite de chaque instant.



























