Marlies Huybs
La poésie au creux des mains
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Tels des récits tactiles, les céramiques de Marlies Huybs possèdent leur propre langage. Formes, nuances et matières s’y font narration, tandis que naissent sous ses doigts des œuvres de douceur et de sensibilité.
Dans votre approche créative, le chemin apparaît aussi essentiel que la destination. Quelle voie vous a dès lors amenée à l’art et à la conception d’objets ? L’acte même de création est en effet le voyage et j’éprouve une immense gratitude pour cette route sur laquelle je chemine tous les jours. J’ai réalisé des études de graphisme et construit une carrière dans la publicité. Mon premier amour était pourtant le design d’intérieur et c’est pourquoi, après plusieurs années, j’ai décidé d’y revenir et d’ouvrir mon propre studio dédié à celui-ci, La Bendita. Entre la direction artistique de différents labels et le développement d’un concept store pour enfants, ce fut une période très enrichissante. Mais en parallèle, je ressentais le sentiment de perdre mes repères. Mon parcours professionnel m’avait amenée à endosser l’identité de tant de labels que j’avais délaissé en chemin une part de celle que j’étais. C’est à cette époque, en 2009, que j’ai découvert la céramique. D’un plaisir, c’est progressivement devenu un geste fondamental, instinctif. Jusqu’à m’amener à décider, sept ans plus tard, de me consacrer entièrement à mes objets faits main. Choisir l’art n’était pas une décision évidente, que du contraire, mais c’est une forme profonde de reconnexion à moi-même.
Vous parlez d’une conception intuitive, profondément influencée par le slow living. Comment reflète-t-elle votre vision de la lenteur ? Mon travail ne naît pas d’un plan strict ou d’une vision prédéterminée, même si je ressens clairement la direction vers laquelle je souhaite aller. J’explore et j’élabore volontairement en dehors des lignes traditionnelles. C’est un processus de confiance, de lâcher prise, d’acceptation de ce qui se présente, avec son propre timing. Je compose par moments moi-même mes mélanges d’argile et laisse la matière déterminer les contours des objets. Je puise l’inspiration dans tout ce qui m’émeut, la musique, les images, les mots, l’architecture, les voyages ou les conversations. Elle peut surgir partout. Parfois une chanson me touche profondément et m’attire vers l’atelier. Je commence à pétrir, à chercher, à ressentir, jusqu’à entrer dans une sorte d’état de flow, ce point de bascule où l’intuition prend le relais sur le mental. L’essentiel pour moi est de vivre le processus, de savourer l’acte de création, sans savoir exactement où il mènera.
Est-ce également ce qui vous amène à ne réaliser qu’une seule pièce à la fois ? Chacune d’elles porte sa propre énergie, son histoire et cette singularité est essentielle. Ce n’est qu’en me concentrant pleinement sur elle que je peux lui offrir toute l’attention qu’elle mérite. Mes œuvres demandent de la présence et du silence. Elles invitent à la lenteur et à revenir à soi. Elles ne sont d’ailleurs pas destinées à être simplement observées mais aussi touchées et à mettre en mouvement des émotions. Et même si chacune est créée de façon indépendante, elles forment ensuite naturellement une collection. Mon processus se déploie finalement à rebours. Les objets émergent d’abord puis acquièrent un contexte nouveau, une cohérence ou une signification qui s’intègre dans une globalité.
Différentes collaborations ont échelonné votre parcours de designeuse. Ont-elles aussi transformé votre vision ? Je crois profondément à la force des synergies et à l’importance des rencontres. Être exposée au sein des espaces du label de mode La Collection à Anvers puis à Paris, a été une très belle expérience, qui connaîtra bientôt une suite. De même que concevoir des formes sculpturales pour habiller les intérieurs signés Maison Osaïn, a représenté un parcours personnel et durable. J’ai aussi eu l’opportunité de créer trente objets uniques pour la section privée d’un musée renommé au Moyen-Orient. La confiance qui accompagne ces associations est à chaque fois extrêmement précieuse.
Si vous fonctionnez à l’instinct, vous projetez-vous malgré tout vers le futur et ses possibilités ? Bien sûr. Le chemin continue de se construire. Certaines de mes œuvres seront présentées en octobre 2026 au sein de l’exposition THE BODY IS A STRANGE THING à l’espace d’art 4n20 de Courtrai et dont le curateur est Erik Haemers. Je conçois aussi actuellement des objets plus imposants, dont la dimension vise pourtant à préserver un espace pour le visiteur. L’eau constitue le cœur de ce projet, notamment sa clarté, son mouvement constant et sa capacité à offrir une forme d’introspection. J’aimerais aussi collaborer avec des architectes ou des studios pour faire évoluer mon travail vers des œuvres monumentales, destinées à des hôtels, des résidences ou des projets paysagers. Et surtout, je rêve d’un atelier plus grand. Un lieu qui m’appartienne et soit suffisamment vaste pour laisser émerger pleinement la suite de ce voyage artistique.

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