Stéphanie Crayencour - « L’écriture est un territoire où je peux être pleinement moi-même »
Stéphanie Crayencour
« L’écriture est un territoire où je peux être pleinement moi-même »
Mots : Barbara Wesoly
Photo : Loïc Guibert
Actrice, elle a longtemps prêté son visage et sa voix aux récits des autres, avant de livrer les siens. Avec « Tuer mon père ou lui pardonner », Stéphanie Crayencour signe un second ouvrage subtil et puissant sur le pardon et le cheminement vers la guérison. Une traversée à la fois intime et universelle, d’une lumineuse beauté.

Il y a deux ans, vous racontiez dans « Le Papillon d’Or » votre quête de sens, après le suicide de votre frère Maxime. Ce premier livre a-t-il fait naître en vous l’évidence, la nécessité de continuer à écrire ? En partageant mon vécu à travers ces pages, j’ai été infiniment touchée de voir qu’il suscitait une forme d’unité face à ces questions qui nous ébranlent tous. En parallèle, mon ressenti au décès de mon père a été tout autre qu’à la mort de mon frère et m’a amenée à éprouver le besoin d’entamer une profonde réflexion, cette fois sur le pardon, et de recommencer à lire, apprendre, échanger sur ce sujet, comme j’avais pu le faire pour mon premier ouvrage. Et puis, j’aime écrire. Profondément. C’est un terrain sur lequel je me sens complètement libre et sincère, loin du système de comparaison et de la quête de reconnaissance qu’implique mon métier d’actrice.
Avec « Tuer mon père ou lui pardonner », vous posez cette fois des mots sur les blessures de votre enfance. Avez-vous hésité à ouvrir cette nouvelle porte sur votre histoire personnelle ? Non, mais cette décision n’en restait pas moins difficile, d’autant plus qu’il était important pour moi de ne pas diaboliser mon père. Ce n’est pas un livre à charge, mais l’écho d’un travail sur moi-même et, plus encore, d’un processus qui me dépasse. Il m’a amenée au contact de personnes ayant connu l’impardonnable et ayant malgré tout trouvé la force de continuer, sans haine, sans colère, avec une immense résilience. J’ai alors choisi d’adopter les codes du roman, en mêlant fiction et réalité, afin de pouvoir raconter ce voyage initiatique avec une part d’humour et de tendresse.
Il décrit une relation marquée par l’absence et la souffrance, mais aussi, pas à pas, par la réparation. Vous écrivez cette phrase très forte : « Pardonner, c’est renoncer à tout espoir d’un passé meilleur. » La reconstruction demande-t-elle l’acceptation de ce qui a été brisé, pour pouvoir en faire le deuil ? On peut passer de très nombreuses années à attendre le pardon d’un parent, d’un partenaire, d’un ami. À espérer des mots dont l’absence laisse en nous de la rage, de la colère, qui nous abîment. Ce parcours m’a permis de comprendre que pardonner nous ramène à nous-mêmes davantage qu’à celui qui nous a blessés. Sur un chemin qui commence par nous et qui parfois s’impose au-delà de nous. J’ai été ébranlée par les témoignages de victimes de souffrances terrifiantes qui ont décrit le pardon comme un état de grâce, un cadeau. Je ne dis pas que j’en suis là, mais je me suis nourrie de leurs récits, avec l’impression de construire mon propre puzzle, une pièce à la fois, vers une forme de guérison.
Vivre depuis plusieurs années en France, à distance géographique de votre passé familial, vous permet-il de l’évoquer avec plus de recul et de liberté ? Certainement. Pour finaliser la relecture de ce livre, je me suis installée avec mon compagnon et ma fille, alors que j’étais enceinte, dans une maison isolée près d’Aix-en-Provence. J’avais coupé mon téléphone afin de me détacher de tout et de me retrouver seulement face à ces pages. Même si j’aime la Belgique, elle est chargée de nombreux souvenirs compliqués et je ne me vois pas y revivre pour l’instant.
Envisagez-vous également de renouer prochainement avec votre métier d’actrice ? J’y suis toujours profondément attachée et je rêverais aussi d’adapter ce livre au cinéma. J’ai récemment retrouvé avec bonheur Éric Judor, avec qui j’avais tourné « Platane », pour un petit rôle dans son dernier long métrage. Pour autant, je ne m’imagine pas partir en tournage pour le moment. Ma fille a trois ans, mon fils quelques mois et être maman me comble. Je tiens à savourer ces instants précieux avec eux. Mes enfants sont mes maîtres spirituels. Mon chemin vers l’écriture a commencé avec eux. Ce second livre est également né du fait que je savais que j’allais devenir mère d’un garçon. Il me fallait me libérer des traumatismes vécus avec mon père, qui avaient conditionné mes rapports aux hommes.
Avez-vous l’impression d’être parvenue à une forme de paix ? Je suis heureuse et apaisée. J’arrive aujourd’hui, sept ans après sa mort, à dire que j’aime mon père. Son décès et cet ouvrage ont permis de nouer un autre lien à lui. Pour autant, cela ne m’empêche pas de continuer ce processus de guérison et je sais que rompre avec la transmission de cette histoire passera certainement encore par l’écriture.

Tuer mon père ou lui pardonner,
Stéphanie Crayencour, aux éditions Leduc.
Lukas Dhont - « Notre mémoire collective est censurée »
Lukas Dhont
« Notre mémoire collective est censurée »
Mots : Jason Vanherrewegge
Photo : Thomas Nolf
Après « Girl » et « Close », le réalisateur à succès Lukas Dhont revient avec un troisième long métrage intitulé « Coward ». Déjà acclamé au Festival de Cannes et choisi pour représenter la Belgique dans la course aux Oscars, ce drame captivant nous embarque dans une romance née pendant la Première Guerre mondiale derrière les lignes du front alors même qu’une revue théâtrale prenait forme pour permettre aux soldats de s’évader et de se remonter le moral.

L’expression « jamais deux sans trois » vous sied à merveille. Pour la troisième fois en autant de longs métrages réalisés, vous avez été plébiscité pour faire briller notre royaume aux Oscars. Quel sentiment vous habite ? C’est un grand honneur. Je prends ça avec beaucoup de responsabilité et je pense que c’est aussi lié au fait que « Coward » est un film qui se situe dans le passé mais qui parle vraiment du présent. Nous vivons dans une période où le réel est tellement sombre et brutal que les gens ont envie de fiction. C’est un peu l’essence du film. Nous suivons des jeunes hommes très proches de la violence de la Première Guerre mondiale qui essaient d’y échapper par la musique, l’art, la création et même l’amour. Il y a un écho avec aujourd’hui.
La guerre est, en effet, abordée sous un prisme totalement différent avec un équilibre recherché entre la violence et la tendresse. Dans beaucoup de films de guerre, la caméra est sur le champ de bataille. On trouve alors le spectaculaire dans la destruction. Ici, on a plutôt voulu filmer les coulisses. Ça nous permettait de voir la guerre comme une industrie. Pour chaque soldat au front, il y a peut-être cinq soldats derrière lui qui doivent enterrer les corps, renouveler les outils, les bombes… Par ailleurs, on avait envie de montrer le camp dans lequel les soldats essaient de créer des petites pièces de théâtre. C’est un film qui existe par ses contradictions. Dans ce monde de morts, ces personnages essaient de remettre de la vie. Il y a toujours dans l’écriture, sur le tournage et dans le montage un jeu de juxtaposition entre le macabre et l’énergie de la vie. Le Belge James Ensor faisait beaucoup ça dans ses peintures et c’est quelqu’un qui a été hyper important pour moi dans l’écriture du scénario.
La relation entre les deux personnages principaux, le fantasque Francis et l’introverti Pierre, aborde comme toujours avec vous les codes du genre et la sensibilité masculine. Mais nous sommes ici dans un contexte et une époque encore plus compliqués et leur idylle semble presque irréelle. Le premier à injecter l’imagination d’un autre possible dans le film est Francis. C’est quelqu’un qui montre à tout le monde autour de lui qu’il peut jouer une femme, inventer un autre monde… Je le vois comme un magicien qui est capable de faire voyager tout le monde dans le temps et dans l’espace. Au fur et à mesure où on apprend à le connaître, on le voit cependant avec toute sa fragilité. Il n’ose pas imaginer que l’amour qu’il ressent pour Pierre puisse exister dans le réel. Dans une époque où cette histoire d’amour n’a pas de langage, n’a pas d’autres exemples, n’a pas encore de vocabulaire, Pierre essaie, lui, de transformer l’imaginaire en quelque chose de vrai.
La retranscription de la guerre à l’écran est souvent un devoir de mémoire. Peut-on en dire de même pour les relations entre deux personnes de même sexe qui, jusqu’à il n’y a pas si longtemps que ça, étaient vues totalement différemment ? On a quelque chose qui s’appelle la mémoire collective. Généralement, les images de la Première Guerre mondiale sont des images de champs de bataille, d’hommes dans la violence… Mais il existe aussi ces images d’hommes qui ont pu exprimer leur manque d’amour, leur tendresse, leur peur même… Finalement, notre mémoire collective est censurée. C’est un choix de retenir les images d’hommes brutaux et de laisser les images d’expression dans l’ombre. Ça raconte beaucoup sur comment on a construit une sorte d’image de la masculinité patriarcale dans la société. Mais les hommes ont toujours cherché à exprimer leur monde intérieur. Et le film est un peu un hommage à ces hommes-là.
Le Belge Emmanuel Macchia et le Français Valentin Campagne, les deux acteurs phares du film, transmettent des émotions incroyables à travers leur regard. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont été récompensés ensemble par le prix d’interprétation masculine à Cannes. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris chez notre compatriote ? Je l’ai rencontré à Gembloux dans son école d’architecture. J’ai tout de suite vu dans ses yeux une âme ancienne et quelqu’un de très mélancolique. Il a une manière de regarder le monde qui est très frontale et il saisit bien la fragilité dans son ensemble. À travers le projet, il est de plus en plus sorti de sa coquille. Il a su maîtriser la brutalité et la tendresse de son personnage. Il est à un moment de sa vie où il découvre son corps, aussi comme un champ de douceur. Pour moi, Emmanuel est une sorte de miroir. C’est une version plus jeune de moi.
Instagram : lukasdhont
Jérôme Colin - « Il est vital de préserver des lieux en nous-mêmes où la vitesse n’entre pas »
Jérôme Colin
« Il est vital de préserver des lieux en nous-mêmes où la vitesse n’entre pas »
Mots : Barbara Wesoly
Photo : Laetizia Bazzoni
Avec la poésie et la subtilité qui le caractérisent, Jérôme Colin signe «Je suis né dans la tempête». Un roman d’une humanité rare, qui interroge, à hauteur d’enfant, l’accélération du monde au détriment du temps nécessaire pour devenir soi.

Votre jeune héros Valério naît dans la tempête, au propre comme au figuré. Par un jour venteux de janvier, mais aussi dans une époque emportée par les réseaux sociaux et la technologie, dans une course effrénée qui semble ne plus connaître de limites. Comment grandir lorsqu’on est pris dans un tel tourbillon ? C’est toute l’interrogation que porte ce roman. « Les Dragons », mon précédent livre, abordait le mal-être et l’exclusion scolaire des adolescents, pouvant aller jusqu’au manque de désir de vivre. Je désirais cette fois dézoomer pour observer la machine qui les avait engendrés. Au cœur de ses rouages, il y a la vitesse insensée de notre époque. Mais plus encore l’accélération, à laquelle nous sommes shootés dès le plus jeune âge. J’ai imaginé Valério, qui éprouve toute la violence de cette fuite en avant. Il doit apprendre selon les standards dictés par l’école et se plier à ceux de son père. Il est bousculé, forcé de suivre un rythme imposé par d’autres. Et cette réalité le blesse quotidiennement.
« Il nous faut du temps pour aimer. Pour se connaître. Pour guérir », déclare l’un de vos personnages. Avez-vous aussi écrit cet ouvrage en tant que père, avec l’enjeu d’aider vos enfants à habiter humainement un monde devenu trop pressé ? Je l’ai fait en pensant à eux, mais pas seulement. Nous sommes des êtres profondément lents, affectivement comme physiquement. Or, aujourd’hui la lenteur est considérée comme un défaut, la vitesse érigée en qualité. Se pose forcément la question de l’école du 21e siècle et du sens à imposer des contrôles et un savoir à absorber impérativement pour le lendemain, dans un monde devenu totalement instable. Ne devrait-elle pas apprendre à accepter et apprivoiser l’imprévisible ? À penser par soi-même dans une ère de changement constant ? Et ce questionnement ne s’arrête pas à l’enfance. Nous sommes aussi des adultes qui avons le sentiment d’être perpétuellement en retard sur notre propre vie.
Comme dans « Le champ de bataille » et « Les Dragons », vous évoquez l’adolescence avec une tendresse infinie. Avec une acuité particulière aussi. Est-ce une période qui fait encore profondément écho en vous ? Je pense qu’une partie de moi est restée coincée là-bas. Je reste empreint d’une colère et d’une naïveté très adolescentes. Et puis ce qui me fascine, c’est l’absence de choix. On est forcé d’être adulte, à dix-huit ans, alors que c’est terrifiant de devoir devenir grand en 2026, dans un univers si chaviré. J’essaie d’opposer de la douceur à la réalité arbitraire, normative, féroce parfois, de l’école et de l’époque. D’être tendre.
Lorsque tout va trop vite et devient assourdissant, Valério s’accroche à l’Italie, la terre de sa famille maternelle. Quel est votre refuge ? Chercher à ralentir notre fonctionnement serait illusoire. Mais je suis convaincu que nous pouvons tous préserver des endroits, même petits, où la vitesse n’entre pas. Ils peuvent être géographiques, comme les Pouilles, où je peux m’asseoir sur une chaise et regarder le vent dans les feuilles d’oliviers. Il n’y a pas de réseau et cela me fait un bien fou. Mais ces refuges peuvent également être des lieux de l’esprit. C’est mon cas lorsque je joue de la guitare ou que je lis. Cela ne signifie pas cesser d’habiter le monde, mais continuer à résister au courant qui nous emporte.
Vous êtes auteur et journaliste de télévision et radio, deux façons de regarder le monde qui se nourrissent l’une l’autre ou au contraire vous ouvrent des dimensions très différentes ? Elles me passionnent chacune à leur façon, mais, une nouvelle fois, la différence entre ces deux univers rejoint le thème de ce livre. Le journalisme va vite. On termine une émission ou un podcast, puis on passe au suivant. Un ouvrage demande au contraire un temps long. Je l’aborde dans la solitude, sans date imposée. Pourtant à chaque roman achevé, je suis persuadé que je ne recommencerai jamais. Le processus est beau mais aussi très dur. Il m’amène à me frotter à mes limites, à puiser profondément en moi.
Vous écrivez « L’accélération, c’est un changement, une sensation, un frisson. Mais surtout, c’est une promesse. Une raison d’espérer ». Quel est votre espoir aujourd’hui ? Mes livres cherchent à percevoir ce qui abîme notre rapport à nous-mêmes et au monde. En évoquant ce qui nous meurtrit, j’espère que ceux qui les lisent comprennent qu’ils ne sont pas seuls. Ni à traverser ces moments, ni à ressentir ces émotions. Et qu’au cœur de cette hyperconnexion où la solitude se renforce, ils réalisent qu’ils ont des amis.

Je suis né dans la tempête, Jérôme Colin, Allary Éditions.
Maguie - La guérison vocale
Maguie
La guérison vocale
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : Ralfagram
Auteure-compositrice-interprète et multi-instrumentiste (guitare, piano) originaire de Dinant, Mathilde Gauffart, dite Maguie, se dévoile à travers un premier EP intitulé « C’est nous les autres » dont l’univers teinté de pop et de musique urbaine fait cohabiter poésie, introspection et mélodies contemporaines.

Il ressort de vos premiers titres de la mélancolie mais aussi beaucoup de lumière. J’aborde des thèmes qui ne sont pas forcément agréables mais il y a toujours une note d’espoir derrière. C’est ce que je veux transmettre. Je suis dans une démarche de guérison. On souffre tous à différents niveaux et la musique peut être quelque chose de très thérapeutique. J’adore l’idée que les gens puissent se retrouver collectivement dans des émotions que l’on individualise parfois.
Vous avez commencé à écrire des chansons en étudiant le théâtre et la langue française. Votre destin était tout tracé ? Personne n’est musicien dans ma famille mais la musique a toujours eu une place importante à la maison. On pouvait entendre de la pop anglaise, du rock… À titre personnel, quand j’étais enfant, j’écoutais Diam’s. Mon cousin faisait aussi de la guitare et cet instrument est devenu rapidement mon refuge. À côté de ça, j’aimais déjà me mettre en scène. Par la suite, j’ai fait l’IAD et ça m’a appris énormément.
Parmi vos influences figurent Stromae, Orelsan, Hamza, Green Day ou encore les Red Hot Chili Peppers. De la poésie, du rap, du rock et surtout du rythme. J’adore les artistes qui disent un maximum de choses avec un minimum de mots et qui proposent des images qui sont profondément universelles. Stromae en fait évidemment partie. Je vais apprécier certains artistes pour leurs punchlines, d’autres pour leur vibe ou pour la technique du texte. Je suis fan de Peet aussi. Il a une sensibilité incroyable.
En parlant de paroles percutantes, il y a une certaine rage qui ressort de votre travail. Ça me vient de l’urgence et du théâtre. S’il n’y a pas d’urgence, il n’y a pas de spectacle. Et ça se traduit de multiples manières. Dans la douceur, la poésie… .J’ai vraiment ce besoin de dire les choses.
Cet esprit terre à terre s’accorde finalement avec une production assez riche. Dans la musique, je veux y aller à fond. Il y a de la drum, de la pop, un peu de rock… Je vois l’esthétique comme un contre-pied aux paroles. Si tu racontes un truc dur avec une musique dure, tu passes à côté de ton sujet. On peut danser sur nos problèmes.
Instagram : maguiegram
Suarez - « On s’est enlevé toutes les barrières »
Suarez
« On s’est enlevé toutes les barrières »
Mots : Jason Vanherrewegge
Photo : Suarez
Six ans après son dernier album, Suarez revient avec un sixième opus intitulé « D’Amour et d’Aléas ». Fort de l’écriture sensible et de l’énergie solaire qui coulent dans ses veines, le groupe montois de pop rock entame un nouveau chapitre de son histoire où l’insouciance et le calcul laissent place au plaisir de faire de la musique. Rencontre avec le leader Marc Pinilla.
On ressent une grande libération en écoutant votre nouvel album. Est-ce le fait de bientôt atteindre les vingt ans de carrière qui vous a amené à explorer de nouveaux horizons ? Ça pique quand on dit vingt ans (rires). Mais c’est rare de voir des gens fonctionner ensemble pendant autant de temps. S’il y a quelque chose dont je suis fier, ce ne sont pas les disques d’or. Ce ne sont pas les salles remplies. C’est plutôt d’avoir maintenu une équipe soudée comme celle-là. En ce qui concerne cette liberté, il y a plusieurs explications à ça. Le fait déjà d’avoir cinq albums derrière nous, il y a une volonté de ne pas redire ce qu’on a dit. Nous devions aller explorer ailleurs. Il fallait tenter des choses qu’on n’a jamais faites, essayer des sons qu’on n’a jamais faits, essayer une manière de chanter qu’on n’a jamais faite et travailler avec des personnes avec qui on n’a jamais travaillé. On s’est enlevé toutes les barrières. C’est aussi pour ça que je me suis aventuré en solo avec Sennen Bay. Ça a aidé énormément. Ça a été vraiment le déclencheur.
Ce projet en solo, où vous chantez en anglais sur de la britpop, n’a donc jamais été une volonté de mettre fin à une première aventure ? J’avais une volonté d’expérimenter quelque chose tout seul qui n’était pas en lien avec Suarez. On est une famille. On a une histoire commune qui est quand même très longue. Et tout ça, tu ne peux pas le rayer d’une vie. Par ailleurs, nous sommes des musiciens. Nous sommes des auteurs-compositeurs. On sait faire des chansons et on sait les faire aussi autrement. Allons voir ailleurs ce qui se passe. J’ai su le faire avec Sennen Bay. Pourquoi Suarez ne pourrait pas se renouveler ? Pourquoi Suarez ne pourrait pas explorer d’autres types de sonorités, d’autres types de manières de fonctionner et d’écrire des chansons ? Sennen Bay était vraiment un gros boost après cette grosse phase de doute où on se demandait : « Comment faire maintenant pour faire un album ? ». Surtout un album qui nous fasse plaisir à nous aussi, en premier lieu.
Trois ans de travail ont été nécessaires pour réaliser cet album. La cohérence émotionnelle était à ce prix ? La cohérence dans le propos, oui. Dans la musicalité, on est parti un peu dans tous les sens en ayant quand même une couleur qui est celle de Suarez.
L’amour occupe une place importante dans votre opus. Il se veut ici avant tout complexe. « D’Amour et d’Aléas », c’est un amour qui a subi les épreuves de la vie. Les chansons racontent l’amour qui dure. Ce n’est pas un amour facile. C’est un amour qui est semé d’embûches et semé d’aléas. Et il n’est pas moins beau. Il est juste différent, il a une autre saveur. Personnellement, j’avais envie de raconter globalement ces histoires-là. Ces histoires plus compliquées qui sont moins évidentes et qui sont moins passionnées mais qui sont tout aussi passionnantes.
Vous n’avez rien voulu laisser au hasard en vous entourant de nombreux paroliers (Vincha, Barcella, Aucklane…). Parmi eux se cache un des nouveaux phénomènes de la pop, TeddyBear, qui était auparavant votre batteur et qui a écrit le titre « Sequoia ». Avec Jules (Scinta, le vrai nom de l’interprète de « Chaussures roses », NdlR), on habite dans le même village. Je le connais depuis qu’il a six ans. Son père, c’est mon meilleur ami. C’est une histoire de famille et c’était très naturel. Cette chanson, on l’a écrite avant même que naisse TeddyBear. Jules, je l’ai accompagné à ses débuts quand il a commencé à écrire des chansons. Je lui ai dit : « Viens à la maison, on va essayer d’écrire des chansons pour Suarez ». J’ai vu qu’il commençait à griffonner et ensuite est né « Sequoia ». Cette chanson est restée dans un tiroir très longtemps finalement. Et puis TeddyBear est né et a explosé. Cette chanson a fini dans cet album parce que je l’adore. Mais de manière générale, avec tous les paroliers, on a des points communs. On a tous une forme de sensibilité similaire en fait par rapport à l’amour, par rapport à la complexité de la vie.
Vous serez à Mons, Seraing et Woluwe-Saint-Pierre en novembre prochain. Le public peut également s’attendre à du changement ? On va jouer tout l’album parce que c’est un album qui nous plaît vraiment et qu’on a envie de jouer. Ce sera vingt minutes en plus, mais on le jouera en entier. Et ça, c’est une grande première. Par le passé, on sortait un nouvel album et on évitait de tout jouer parce qu’on a tellement de chansons qui sont passées à la radio et les gens attendent tellement les inévitables comme « Au bord du gouffre » ou « L’indécideur ». Mais on va les jouer. Vous pouvez rassurer vos lecteurs !
Pierre de Maere - « Je suis un exhibitionniste des sentiments »
Pierre de Maere
« Je suis un exhibitionniste des sentiments »
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : Marcin Kempski
Après avoir nourri ses fantasmes sur son premier opus « Regarde-moi », Pierre de Maere, désormais installé à Paris, se célèbre lui-même sur son deuxième album « Ave de Maere » avec des histoires vraies où l’intime des premières fois (sexe, alcool…) est porté à l’universel.
La grande différence par rapport à votre premier album, c’est que vous avez adoré écrire et concevoir ce disque. Un opus né entre Bruxelles et le calme de la Bretagne. C’est plus facile à écrire quand ce n’est pas de la fiction. C’est très différent comme exercice. Quand je racontais des histoires qui n’étaient pas forcément les miennes, ou qui étaient des rêves, la façon d’écrire était plus épique. Il y avait une grande distance avec le sujet. Ici, l’écriture est plus réaliste, plus nuancée et je trouve ça intéressant. Après, ça a été plus agréable parce que je l’avais déjà fait une fois. J’avais conscience des choses qui marchaient, qui marchaient moins… La collaboration avec mon frère aussi (ingénieur du son, Xavier de Maere collabore étroitement avec le chanteur, NDA) était plus fluide parce qu’on se connaît encore mieux. J’ai aussi eu la chance d’enregistrer avec des musiciens, ce qui n’était pas le cas sur le premier où tout était fait sur ordinateur. Le fait d’avoir accès à des studios très, très beaux a un côté jouissif. J’en ai rêvé. J’ai aussi désacralisé mes chansons. Avant, j’écri-vais quinze maquettes pour en garder douze ou treize. Ici, j’en ai fait peut-être une centaine.
Comment expliquez-vous ce lâcher-prise ? Auparavant, je n’avais pas assez confiance en ma musique et j’avais besoin de l’enrober dans des tas d’images avec un Pierre très maquillé, avec un bol ciselé… Ça me plaisait. Je trouve ça encore fort et marquant. Mais aujourd’hui, j’ai tellement plus confiance en ma musique et il y a un peu plus de lâcher-prise peut-être en général. Je laisse les gens me connaître mieux. Je trouve qu’on me connaît d’ailleurs beaucoup mieux après avoir écouté ce deuxième disque. Le premier était très sincère mais ici ça parle plus facilement. J’ai l’impression que le public ne me connaissait pas avant de m’avoir vu en concert. Maintenant, il y a plein de chansons qui me racontent bien. Après, on a eu beaucoup plus de temps pour faire cet album aussi. Pour le premier, j’ai eu six mois car il fallait rebondir sur « Un jour je marierai un ange ». Ici, j’avais le temps de me planter et c’est la raison pour laquelle j’ai désacralisé les chansons.
Vous êtes aussi passé d’une envie de prouver à une envie de créer. Vous vous êtes même fait plaisir jusqu’à assumer votre voix sans artifice sur « J’aurais fini par te plaire ». J’ai pris confiance en prenant des cours mais aussi et surtout avec la scène. J’ai peut-être donné cent quarante ou cent cinquante concerts, ça change l’approche du métier. Il n’y a jamais eu de catastrophe. Il y a eu des moments où je chantais moins bien que d’autres. D’autres où c’était super. Mais, globalement, ça s’est toujours bien passé. Je ne suis jamais sorti de scène en pleurant. Sauf peut-être une fois à La Madeleine où j’étais trop mauvais. Mais dans l’ensemble, j’ai compris que ça ira toujours bien.
Vous aviez annoncé que votre deuxième opus serait encore plus fou que le premier. Est-ce verser dans la folie que de se raconter soi-même dans un monde si critique et polarisé ? Les critiques seront peut-être plus difficiles à digérer parce que l’album parle de moi. Mais j’ai appris à me défaire des réseaux sociaux, des statistiques qui te donnent en temps réel le nombre de personnes qui t’écoutent… En ce qui concerne les thématiques, je ne suis pas pudique. Je suis même un exhibitionniste des sentiments. Quand il m’arrive quelque chose d’horrible, j’ai besoin de le raconter à quinze personnes pour me sentir bien. Si je peux au final tuer la honte avec ce disque, ce serait une grande réussite.
De nouvelles influences sont venues bouleverser votre musicalité comme Christine and the Queens. La musique française est-elle véritablement devenue votre terrain de jeu ? La culture de mes parents s’est arrêtée aux années 80. J’ai donc bien connu les Goldman, Supertramp… mais j’étais plus éloigné des années 90 et 2000. Mes musiciens ont entre trente et trente-cinq ans et ils m’ont fait découvrir ces dernières années plein de choses géniales comme Air, Phoenix ou Daft Punk. L’album est quand même inspiré de ces gens-là.
Vous changez d’étiquette en tant qu’artiste confirmé. Comment vivez-vous le fait que, même si vous n’avez que vingt-cinq ans, on ne vous mette plus dans la case des jeunes promesses ou des révélations ? La clé est la curiosité. Tant que je suis curieux et que je me dépasse en permanence en me renouvelant, je ne m’inquiète pas. J’ai encore tout à découvrir. Le meilleur exemple pour moi, c’est Philippe Katerine. C’est un homme qui s’intéresse à tout. Je l’adore. J’aime bien chez lui le fait d’être curieux et c’est ce que j’aimerais que mes parents soient pour toujours. C’est comme ça qu’on ne vieillit pas.
Instagram : pierredemaere
Amélie Nothomb - « Même lorsque son absence est source d’un désespoir infini, on ne devrait jamais considérer l’amour comme une obligation »
Amélie Nothomb
« Même lorsque son absence est source d’un désespoir infini, on ne devrait jamais considérer l’amour comme une obligation »
Mots : Barbara Wesoly
Photo : Jean-Baptiste Mondino
Que devient l’attachement lorsqu’il n’appelle aucun retour ? Peut-il mener à tous les renoncements, jusqu’au sacrifice ultime, celui de soi-même ? Avec « L’adolescence du perroquet », son 34e roman, Amélie Nothomb livre une fable féroce sur l’amour parental et explore avec virtuosité les dynamiques de rejet, de fidélité et de devoir qui façonnent les relations.
Qu’est-ce qui vous a conduite sur le chemin de Jo, ce perroquet, Gris du Gabon pénétrant par hasard dans la vie d’Alban, un chroniqueur radio quarantenaire et célibataire ? Le point de départ en a été la rencontre avec un véritable Gris du Gabon, portrait de Jo, dont la personnalité et la complexité m’ont subjuguée. J’avais déjà exploré cette thématique dans « Psychopompe », tant les oiseaux, dans leur globalité, me fascinent. Ils sont des prodiges du langage, et tout particulièrement le perroquet. Sa phonation relève du génie absolu de la nature : son cri est le plus effrayant, son chant compte parmi les plus beaux et sa parole est stupéfiante. On croit très souvent que ces volatiles ne comprennent pas ce qu’ils disent. Je suis convaincue du contraire. Ils s’expriment avec une profonde honnêteté, parfois teintée d’une vacherie singulière.
En adoptant cet oiseau, votre héros devient peu à peu pour lui un substitut maternel. Était-ce, par un subtil détour, un moyen d’interroger la parentalité et plus particulièrement le rôle de mère ? Autant celui de mère que de père en réalité. Je connais beaucoup de gens qui se sentent parents de leur chien, de leur chat ou de leur hamster. Certains y voient un phénomène parfaitement ridicule. Moi, pas du tout. Je comprends au contraire très bien que l’on puisse éprouver cet attachement viscéral en dehors de toute filiation biologique. Je l’ai vécu. Pas avec un animal, mais j’ai connu cette forme de coup de foudre de parentalité. C’est un lien très beau, mais qui peut engendrer des problèmes infinis. Il y a, en réalité, beaucoup de moi dans le personnage d’Alban.
Le roman se voit résumé par cette unique phrase : « L’amour n’est pas un dû ». Elle résonne évidemment dans le récit de ce tandem inattendu formé par l’homme et l’oiseau. Peut-elle aussi se lire comme une réflexion plus large sur les relations amoureuses et le couple ? Absolument. Nous sommes tous appelés à vivre un jour cette situation très dure qui consiste à ne plus être aimé. Mais je reste frappée par le fait que nombre de ceux qui en font l’expérience s’en indignent, comme si l’affection était une obligation. Je comprends la puissance d’une telle souffrance, le désespoir infini qu’elle suscite, mais je ne saisis pas la notion d’obligation qui s’y mêle. On présente l’amour filial et parental comme un impératif, alors qu’il existe tant d’exceptions à cela. L’amour, magnifiquement, exclut toute dette.
Au fil des pages, l’attachement se mêle au rapport de force. Le lien conduit-il nécessairement à une forme de possession ? C’est si communément vrai et tellement horrible. Qu’on fasse la confusion entre amour et appartenance ne peut mener qu’aux pires ambiguïtés. Une relation qui ne respecte pas l’absolue liberté de l’autre est vouée à l’échec. Et d’autant plus à l’adolescence, quand commence la transgression de ce désir de possession. Il est fondamental de le laisser s’exprimer.
Il se dégage de ce roman une atmosphère de conte philosophique à la fois malicieux, tendre et implacable, qui laisse au lecteur le sentiment d’une écriture jubilatoire. Était-ce le cas, avez-vous pris un plaisir particulier à l’écrire ? Je me suis beaucoup amusée, bien que certains moments m’aient bouleversée. Même si cette histoire n’est pas la mienne, elle trouve un écho en moi. Il m’est arrivé, moi aussi, de cesser d’être aimée et cette évocation m’a ébranlée. Mais c’était aussi une manière de sortir de mes propres souffrances.
Parmi les derniers passages de cet ouvrage, il y a ces mots marquants : « Lorsque le réel nous refuse la vérité, c’est l’art qui nous la donne. » Est-ce aussi, pour vous, l’une des raisons d’écrire : laisser les mots vous conduire vers une autre forme de vérité ? C’est totalement cela. C’est ce qui m’amène toujours à affirmer que la littérature n’est pas une fuite, mais une façon d’affronter nos sentiments, nos douleurs et d’en sortir par la sublimation. Je me rends, par exemple, très fréquemment au Louvre, que j’évoque d’ailleurs dans cet ouvrage. Les tableaux que je vais y contempler sont terribles. Ils racontent des guerres, des amours, la mort également. Mais les voir magnifiés permet de les accepter. D’admettre que l’existence est violente, que nous sommes amenés un jour à mourir, ou à cesser de nous aimer, mais que cela n’enlève rien à la beauté de ce qui est vécu.
L’adolescence du perroquet,
Amélie Nothomb, Editions Albin Michel.
THOMAS GUNZIG - au sommet de l’imaginaire
THOMAS GUNZIG
Au sommet de l’imaginaire
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Jean-Philippe Baltel
Jusqu’où l’humanité serait-elle entraînée si elle perçait l’un des plus grands mystères de son existence : ce qu’il advient après la mort ? Que deviendrait l’invisible une fois déchiffré ? Source de connaissance ou au contraire objet de toutes les convoitises ? Avec « Spectres », Thomas Gunzig signe une magistrale odyssée des profondeurs du vivant jusqu’aux confins de l’espace-temps.
« Spectres » nous emporte dans une traversée au cœur d’une dimension parallèle. Une épopée d’une remarquable cohérence, au point de sembler pleinement ancrée dans le réel. Son écriture vous a-t-elle conduit à un véritable voyage scientifique, philosophique, voire métaphysique ? Oui, même si cet univers m’était, d’une certaine façon, déjà familier. Mon père était chercheur en astrophysique et professeur d’université. Il a travaillé avec les plus grandes figures du domaine, qui venaient parfois à la maison. J’ai ainsi grandi au milieu de leurs discussions scientifiques qui m’intriguaient, me captivaient, même si je ne les comprenais pas forcément. Parallèlement, mes premières lectures furent des ouvrages de science-fiction. Pas parce que je rêvais d’une vie dans les étoiles ou de batailles interstellaires, mais parce que ces récits interpellaient avant tout le devenir de l’humanité. Lorsque l’idée de « Spectres » a émergé, j’ai compris que son écriture allait ouvrir dans mon esprit un vaste champ de questions auxquelles je devrais trouver des réponses. J’ai consacré un an à la recherche. Mon ambition était de placer le lecteur dans un futur qui lui apparaisse à la fois pleinement plausible et infiniment plus vaste que lui.
Après le survivalisme post-apocalyptique de « Rocky, dernier rivage », vous poursuivez toujours plus loin votre exploration du récit futuriste. Est-ce le vertige des possibles qu’il ouvre qui vous pousse à y revenir ? J’aime le déplacement du regard, le changement d’échelle que cette littérature permet. Elle plonge très profondément dans les racines de l’imaginaire et, dans le monde que nous habitons aujourd’hui, où les transformations s’accélèrent de manière constante, elle nous offre paradoxalement un espace où nous interroger sur nous-mêmes, sur notre nature et ce que nous sommes en train de devenir.
Ce roman résonne en effet avec notre époque et son actualité, puisqu’en toile de fond s’y dessinent aussi la perspective de l’effondrement climatique et cette course effrénée à la rentabilité que même la mort ne semble plus capable d’interrompre. Exactement. Ni la disparition progressive de la nature, ni celle des humains. Le capitalisme exploite tout ce qui peut l’être, les forêts et les fonds marins, le génome, l’attention et les relations. Et dans le livre, jusqu’au « plan secondaire », ce lieu d’après-vie, quitte à nous entraîner vers notre destruction. C’était également l’occasion d’évoquer notre rapport au passé et à la mort, la nôtre comme celle des autres, à ce qu’ils nous laissent et à ce que nous transmettons. Des questionnements qui finalement sont indissociables de notre réflexion sur l’avenir.
Vous écrivez « Les vivants ont besoin de la mémoire de ce qui les a précédés ». Plus que dans le futur, l’ailleurs ou les étoiles, la réponse à notre quête de sens se trouve-t-elle dans notre histoire collective ? Il est évident que nous sommes le fruit de ces centaines de milliers d’années d’évolution culturelle, sociale, scientifique, vécue par ceux qui nous ont précédés. Mais je m’identifie aussi énormément à Léa, le personnage principal de « Spectres ». Comme elle, j’aurais aimé être scientifique. Je comprends sa curiosité et son besoin viscéral de percer les méandres de l’univers. En tant qu’êtres humains, nous sommes, je pense, bercés par ce double mouvement entre l’ancrage dans nos racines et l’élan vers l’ailleurs. Par ce besoin fondamental de comprendre le fonctionnement, la raison d’être de ce que nous vivons. C’est en cela que science et philosophie sont finalement si proches.
Revient-on changé après avoir imaginé et exploré d’autres dimensions ? Sans doute, comme pour tout ce que l’on écrit, court texte ou long ouvrage. Mais il est vrai qu’en créant « Spectres », je voulais signer mon roman le plus ambitieux jusqu’ici. Tant par son ampleur et le travail qu’il m’a demandé que par les significations éthiques et métaphysiques qu’il porte. Je n’aurais pas pu l’écrire plus tôt. J’étais trop jeune, trop impatient pour un tel degré d’obstination, de détermination et d’énergie. Il y avait quelque chose d’intimidant à me retrouver au pied de cette montagne gigantesque, avec le sentiment de n’être équipé que d’un petit sac à dos. Mais en même temps, j’en ai éprouvé beaucoup de plaisir, j’ai aimé me confronter à cette immensité. Et cela me donne envie de poursuivre sur cette voie pour le prochain livre. Et qui sait, de continuer à gravir d’autres sommets.
Spectres, Thomas Gunzig, Editions Au diable vauvert.
Mara Taquin - « Je ne veux pas devenir une star à tout prix »
Mara Taquin
« Je ne veux pas devenir une star à tout prix »
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : Jon Verhoeft
Coiffure & maquillage : Luc Depierreux
Stylisme : Jules Depierreux
Tenues : Christian Wijnants
haussures : Essentiel Antwerp
D’héroïne principale écorchée vive à pépite au sein d’un casting cinq étoiles, l’actrice Mara Taquin s’apprête à vivre une fin d’année mouvementée au cinéma. La Bruxelloise de 28 ans, qui jouera bientôt aussi le rôle de la femme du criminel belge Patrick Haemers dans une nouvelle série, s’inscrit à contre-courant d’une époque où la norme était de lisser la représentation de la femme.
La fin de votre année 2026 est marquée par la sortie de deux longs métrages : « Sanguine » et « Le Faux Soir ». Le premier signe les débuts de la réalisatrice Marion Le Corroller tandis que le second vous offre la possibilité de tourner avec Michaël R. Roskam avec qui vous rêviez de travailler. Cela démontre votre volonté de laisser toutes les portes ouvertes. J’ai la chance depuis le début de ma carrière de manifester des choses et de les voir arriver. J’ai aussi confiance un petit peu en l’avenir. Je n’ai jamais eu de plan de carrière mais, du coup, ça me permet de laisser une grande porte ouverte à plein de projets de genres différents. C’est trop gai de travailler avec des gens comme Marion parce que tu viens avec ta propre expérience. C’est plus collaboratif. Bosser avec Michaël, c’était aussi génial. C’est quelqu’un d’extrêmement gentil et de passionné. C’est tellement agréable de se lever le matin pour défendre un projet qu’ils ont écrit pendant autant d’années.
« Sanguine » sera votre premier film après un an de pause forcée due à un burn out. Le hasard fait bien les choses puisque ce thriller parle d’épuisement et de pression au travail. Depuis que j’ai commencé le cinéma, je fais trois à quatre projets par an. C’est quand même donner de sa personne et de son intimité à des rôles. Même si tu as l’impression de te protéger, tu ne le fais pas totalement et tu y laisses des plumes. J’étais arrivée à un moment où il fallait que je me recentre sur moi et que je prenne du temps. Pour le casting de « Sanguine », je m’étais au départ sabotée. Je ne connaissais pas bien mon texte. Cela ne m’arrive jamais normalement. J’étais fébrile, j’avais fait une chute de tension avant d’arriver au casting. Je ne savais pas si j’avais encore les épaules pour. Ce n’est que quand on m’a rappelé pour le second tour que je me suis dit que j’allais leur montrer que je suis vraiment une bosseuse et une battante.
Qu’est-ce qui vous a attirée dans la lecture du scénario de ce film de « body horror » où votre corps est mis à rude épreuve ? J’ai directement eu envie de défendre le scénario quand je l’ai eu en main. J’ai l’expérience du genre et je savais qu’il allait y avoir tout un travail de prothèse derrière. Il y a une vraie touche « The Substance » avec l’équipe et j’adore aborder mes rôles de façon corporelle. J’ai fait beaucoup de danse quand j’étais plus jeune. C’est quelque chose qui me donnait très envie de défendre un personnage qui doit se dépasser corporellement. Et puis il y a aussi tout un message politique avec le dépassement de soi. Aujourd’hui, on nous fait croire que les jeunes sont flemmards. Mais, en fait, pas du tout. Il faut arrêter d’avoir une vision comme ça de la jeunesse qui essaye juste de se battre avec les nouvelles règles du monde qui nous en demande toujours plus. J’ai personnellement la chance aujourd’hui de faire un métier passion. Mais quand on voit le corps médical qui est à bout. Ou le corps enseignant qui manifeste dans la rue parce qu’on n’écoute pas leurs revendications…
Dans « Le Faux Soir », nous sommes aussi sur un projet engagé puisque le long métrage est centré sur la résistance belge pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour vous, l’art est politique et cela se prouve à nouveau ici. Je ne choisis pas mes rôles en me disant que je vais défendre un personnage avec une connotation politique. Je pense qu’à partir du moment où tu engages ton corps pour porter un projet qui a du sens et qui fait sens pour toi, c’est politique. Même une histoire d’amour est politique. L’engagement me paraît logique parce qu’on se bat aussi pour de meilleures conditions de vie. Je viens d’une famille où ma mère est très politisée. Elle travaille dans le milieu carcéral et elle fait en sorte de faire reconnaître les droits des prisonniers. Depuis que je suis jeune, j’entends des adultes repenser le monde. J’ai la chance d’avoir cet héritage-là, d’avoir été dans un cercle qui m’oblige à avoir un esprit critique sur ce qui nous entoure.
C’est tout de même un luxe de pouvoir choisir ses rôles. Cela s’explique par le fait que je ne projette pas une vie qui me demande une vie de luxe. Je préfère être heureuse et bien dans mes baskets que d’aller vers des choses auxquelles je ne crois pas. Ça reste un luxe. Mais je sais que, ne venant pas du cinéma, je ne veux pas devenir une star à tout prix. En tant que comédienne, mon but n’est pas d’être connue mais de défendre des films, des histoires et de travailler avec des gens que j’aime bien. Le fait de vivre en Belgique me permet aussi de ne pas être dans le tumulte perpétuel du cinéma.
Le casting pour « Le Faux Soir » est exceptionnel avec Arieh Worthalter, Mélanie Thierry, Bouli Lanners, François Damiens et, l’une de vos idoles, Yolande Moreau. Comment avez-vous vécu cette aventure ? Les deux ou trois premiers jours, ça a été compliqué pour moi de trouver ma place et d’oser jouer. Karim Leklou, qui a été mon parrain aux César, et la productrice du film Cassandre Warnauts m’ont alors appelée pour me faire comprendre d’arrêter de m’excuser d’être là. Je me suis finalement dit que je n’avais pas envie de regretter, de regarder derrière et d’être frustrée de ne pas m’être amusée. Par contre, je n’ai pas joué avec Yolande Moreau sur « Le Faux Soir » mais j’ai fait un court métrage d’animation qui s’appelle « Le Bain des sirènes » avec elle. C’était une masterclass. Je l’ai regardée jouer. J’ai beaucoup d’admiration pour les gens qui s’amusent quand ils jouent. Et Yolande Moreau fait partie de ces gens-là qui ont un imaginaire tellement grand en eux que, quand ils jouent, tu te demandes ce qu’ils ont invoqué. Et je pense juste que ce sont des gens qui aiment jouer profondément.
C’est toutefois dans un autre projet dans lequel vous jouez aussi en 2026 que l’on retrouve votre actrice préférée. Dans le court métrage « La pote d’un pote », vous évoluez, en effet, avec votre meilleure amie Salomé Dewaels. J’ai le même sentiment vis-à-vis de Salomé. J’ai vraiment une admiration profonde pour son plaisir à jouer. Je pourrais la regarder des heures parce qu’elle te sort des trucs où tu te dis que tu ne peux que bien jouer face à quelqu’un qui t’envoie ça comme ça.
Elle nous confiait dans notre dernier numéro vouloir devenir réalisatrice. Qu’en est-il de votre côté ? J’aimerais bien mais je suis encore fort jeune et je n’irai que si j’ai quelque chose à raconter. Ça reste quand même un métier solitaire et ce que j’aime beaucoup dans le métier que je fais, c’est le collectif. Si je devais réaliser un film, ce ne serait peut-être pas toute seule. Je voudrais plus que ce soit collaboratif.
Instagram : mara_taquin
Teddy Bear - Une mine de fond
Teddy Bear
Une mine de fond
Mots : Jason Vanherrewegge
Photo : Eric Scaggiante
Jules Scinta, renommé Teddy Bear pendant ses études en Flandre, incarne la relève de la scène musicale belge. L’auteur-compositeur-interprète de 24 ans, originaire de Jurbise, a déjà conquis les réseaux sociaux avec son timbre puissant, son phrasé déclamé et la sincérité de ses textes qui font indubitablement penser à des artistes comme Jacques Brel ou Eddy de Pretto.
Le mot Diable vient du terme diábolos, issu du verbe diabállô qui signifie « celui qui divise » ou « qui désunit ». Ce n’est pas vraiment un terme qui vous ressemble dans le métier. J’essaie de fédérer le plus grand nombre et je suis fier de dire que je fais de l’humour populaire à tout point de vue. Maintenant, tout le monde n’est pas toujours d’accord avec ce que je dis alors que je pense être toujours dans le second degré. Je tords l’actualité pour la rendre un peu plus drôle et, souvent, j’entends des gens qui me disent que la réalité est triste mais que j’arrive à la rendre drôle. Ça me suffit. Et c’est vrai qu’il y a de la matière tous les jours en Belgique ou à l’étranger pour nous permettre de jouer avec.
Vous êtes connu pour écrire pour de nombreux humoristes. Qu’est-ce que vous diabolisez le plus finalement : les critiques sur vos propres prestations ou sur le travail que vous fournissez aux autres ? J’aime beaucoup écrire pour les autres. Dans « Le Grand Cactus », je connais tellement Kody, Damien Gillard, Isabelle Hauben, Fabian Le Castel… que je ne vais pas écrire pareil pour l’un ou pour l’autre. C’est impossible. Je suis ravi de les porter un peu aussi par cet univers-là. Certains me demandent aussi un petit coup de main pour leur spectacle. Quand je suis en salle et que je vois Virginie Hocq qui sublime un de mes textes, ça me fait quelque chose. Et quand ça ne rit pas, ça me fait encore plus de choses. C’est très gratifiant mais, en même temps, je suis aussi stressé que si c’était moi sur scène.
Vous semblez au paradis depuis plusieurs années déjà avec Le Grand Cactus. S’il est difficile d’expliquer un tel succès, c’est surtout la reconnaissance de plus en plus grande en France qui doit vous interpeller avec des passages récents dans « Quotidien » ou « Quelle époque ». C’est assez fort parce qu’on ne s’y attendait pas. Moi, je n’ai jamais écrit pour la France. J’ai toujours écrit des sketchs pour Tipik et un public télévisuel belge. Évidemment avec des personnages français parce que c’est ma culture et j’ai grandi avec ça. Je pense quand même qu’on est culturellement bien plus proche de la France que de la Flandre. C’est un peu le malheur de ce pays en fait quelque part. On s’est vite rendu compte via la plateforme YouTube qu’un large public français adhérait parce qu’on est arrivé aussi à un bon moment. La France ne proposait plus ce genre de produits. Même les Guignols ne sont plus là. Donc, il n’y a plus que nous qui mettons des perruques et qui brocardons des personnalités culturelles, politiques, sportives avec ce petit décalage belge où on pourrait croire que l’on fait n’importe quoi mais en fait pas du tout. C’est vrai que c’est très gratifiant de se dire qu’on est analysé, scruté, même à Paris. Quand je lis qu’Antoine de Caunes ou Gad Elmaleh parlent de nous. C’est extraordinaire ! Ce sont tous des gens qu’on attend avec impatience comme invités dans l’émission.
En tant que triple champion de Belgique de Scrabble, vous avez une facilité déconcertante à user des mots les plus savants. D’où vous vient ce talent ? Le Scrabble, ce n’est pas du talent. J’ai accroché au jeu quand j’avais 16 ou 17 ans. Et puis, comme j’aimais beaucoup ça, j’ai commencé à étudier. C’est de l’étude, ni plus ni moins. Mais je pense que ça devrait être un cours à apprendre à l’école. On apprend plein de mots, il faut calculer vite, il faut se concentrer, il y a un attrait pour la compétition… Ça brasse beaucoup de choses.
Vous avez pourtant longtemps hésité à devenir humoriste. Si beaucoup se sont lancés la fleur au fusil avec des parents qui trouvaient que ce n’était pas un vrai métier, le fait d’avoir un père metteur en scène et directeur de théâtre a-t-il été pour vous une pression supplémentaire ? Je m’y suis mis très tard. J’ai commencé à écrire à 33, 34 ans. Mais quand j’ai décidé de le faire, je n’ai pas hésité. Je ne sais pas très bien ce qui s’est passé. J’ai été titillé par ma belle-mère un jour. J’avais beaucoup fait rire tout le monde lors d’un dîner et elle m’avait dit que je devrais monter sur scène comme mon père. Après, on ne fait pas du tout le même métier. Je ne suis pas du tout acteur. Il est directeur de théâtre. Il a été professeur au conservatoire pendant 30 ans de déclamation et d’art dramatique. Mais je n’ai jamais vécu avec lui. Je n’ai jamais traîné dans les théâtres comme beaucoup ou été imprégné de la scène, des comédiens… Je n’ai jamais eu ça, moi. Et ma maman, qui détestait ce métier, m’a toujours fort tenu à l’écart de tout ça pour que je ne devienne pas comme mon père, si je puis dire. Ça a mis du temps mais ça m’a rattrapé.
Instagram : the_teddybearrrr
















