Jérôme Colin
« Il est vital de préserver des lieux en nous-mêmes où la vitesse n’entre pas »
Mots : Barbara Wesoly
Photo : Laetizia Bazzoni
Avec la poésie et la subtilité qui le caractérisent, Jérôme Colin signe «Je suis né dans la tempête». Un roman d’une humanité rare, qui interroge, à hauteur d’enfant, l’accélération du monde au détriment du temps nécessaire pour devenir soi.

Votre jeune héros Valério naît dans la tempête, au propre comme au figuré. Par un jour venteux de janvier, mais aussi dans une époque emportée par les réseaux sociaux et la technologie, dans une course effrénée qui semble ne plus connaître de limites. Comment grandir lorsqu’on est pris dans un tel tourbillon ? C’est toute l’interrogation que porte ce roman. « Les Dragons », mon précédent livre, abordait le mal-être et l’exclusion scolaire des adolescents, pouvant aller jusqu’au manque de désir de vivre. Je désirais cette fois dézoomer pour observer la machine qui les avait engendrés. Au cœur de ses rouages, il y a la vitesse insensée de notre époque. Mais plus encore l’accélération, à laquelle nous sommes shootés dès le plus jeune âge. J’ai imaginé Valério, qui éprouve toute la violence de cette fuite en avant. Il doit apprendre selon les standards dictés par l’école et se plier à ceux de son père. Il est bousculé, forcé de suivre un rythme imposé par d’autres. Et cette réalité le blesse quotidiennement.
« Il nous faut du temps pour aimer. Pour se connaître. Pour guérir », déclare l’un de vos personnages. Avez-vous aussi écrit cet ouvrage en tant que père, avec l’enjeu d’aider vos enfants à habiter humainement un monde devenu trop pressé ? Je l’ai fait en pensant à eux, mais pas seulement. Nous sommes des êtres profondément lents, affectivement comme physiquement. Or, aujourd’hui la lenteur est considérée comme un défaut, la vitesse érigée en qualité. Se pose forcément la question de l’école du 21e siècle et du sens à imposer des contrôles et un savoir à absorber impérativement pour le lendemain, dans un monde devenu totalement instable. Ne devrait-elle pas apprendre à accepter et apprivoiser l’imprévisible ? À penser par soi-même dans une ère de changement constant ? Et ce questionnement ne s’arrête pas à l’enfance. Nous sommes aussi des adultes qui avons le sentiment d’être perpétuellement en retard sur notre propre vie.
Comme dans « Le champ de bataille » et « Les Dragons », vous évoquez l’adolescence avec une tendresse infinie. Avec une acuité particulière aussi. Est-ce une période qui fait encore profondément écho en vous ? Je pense qu’une partie de moi est restée coincée là-bas. Je reste empreint d’une colère et d’une naïveté très adolescentes. Et puis ce qui me fascine, c’est l’absence de choix. On est forcé d’être adulte, à dix-huit ans, alors que c’est terrifiant de devoir devenir grand en 2026, dans un univers si chaviré. J’essaie d’opposer de la douceur à la réalité arbitraire, normative, féroce parfois, de l’école et de l’époque. D’être tendre.
Lorsque tout va trop vite et devient assourdissant, Valério s’accroche à l’Italie, la terre de sa famille maternelle. Quel est votre refuge ? Chercher à ralentir notre fonctionnement serait illusoire. Mais je suis convaincu que nous pouvons tous préserver des endroits, même petits, où la vitesse n’entre pas. Ils peuvent être géographiques, comme les Pouilles, où je peux m’asseoir sur une chaise et regarder le vent dans les feuilles d’oliviers. Il n’y a pas de réseau et cela me fait un bien fou. Mais ces refuges peuvent également être des lieux de l’esprit. C’est mon cas lorsque je joue de la guitare ou que je lis. Cela ne signifie pas cesser d’habiter le monde, mais continuer à résister au courant qui nous emporte.
Vous êtes auteur et journaliste de télévision et radio, deux façons de regarder le monde qui se nourrissent l’une l’autre ou au contraire vous ouvrent des dimensions très différentes ? Elles me passionnent chacune à leur façon, mais, une nouvelle fois, la différence entre ces deux univers rejoint le thème de ce livre. Le journalisme va vite. On termine une émission ou un podcast, puis on passe au suivant. Un ouvrage demande au contraire un temps long. Je l’aborde dans la solitude, sans date imposée. Pourtant à chaque roman achevé, je suis persuadé que je ne recommencerai jamais. Le processus est beau mais aussi très dur. Il m’amène à me frotter à mes limites, à puiser profondément en moi.
Vous écrivez « L’accélération, c’est un changement, une sensation, un frisson. Mais surtout, c’est une promesse. Une raison d’espérer ». Quel est votre espoir aujourd’hui ? Mes livres cherchent à percevoir ce qui abîme notre rapport à nous-mêmes et au monde. En évoquant ce qui nous meurtrit, j’espère que ceux qui les lisent comprennent qu’ils ne sont pas seuls. Ni à traverser ces moments, ni à ressentir ces émotions. Et qu’au cœur de cette hyperconnexion où la solitude se renforce, ils réalisent qu’ils ont des amis.

Je suis né dans la tempête, Jérôme Colin, Allary Éditions.

Abonnez-vous dès aujourd’hui pour recevoir quatre numéros par an à votre porte
Vous aimerez peut-être
Maguie – La guérison vocale
Originaire de Dinant, Maguie dévoile un premier EP mêlant pop, musique urbaine, poésie et…
Suarez – « On s’est enlevé toutes les barrières »
Six ans après son dernier album, Suarez revient avec « D’Amour et d’Aléas », un opus solaire…
Pierre de Maere – « Je suis un exhibitionniste des sentiments »
Sur « Ave de Maere », Pierre de Maere célèbre les premières fois et transforme ses expériences…