Lous and the Yakuza - « Je suis moins la victime de mon masque »
Lous and the Yakuza
« Je suis moins la victime de mon masque »
Mots : Jason Vanherrewegge
Photo : Ernest Joe
Trois ans après « Iota », Marie-Pierra Kakoma, alias Lous and the Yakuza, introduit une nouvelle ère avec la sortie de son mini-EP « No Big Deal ». En prélude à son prochain album, cette mise en bouche se décline en trois titres qui explorent davantage toute sa fragilité, mais aussi nous rappellent ses origines rwandaises et congolaises, teintées de français et d’anglais.
De nombreux artistes avancent une certaine pudeur pour expliquer leur volonté de chanter dans une autre langue. Cela ne semble pas être votre cas, puisque vos sons, qui jonglent avec une facilité déconcertante entre la langue de Molière et celle de Shakespeare, sont particulièrement authentiques. Effectivement, ça ressemble plus à mon quotidien. Le français et l’anglais ne se travaillent cependant pas de la même façon. Ce sont deux langues distinctes qui expriment des choses différentes et qui ont une consonance propre. C’est donc plus pour matcher avec ma personne.
Comment cela s’exprime-t-il dans vos textes, finalement ? On ressent beaucoup de mélancolie alors que l’on vous connaissait particulièrement solaire.Mes nouvelles chansons vont montrer une partie de moi qui est plus fragile. Dans les deux premiers albums, le hip-hop était quelque chose vers lequel j’allais. Ça m’a toujours parlé, et ça me parlera toute ma vie parce que c’est une forme d’art qui permet d’exprimer une certaine énergie. Dans le début de ma vingtaine, j’étais très énergique, battante, mais j’ai toujours eu cette autre part de moi qui est plus mélancolique. Dans mes premiers morceaux, je parlais déjà de choses hyper dures, de sujets très compliqués. Dans l’EP et dans les titres qui vont venir, je montre la face émotionnelle de cette dureté.
Est-ce la maturité et l’approche de la trentaine, vous qui avez 29 ans depuis peu, qui vous font changer de trajectoire ? Oui ! J’ai plus accepté qui je suis. Je suis moins la victime de mon masque. On a tous des masques, et j’ai un peu commencé à l’effacer. Je le sens dans mon écriture. Il y a bien plus d’inspirations issues de mon enfance comme Michael Jackson, Pink Floyd, Etta James… Je vais davantage chanter aussi. Dans l’EP, le chant y est plus présent que le rap. La méthode est beaucoup moins saccadée et donc plus mélodieuse.
Vous insistez d’ailleurs sur le côté pur et organique de l’EP. Pour parvenir à vos fins, vous vous êtes entourée de nombreux grands noms de la musique dans les étapes de création du disque et pour apporter des influences variées entre rock, pop et R&B. Les deux premiers albums, je les ai faits avec un seul producteur principal, El Guincho (derrière Rosalía), qui est extrêmement structuré. Face à ma folie et à ma jeunesse, j’étais partie chercher quelqu’un qui représente exactement l’opposé, pour que l’on puisse être complémentaires. Aujourd’hui, je suis devenue quelqu’un d’extrêmement structurée. Je suis donc partie chercher la folie avec un producteur nommé Fred Ball (Beyoncé, Rihanna), qui en incarne parfaitement l’esprit. Je fais avec lui des arrangements, et on travaille ensemble en permanence à la finalisation de mes morceaux. Les producteurs avec qui je décide de collaborer ont toujours un rapport avec le moment où j’en suis dans la vie.
Avec la réalisation du clip de « Good to know », vous jouez désormais un nouveau rôle. Expliquez-nous comment cela s’est passé. J’ai adoré l’expérience. J’ai envie que ça continue, et de réaliser d’autres projets pour moi-même ou pour d’autres personnes. J’ai vraiment envie que ça fasse partie de mon identité à part entière. Après, j’ai toujours co-réalisé presque tous mes visuels et toutes mes performances scéniques. J’ai toujours été un peu dans l’ombre de ma réalisatrice Wendy Morgan, qui a conçu quasiment tout ce que j’ai fait visuellement. Ici, elle m’a beaucoup encouragée et aidée à trouver ma voie, à ne pas avoir peur.
Je suis une grande cinéphile. Je regarde énormément de films et de séries par semaine. J’aime bien le vieux cinéma, et c’est la raison pour laquelle je me mets à la pellicule, parce que je voulais ce grain, ce petit côté-là, mais ça rend le tournage bien plus stressant, car chaque seconde compte. Travailler en équipe, gérer une équipe et prendre les décisions, c’était vraiment un processus intéressant. C’est un gros travail de préparation pour lequel je n’étais pas prête.
C’est comme être chanteuse : tu es le chef et tout le monde se réfère à toi. Dans la musique, j’ai l’habitude, et je n’ai aucun mal avec ça. Mais pour la réalisation, c’était particulier. Je n’étais pas stressée, car je déteste les processus pénibles. Je pensais plus à l’efficacité. Et c’était inhabituel de réaliser en étant son propre sujet.
Qui dit EP dit sortie prochaine d’un album. On imagine que vous avez réfléchi à la suite. Bien sûr, mais c’est une surprise ! L’EP est un petit avant-goût. Il faudra être ouvert d’esprit.
Instagram : lousandtheyakuza
Oliver Symons - « J’ai trouvé davantage ma propre voie »
Oliver Symons
« J’ai trouvé davantage ma propre voie »
Mots : Jason Vanherrewegge
Photo : Nicolas Karakatsanis
Homme de collectif, ayant façonné sa carrière au sein de groupes comme Noble Tea et surtout Bazart avant de se recentrer sur lui-même avec Warhola, l’auteur-compositeur-interprète et producteur anversois Oliver Symons ouvre la porte avec l’EP « Room 74 », le premier sous son nom de naissance, à une nouvelle facette de sa personnalité à la fois plus émotionnelle et introspective.
Pourquoi avoir choisi de dévoiler de nouveaux titres sous votre véritable nom ? Ces dernières années, j’ai sorti un album et un EP sous le nom de Warhola. Mais le dernier album date déjà de 2019. Immédiatement après, j’ai fait un disque avec Bazart, mais j’ai aussi commencé à écrire de nouvelles choses pour moi. Au début, je pensais que ce serait un nouvel album de Warhola. Mais, assez tôt dans le processus d’écri-ture, ça a changé…
Qu’est-ce qui ne correspondait plus avec Warhola qui représente, pour rappel, un clin d’œil au nom de naissance de l’artiste Andy Warhol ? C’était différent, ça semblait plus personnel. Dans ma tête, ça ressemblait à un nouveau projet. Et parce que c’était plus proche de moi, j’ai trouvé une manière de chanter, une manière d’écrire qui me paraissait plus personnelle. Ça a lancé un nouveau chapitre. J’ai écrit pendant près de trois ans. J’ai beaucoup de matière. Il y a l’EP qui vient de sortir, mais il y a aussi d’autres morceaux à venir.
Cela ne pouvait pas se faire sans des paroles introspectives. Sur « Room 74 », né lors d’un voyage en Norvège, vous évoquez d’ailleurs cette incapacité à être la personne que vous voudriez être. Oui, d’une certaine manière, j’ai toujours écrit sur des choses qui se passent dans ma vie ou auxquelles je pense. Cette fois, par contre, j’ai pu creuser un peu plus. J’ai eu l’impression de trouver davantage ma propre voie maintenant, notamment dans l’écriture des paroles. C’est toujours un processus, ça évolue encore, je pense, mais c’est plus proche de ma personnalité.
L’EP décrit une phase de ma vie : la période entre mes 25 ans et mes 31 ans. C’est une période où beaucoup de choses changent. Et je pense que c’est ce que je décris dans ma musique. Probablement pas toujours de manière directe, pas de façon à ce qu’on puisse lire précisément ce qui s’est passé. Mais j’espère que certaines émotions transparaissent.
Vous produisez vous-même cet EP (Oliver Symons est derrière le processus de création de Bazart mais aussi, notamment, de l’impératrice de l’indie pop Tsar B) dominé sans commune mesure par des notes électroniques. Pourquoi choisir ce genre pour exprimer vos émotions ? Je n’ai pas vraiment choisi. Ce n’était pas un choix du style : « Faisons ce type de musique ». C’est aussi un processus. J’ai simplement commencé à expérimenter beaucoup avec la musique électronique il y a des années. J’ai toujours trouvé intéressant de la combiner avec des éléments plus organiques. Dans ce projet, certes électronique, beaucoup d’éléments n’ont pas été faits avec des instruments électroniques. Beaucoup de choses ont été enregistrées en studio avec de la batterie live, mais j’ai tout transformé et manipulé les sons. Ils sonnent comme quelque chose qu’on ne reconnaît pas, et c’est ça que je trouve très intéressant dans la musique. Le fait que ce soit surprenant, qu’on ne puisse pas immédiatement l’associer à un instrument précis.
On entend tout de même beaucoup de synthétiseur dans votre musique. Quelle est votre relation avec cet instrument ? J’ai toujours joué du piano, depuis l’âge de six ans. Ça a toujours été mon instrument de référence. J’ai ensuite expérimenté avec les synthétiseurs. J’ai acheté mon premier synthé, un Prophet 8. Et ça m’a immédiatement ouvert tout un nouveau monde qui m’a vraiment passionné. Et je n’ai jamais arrêté d’acheter des synthés et d’expérimenter avec eux.
Avec un titre comme « Remedy », difficile de passer à côté de cette question : la musique est-elle un remède, un médicament, pour vous ? Je ne sais pas si c’est un remède mais la musique est une nécessité dans ma vie. Je me réveille et je vais au studio faire de la musique. Ça fait des années que c’est comme ça.
Vous vivez entre Anvers et Los Angeles. Quelle sorte d’énergie créative vous apporte cette ville ? C’est une ville dans laquelle je vais depuis trois ou quatre ans. C’était quelque chose que je voulais faire depuis longtemps parce que je sais que beaucoup de musiciens que j’aime et, par conséquent, la musique que j’aime, viennent de Los Angeles. Ça m’a toujours intéressé de rencontrer ces personnes et de trouver un moyen d’entrer dans cette scène, de rencontrer les gens qui font la musique que j’aime. C’est pour ça que j’ai commencé à m’y rendre.
C’est une ville avec tellement de musiciens, de producteurs, et tout le monde collabore d’une certaine manière. Mais il y a évidemment une compétition parce que c’est aussi un business. Donc tout le monde doit être au top. Ça m’a vraiment inspiré.
Instagram : oliversymons_
ILONA, LA VOIE DE L’AUTODÉRISION
ILONA
LA VOIE DE L’AUTODÉRISION
ILONA
LA VOIE DE L’AUTODÉRISIONMots : Jason Vanherrewegge
Photos : Barth Decobecq
Récente lauréate du Prix du Public au Festival International du Rire de Rochefort, l’humoriste belge de 25 ans, Ilona Dufrêne, est actuellement en tournée à travers la Belgique avec son seul en scène « Grave ». Un spectacle imprégné d’autodérision pour la Bruxelloise qui transporte également sa voix en radio (Le Réveil de Tipik) et à la télévision (Comme à la maison sur la RTBF).
Votre voix grave est sans aucun doute ce qui vous caractérise le plus. À partir de quand avez-vous pu en rire ? Au début, je n’en avais pas conscience. Je ne pensais pas que ma voix faisait autant rire. Aujourd’hui, beaucoup de gens s’imaginent que j’exagère ma voix mais ce n’est pas le cas. Par contre, si j’ai fait la fête la veille, c’est encore pire. Je suis un camion ! Mais les gens s’habituent au final. Apparemment, c’est apaisant. Je pourrais peut-être faire des podcasts pour endormir les gens (rires).
En parler semble être un passage obligé dans votre spectacle. Les gens sont concentrés dessus au début. J’aimerais un jour trouver l’ouverture sur ma voix. Pour l’instant, c’est un peu long. Je me souhaite évidemment de ne plus devoir la présenter. Après, j’adore l’autodérision. C’est le meilleur sport belge ! Cette passion remonte à mon enfance. J’ai relu mes journaux intimes et j’étais en plein dedans. Est-ce une façon de me protéger ? Sûrement !
Vous n’étiez toutefois pas prédestinée à faire de l’humour. J’ai un parcours scolaire assez chaotique. Cela a participé à mon manque de confiance en moi. Quand tu rates tout le temps à l’Université, tu n’oses pas croire que la réussite est peut-être si simple avec l’humour. Finalement, la peur de réussir est la même que celle d’échouer.
Il faut pourtant du courage pour monter sur scène. Je dirais plutôt de la bêtise et de l’audace. Tu es prêt à t’exposer, à te donner en spectacle. Il y a sans doute de la résilience due à l’Université. Après, j’ai toujours été douée pour faire le lien entre les gens. Quand j’étais petite, dès qu’il y avait un dîner de famille, mes parents me mettaient devant la table et ils me demandaient de faire des blagues.
Quelles sont vos influences finalement ? Dans mes influences récentes, il y a Aymeric Lompret. Je suis amoureuse de son travail. Je n’ai pas été éduquée avec Gad Elmaleh mais plutôt avec Shirley et Dino. Par ailleurs, j’aime le comique d’observation et je suis très influencée par les gens qui m’entourent. Si j’apprécie quelqu’un sur scène, c’est aussi parce que ça se passe très bien en dehors.
Instagram : ilona_dufrene
CAMILLE YEMBE
CAMILLE YEMBE
LE RÊVE ACCESSIBLE
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : KWABENA SEKYI APPIAH
Sollicitée par des artistes comme Eva, Tiakola et Moha MMZ avant d’être ragaillardie par la validation de Stromae, l’artiste bruxelloise Camille Yembe se dévoile à la Belgique avec un premier EP intitulé « Plastique » dans lequel elle s’affranchit de son passé pour se tourner vers un avenir plus radieux et authentique.
Vous débutez votre aventure musicale avec un combat… contre les apparences. Dans mes morceaux, j’aborde presque systématiquement la dualité entre qui on est réellement et ce que l’on montre aux gens. J’ai désormais la maturité nécessaire, même si je n’y suis pas arrivée totalement, de comprendre comment je fonctionne et comment la société fonctionne. Comme je l’exprime dans mon morceau « Humain », on vit tous les mêmes réalités dans l’intimité au final. Sortir mon projet, c’est aussi m’assumer et ne pas m’enfermer dans des cases dans lesquelles je devrais être.
A-t-on essayé de vous mettre dans une case ? J’ai ressenti ça au départ dans mon foyer familial que j’ai dû quitter très jeune, à 16-17 ans. C’est le premier endroit dans lequel j’ai eu du mal à totalement me révéler. Ça a eu un impact sur ma vie puisque j’avais toujours l’impression de devoir faire ce que l’on attendait de moi.
Sur « Encore », vous évoquez également la notoriété et la question de la légitimité. J’ai toujours rêvé d’être chanteuse mais, quand j’étais petite, c’était pour moi un monde inaccessible. Je n’ai pas eu accès à l’éducation à la musique et quand je m’y suis vraiment intéressée j’ai dû quitter le foyer familial. J’avais donc d’autres priorités avec la nécessité de sortir la tête de l’eau. Aujourd’hui, si je commence à réussir, je sais qu’il y a du boulot derrière mais j’ai l’impression aussi de passer entre les mailles du filet.
Vos influences sont nombreuses de Thom Yorke à Charles Aznavour en passant par Kendrick Lamar et Jain dont vous avez eu l’opportunité de faire des premières parties. Quand on traverse mon EP, on se dit que j’ai écouté pas mal de rap avec certains placements mais on entend aussi du hip-hop, du rock ou parfois de l’électro. J’aime le terme de « nouvelle pop » pour me définir car je n’ai pas eu d’éducation musicale précise. Je regardais MTV, les télécrochets et j’écoutais des sons en empruntant des mp3. Dans ma manière de ressortir tout ça, il n’y a pas un truc précis. Mais j’ambitionne que les gens s’accrochent à mon histoire, à ma voix, à ma manière de poser et à mes textes.
Instagram : camilleyembe
Félix Radu - « Roméo et Juliette, c’est le porno de l’âme »
Félix Radu
« Roméo et Juliette, c’est le porno de l’âme »
MOTS : JASON VANHERREWEGGE
PHOTOS : JON VERHOEFT
COIFFEUR ET MAKE-UP ARTIST : LUC DEPIERREUX
STYLISME : JULES DEPIERREUX
Comédien, dramaturge et désormais chanteur, le Namurois Félix Radu, installé à Paris, sortira en septembre prochain son tout premier album « Infini + 3 ». Une ode à l’amour tirée en grande partie de ses cartes blanches déclamées sur La Première et bercées d’une douce mélodie sur les réseaux sociaux.
Du théâtre à la radio en passant par la littérature et la musique, vous semblez apprécier toutes les plateformes de communication. Laquelle a votre préférence ? J’ai envie de m’exprimer partout. Mais il y a une distinction à faire entre ce qui nous plaît et ce en quoi on est bon. Je pense que la frontière est mince (rires). Je tâtonne énormément, je fais plein d’erreurs mais l’histoire est bien faite car on retient bien souvent que les succès. L’important, au final, est de garder l’aspect ludique. C’est la raison pour laquelle j’ai arrêté la radio. Le format plaisait mais j’estimais n’avoir plus grand-chose d’intéressant à raconter. Je ne voulais pas devenir une caricature de moi-même. Orelsan disait qu’il ne voulait pas finir comme le mec enfermé dans son costume au Parc Astérix. C’est un peu ça.
En parlant du rappeur français, vous avez affirmé sur le plateau du JT de RTL que ceux qui l’écoutent apprécieront Alfred de Musset. Pour les adeptes de Félix Radu, il faut lire quel dramaturge ? Si tu aimes bien ce que je fais, il faut lire du Alfred de Musset aussi parce que ce n’est pas si éloigné en théâtre. En musique, Jacques Brel, j’espère. Ce sont deux hommes qui m’ont énormément inspiré. En musique classique, j’écoute énormément Frédéric Chopin. Il doit y avoir une forme rythmique volée à Chopin dans mon écriture.
Ce n’est pas courant d’avoir de telles références à votre âge. Quand des mots sont bien ajustés, ils te perforent le cœur. C’est pareil en cuisine. Il n’y a pas d’amour des œufs mais on les aime quand ils sont bien utilisés dans la Délicatisserie de Nina Meteyer.
La littérature vous fait-elle davantage chavirer qu’un film ou une série ? Ce sont des sentiments différents. C’est comme boire et manger. Les deux peuvent te satisfaire mais pas du tout de la même manière. Dans la lecture, il y a un vrai rapport à l’ennui. Je trouve que ça fait partie de l’exercice de sauter des lignes car les auteurs s’écoutent parfois lire. À l’inverse, il y a des passages qui te font raccrocher le wagon.
Comment expliquez-vous cette passion ? Comme beaucoup de parents, les miens me lisaient des histoires quand j’étais petit. L’école, par contre, a tout fait pour nous dégoûter de la lecture. On dirait qu’ils font énormément d’efforts pour que tu ne lises plus jamais après. Je trouve ça bien dommage. Mais j’expliquerai cette passion par le fait que j’étais très seul quand j’étais petit. Je subissais énormément de violence à l’école et il y avait une certaine incompréhension parentale. Cette solitude, je l’ai traversée avec des livres. Quand tu lis et que quelque chose te fait rire, tu installes une connexion avec l’auteur et tu te fais ton cercle de poètes disparus. Tu rencontres des gens qui parlent la même langue que toi.
Venons-en à votre album. Vous y évoquez la puissance des mots dans l’amour. Est-ce plus attirant qu’un physique ? Il faut demander à Cyrano de Bergerac. Il répondra non dans un premier temps et oui dans un deuxième. Je pense qu’il ne faut pas délaisser l’un ou l’autre. Ce serait mentir de dire qu’il n’existe que la métaphysique, que la parole et le charme. Nous sommes tous sensibles à ce que l’on projette chez les autres. Après, c’est important que ce ne soit pas une fin en soi. J’ai longtemps eu un effet de halo, autrement dit une tendance à apporter des qualités aux gens que je trouve beau. En grandissant, j’ai appris à nuancer mon rapport à la beauté.
La maturité semble modifier notre définition de l’amour. Tu te détaches en tout cas des stéréotypes qu’on te transmet quand tu es enfant : du visage parfait, du boys band ou de la James Bond girl. Tu te diriges vers tes propres sensibilités.
À l’heure actuelle, pensez-vous que l’amour mène forcément à la tragédie ? Non et heureusement ! J’ai longtemps recherché l’amour du théâtre, c’est-à-dire les grandes passions, les grandes déclarations, les sentiments incontrôlables qui mènent souvent à des fins tragiques. Je me suis ensuite rendu compte que l’amour constructif, ce n’était pas celui-là. C’est beaucoup plus discret, bienveillant et on peut parfois s’ennuyer dans une histoire d’amour saine. Je me suis alors mis en colère contre le théâtre en me disant qu’on y vendait que du mensonge. Mais ce n’est pas le cas au final. Au théâtre ou dans un film, si tu ne proposais que des histoires saines, ce serait très ennuyant. Le théâtre a besoin d’être excessivement tragique. Il faut rendre au théâtre et à la vie ce qui leur appartient. C’est comme faire l’amour et le porno. Roméo et Juliette, par exemple, c’est le porno de l’âme. Ça ne ressemble pas à comment on doit s’aimer mais c’est extrêmement jouissif à regarder. Il faut savoir distinguer le fantasme de la réalité.
Vous ne croyez donc pas au coup de foudre ? L’âme sœur a pris une nouvelle définition dans ma vie. C’est quelqu’un qui décide avec toi que vous allez vous aimer parce que vous avez plein de choses à vous apporter et qui fera les concessions nécessaires pour que ça se passe. Il y a le concept de la qualité innée et acquise. Il y a beaucoup plus d’importance et de charme à donner à quelqu’un qui a fait les efforts.
La sensibilité est-elle innée ou acquise ? Tout le monde naît sensible et on essaye ensuite de l’inhiber à cause de la pression sociale et paternelle. La chance que j’ai, c’est que mon père est un mauvais élève. Il a essayé de répéter ces préceptes-là mais il l’a mal fait. Ça se voyait qu’il n’y croyait pas trop. J’ai toujours été très sensible. Quand tu es à tel point à côté de la plaque, tu ne peux que vivre avec.
Vous utilisez en grande majorité le slam pour vous exprimer dans votre opus. Le maître en la matière, Grand Corps Malade, l’a défini comme un moment de rencontre avant d’être un genre musical. Je me suis moins interrogé sur le format que sur ce qu’il fallait dire. Le slam s’est imposé tout seul. À la base, je viens du théâtre. Dans cet art, on écrit des textes et on vient les déclamer. Parfois, je mettais une musique derrière parce que ça donnait un rythme différent avec les paroles. Mais plus encore que du slam, ça s’appelle du « spoken » quand tu ne respectes pas les temps comme le rap peut le faire et que tu parles juste en surfant sur une musique.
D’où vous vient cet amour des mots au final ? Je suis surtout amoureux des gens et les mots sont le meilleur moyen de rentrer en contact avec eux. Il ne faut pas confondre le moyen et la fin. Tout le projet est mis en œuvre pour essayer de construire quelque chose qui peut atteindre l’autre, lui tendre une main ou en nécessiter une.
Salvatore Minni - Le maître du thriller addictif
Salvatore Minni
Le maître du thriller addictif
Mots : ariane Dufourny
Photo : Cécile Quantum
Avec « Emprises », son quatrième thriller, Salvatore Minni nous plonge dans l’enfer d’une relation toxique où chaque page resserre l’étau. Une descente glaçante au cœur de la manipulation, de la peur et de la survie. Salué par la critique pour son style percutant et la force de ses intrigues, il signe ici un thriller psychologique machiavélique, impossible à lâcher.
Si vous deviez décrire votre univers littéraire en trois mots, quels seraient-ils ? Psychologique, sombre et humain.
Vos romans incarnent pleinement l’essence du thriller psychologique. Quelles sont vos principales sources d’inspiration ? La vie ! Ça peut sembler cliché, mais c’est pourtant la réalité. J’observe ce qui m’entoure, j’écoute ce que les autres disent, et surtout, je m’écoute moi-même. Je me connais bien et je mets des mots sur ce que je ressens. Et je ressens beaucoup de choses.
Vos propres expériences ont-elles nourri vos histoires ? À une période, j’ai vécu une forme d’oppression. C’est ce qui a nourri mon premier roman, « Claustrations ». Il parle de l’enfermement parce que je me suis senti littéralement enfermé par les mauvaises nouvelles, les imprévus douloureux. Le choc émotionnel, on en connaît tous. C’est inévitable. Malheureusement, personne n’échappe aux épreuves de la vie. J’ai perdu mes parents en l’espace de neuf mois. Le drame de ma vie ! Dans mon esprit, neuf mois, c’est le temps d’une grossesse ; normalement annonciatrice d’une bonne nouvelle. Mais qui, pour ma sœur et moi, a marqué deux décès consécutifs. Le deuil m’a amené à écrire « Désobéissance ».
Pourquoi avez-vous choisi d’aborder l’emprise sous la forme d’un thriller ? L’emprise est bien plus présente qu’on ne le croit. Il suffit d’ouvrir les yeux, d’écou-ter autour de soi. On se rend compte que parmi nos proches parfois, quelque chose ne va pas. On perçoit un problème sans toujours pouvoir le nommer.
J’ai voulu exploiter ce thème à ma manière, en en faisant un thriller et non un pamphlet. Loin d’un simple récit sur la manipulation, j’ai pris un tournant que je pense inattendu. Car au final, dans « Emprises », on ne sait plus vraiment qui manipule qui…
Le confinement joue un rôle clé dans l’intrigue ? Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir ce contexte ? L’absence de discussion sur l’impact psychologique du confinement m’a marquée. Les médias parlaient des morts, mais pas de ceux qui mouraient à petits feux, dans le silence, enfermés avec des proches violents. Cette réalité a été complètement occultée, ce qui m’a semblé inadmissible.
Dans vos thrillers, le danger ne vient pas d’un tueur en série, mais des relations humaines elles-mêmes. Qu’est-ce qui vous amène à explorer ces mécaniques psychologiques ? J’ai toujours été fasciné par la psychologie humaine, par ce qui motive vraiment les gens. À l’époque de mes études, j’ai hésité entre la psychologie et la traduction, avant d’opter pour cette dernière. Écrire des thrillers psychologiques, c’est une autre façon d’explorer l’esprit humain. J’aime comprendre : pourquoi dit-on certaines choses ? Que cherche-t-on réellement à exprimer ?
En 2022, vous relevez un nouveau défi : faire frissonner les plus jeunes avec « Mystère en Belgique », une série qui s’est enrichie en février, d’un sixième tome, « Panique au musée ». Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire pour un public jeunesse après vos thrillers pour adultes ? Je ne me destinais pas à écrire pour la jeunesse, mais certaines opportunités tombent du ciel. La maison d’édition Auzou m’a remarqué et a contacté mon agent pour lancer une collection 100 % belge, une première du genre. Mon agent m’a proposé le projet. Surpris ! J’en ai alors parlé à ma nièce Lisa (comme l’héroïne), très proche de moi. Son enthousiasme m’a convaincu. J’ai ensuite envoyé un extrait pour tester mon style adapté aux enfants. Dans l’heure, l’éditrice m’a répondu : « On signe, je vous envoie le contrat. »
Que révèle l’écriture sur vous-même ? On dit souvent de moi que je suis quelqu’un de lumineux, solaire, toujours souriant. Et pourtant, comme tout le monde, j’ai une part d’ombre – peut-être plus sombre qu’il n’y paraît. L’écrire, c’est une manière de l’accepter, de l’expulser, et peut-être même de trouver un équilibre. J’ai l’impression que cela me permet de rester en phase avec l’homme que je suis : quelqu’un de joyeux, qui aime faire la fête… et un auteur qui a besoin d’explorer la noirceur humaine. Plonger dans ces mécaniques est captivant. On écrit ce qu’on aime lire. J’adore les thrillers, en livres comme en films. The Others est mon préféré. Côté lecture, j’ai beaucoup lu Dean Koontz, dont certains romans me semblent parfois supérieurs à ceux de Stephen King.
Écrire, c’est aussi une manière d’exorciser ses émotions, ses peurs, ses injustices. Au fond, on partage tous les mêmes angoisses, même si on les vit différemment.
Si l’un de vos livres était adapté à l’écran, lequel choisiriez-vous ? J’adorerais voir un de mes romans porté à l’écran, en série ou au cinéma. Ce dernier ou « Désobéissance » se prêterait particulièrement bien à la réalisation. Et je rêverais de voir « Mystère en Belgique » prendre vie en dessin animé !
Emprises de Salvatore Minni, Les Presses de la Cité
Youssef Swatt’s - « Ce n’est pas un aveu de faiblesse de parler de choses profondes»
Youssef Swatt’s
« Ce n’est pas un aveu de faiblesse de parler de choses profondes»
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : Pierre Daschier
Le rappeur tournaisien de 27 ans Youssef Swatt’s, de son vrai nom Youssef Reziki, est entré dans une nouvelle dimension à l’issue de sa victoire dans la troisième saison de l’émission « Nouvelle École » sur Netflix. Désormais installé à Paris, l’éducateur de formation continue de transmettre sa passion et clôt le chapitre de sa première vie dans l’EP « Chute Libre ».
De la perte de contrôle aux sensations fortes en passant par le déclin et le changement, le titre de votre dernier EP (le troisième après avoir sorti également trois albums) « Chute libre » peut laisser place à de multiples interprétations. Quelle est la vôtre ? C’est avant tout cette idée de saut dans le vide, de saut dans l’inconnu qui implique beaucoup de sensations fortes. Ça représente une parfaite métaphore de tout ce que j’ai pu vivre ces derniers mois. L’attente avant la diffusion de « Nouvelle École », le fait que ça sorte et que tout aille très vite. Ça peut à la fois faire peur et c’est en même temps beau à vivre. Pour l’anecdote, l’idée m’est venue quand je tournais le clip pour « Turbulences » dans lequel je saute en parachute. L’objectif était alors de rapper pendant la chute libre. C’est en rentrant de ce tournage que je me suis rendu compte que je voulais ce titre.
Dans « Turbulences », justement, vous évoquez le fait que vous êtes « peut-être sur terre pour dénoncer un tas de drames ». Votre volonté reste la même qu’à vos débuts il y a plus de dix ans, c’est-à-dire faire passer des messages ? C’est intrinsèque à la personne que je suis mais ce n’est pas une condition sine qua non de ma musique. Je n’ai pas de ligne éditoriale précise quand je me mets à écrire. Je le fais spontanément, à l’instinct, car il y a certaines causes qui me tiennent à cœur. Ce n’est toutefois pas une obligation et il y a d’ailleurs certaines chansons où je parle juste de moi ou d’autres choses.
Vous définissez votre style comme un « nouveau rap à l’ancienne », Qu’entendez-vous par là ? Beaucoup de gens me collent l’étiquette de rap à l’ancienne et cette appellation est venue d’un ami en studio qui a désigné mon style de la sorte. Ça me définit assez bien. Quand on écoute ma musique, on sent les influences d’un rap plutôt années 90-2000 dans la manière de poser, d’écrire ou encore dans la voix. Mais dans « Turbulences »,par exemple, on ramène des beats un peu bump up (des instrus énergiques, puissantes et qui donnent envie de bouger – nda). Il y a donc un mélange de sonorités modernes avec des propos un peu à l’ancienne.
Vous accomplissez un rêve sur cet EP en réalisant un featuring avec Youssoupha. Un artiste qui rappe depuis 1993, soit cinq ans avant votre naissance, comme il le rappelle sur « Demain tout ira mieux » et qui vous a surtout donné l’envie de faire ce métier. C’est assez incroyable ! Au-delà du rêve, c’est une rencontre humaine et pas seulement artistique. Nous sommes très connectés. On a passé beaucoup de temps sur le morceau et on a essayé beaucoup de choses. Je suis très content. C’est une jolie case cochée sur ma liste.
Vous avez croisé la route d’autres légendes de la scène dans l’émission avec Aya Nakamura, SDM ou SCH. En quoi vous ont-ils aidé pour la suite de votre carrière ? Ils m’ont tous les trois donné à peu près le même conseil pendant le tournage : « Tu viens de gagner mais la plus grosse épreuve c’est celle qui t’attend ». J’ai pris conscience que le succès ne devait pas être une zone de confort dans laquelle je me repose. J’ai encore beaucoup de choses à prouver.
Dans « L’ordre des choses », vous montrez à nouveau que votre musique est très personnelle en évoquant votre amour pour votre famille. En quoi l’éducation permet-elle de résister plus facilement aux dérives de la notoriété ? Il n’y a pas de formule secrète pour se prémunir même si l’éducation est l’un des remparts les plus solides. Il est essentiel de se sentir protégé par son entourage. J’ai eu six, sept mois pour me préparer à tout et ça a été vraiment le meilleur bouclier.
Votre mélancolie est tout particulièrement présente dans votre duo avec le virtuose Sofiane Pamart sur « Épilogue ». Cette forme de fragilité affirmée depuis le début de votre carrière n’est-elle pas une arme pour les autres rappeurs ? Je vois quelque chose de beau dans le fait de parler de sensibilité, de mélancolie, de nostalgie, de choses tristes…Il y a un côté très solide et, on en revient à l’éducation, ce n’est pas un aveu de faiblesse de parler de choses profondes.
Vous affirmez dans « Générique de fin » que l’EP n’est que la fin d’un chapitre. À quoi ressemblera le prochain ? J’ai envie de fermer la parenthèse de tout ce que j’ai pu vivre grâce notamment à « Nouvelle École » et aussi des douze dernières années où je me suis battu pour mon rêve. J’ai déjà fait plein de belles choses qui ont changé ma vie mais j’ai désormais envie de regarder vers l’avenir. J’ai de nouveaux projets, de nouvelles ambitions, comme l’écriture en ce moment d’un nouvel album.
Frédéric Ernotte - « J’aime surprendre et captiver là où on ne m’attend pas »
Frédéric Ernotte
« J’aime surprendre et captiver là où on ne m’attend pas »
Mots : Barbara Wesoly
Photo : Christophe Wautelet
A la noirceur de ses romans, Frédéric Ernotte oppose un enthousiasme lumineux et une écriture qui se fait le terrain de jeu des dilemmes et des voltes-face les plus ingénieuses. Dans « Le malheur des uns », son captivant dernier thriller, il imagine ainsi une agence confidentielle auprès de laquelle tout un chacun peut commanditer sa vengeance, au risque d’amorcer un glaçant dérapage incontrôlé.
Dans « Le malheur des uns », l’on contacte l’équipe de Schadenfreude, afin de prendre sa revanche sur un proche ou une connaissance, sans se salir les mains. A titre personnel, auriez-vous le fantasme de faire appel à un tel organisme ? Plutôt de le créer ! J’ai un jour découvert par hasard la Schadenfreude, ce terme allemand, qui se définit comme : « la joie que l’on ressent face au malheur d’autrui » et il m’a fasciné. Il résumait à merveille cette forme malsaine de plaisir que l’on a tous un jour ressenti à voir le destin égratigner une personne qui nous avait blessé. Et je trouvais passionnante l’idée de rendre ce principe voulu, prémédité et organisé.
Permettre aux victimes de devenir à leur tour bourreaux est le leitmotiv de Schadenfreude. Une expression de toute-puissance qui prend pourtant la forme de petites mesquineries ou d’opérations insolites. La vengeance devait-elle être douce pour être d’autant plus réaliste ? Il est bien plus fréquent d’en vouloir à son patron d’avoir refusé une augmentation ou à son voisin dont le chien aboie toutes les nuits, que de croiser un tueur en série. Les représailles devaient donc sembler inoffensives ou drôles pour se révéler plausibles et dès lors vraiment effrayantes. Remplacer un coup de couteau par un café macchiato qui vous tombe dessus peut prêter à sourire. Mais lorsque l’acte se répète au quotidien, sans que l’on sache d’où, de qui et quand il viendra, cela devient une forme de violence psychologique aussi subtile que cruelle. On peut, à première vue, y voir des scénarios cocasses, jusqu’à s’imaginer en proie plutôt qu’en bourreau et se savoir dans un viseur invisible. Au fond, même si j’ai écrit des récits bien plus sanglants, celui-ci par sa mesquinerie humaine est peut-être le plus noir de tous.
Vos personnages oscillent sans cesse entre actes illégaux et principes moraux, double vie et syndrome de justicier. Le mensonge est-il finalement le véritable héros de cette histoire ? C’est en effet l’élément central du livre. Et surtout, à mesure qu’il s’étoffe, il force à jongler entre les réalités. Tous les protagonistes ont un secret, le conserver tourne à l’obsession, jusqu’à prendre les décisions les plus extrêmes. Et puis, tout y est subjectif, à commencer par l’injustice et par le désir de rétablir un pseudo-équilibre. Mon souhait était que tout au long des pages, l’on se demande ce qui à nos yeux fait pencher la balance entre la légitimité et l’inacceptable.
« Le malheur des uns » est votre quatrième ouvrage, 13 ans après « C’est dans la boîte », qui marquait vos premiers pas d’auteur. Vous étiez-vous toujours imaginé romancier ? Absolument pas. J’ai écrit mon premier livre en réponse à un pari avec l’un de mes professeurs d’université, alors que j’étudiais le journalisme. Après lui avoir rendu une nouvelle, il m’a mis au défi de m’attaquer à un roman. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit oui, sans doute par goût du challenge. Cinq ans plus tard sortait « C’est dans la boîte », qui s’est écoulé à des milliers d’exemplaires et s’est retrouvé en tête des ventes. C’était tellement improbable. Mais j’y ai découvert un immense plaisir à raconter des histoires et d’autant plus lorsqu’il s’agit de brouiller les cartes. J’aime être là où on ne m’attend pas.
On vous qualifie d’ailleurs souvent de barman littéraire, pour votre capacité à mixer les genres, en un cocktail captivant. Quels en sont les ingrédients ? La curiosité, qui m’amène à me poser constamment mille questions sur le monde et puis un côté espiègle, empreint d’humour noir. J’aime aussi travailler par couches successives, imaginer ce qui se cache sous la surface, jouer de ces réalités multiples. Et laisser une part de mystère pour permettre à chacun de s’approprier les lieux et les personnages et de les rendre ainsi d’autant plus vrais.
Un nouveau projet est-il déjà sur les rails ? Pas encore. Je suis un peu comme une voiture dont on remplit le réservoir pour écrire et qui a besoin de temps pour se recharger une fois le livre achevé. Et puis pour promouvoir « Le malheur des uns », j’ai entamé ce que j’appelle une « tournée improbable ». Des évènements insolites qui permettront d’échanger autrement autour du roman. Le premier a pris la forme d’une table d’hôte avec un caviste et un chef, où l’on pouvait venir bien manger et parler littérature. Je pense aussi à une rencontre et un séjour dans une maison d’hôtes Namur. Et puis un mini-golf ou une descente de la Lesse, je ne place aucune limite. Pour peu que ce soit surprenant et à contre-courant.
J’écris des thrillers, mais j’aspire à créer un maximum de souvenirs lumineux avec ceux qui m’accompagnent. Et quand mes batteries seront à nouveau pleines, je reviendrai vous jouer de mauvais tours.
Le malheur des uns de Frédéric Ernotte, Editions Phénix Noir.
Isabelle Bary - La grâce du doute
Isabelle Bary
La grâce du doute
Mots : Barbara Wesoly
Photo : Olivier Charlet
Qu’est-ce qui définit réellement, intimement, ceux que nous sommes ? Et comment délier notre identité de celle par laquelle le monde nous détermine ? Dans son nouvel ouvrage, « Le second printemps », Isabelle Bary questionne avec délicatesse les loyautés qui construisent les êtres et nous entraîne dans un voyage intérieur tendre et sensible.
Ce roman, le 9e, marque votre retour, 7 ans après « Les dix-sept valises ». Quel en a été le point de départ ? C’est la vie qui m’inspire, amène un sujet vers moi et me donne envie de le creuser. Pour « Le second printemps », il s’agissait des questionnements que traversaient les femmes de mon entourage et de l’ambivalence qu’entraîne le fait de vieillir au féminin, entre les injonctions à s’accepter et le diktat du jeunisme. Et puis, ils ont progressivement laissé place à une réflexion sur la liberté, dans sa globalité. Car, au fond, quand peut-on être véritablement libre ? Réellement soi et pas une vision modelée par la société ? C’est ainsi qu’en parallèle à Adèle, mon héroïne, qui à 52 ans se cherche vraiment pour la première fois, j’ai imaginé des compagnons de tous âges et origines, masculins comme féminins. J’ai la certitude que cette crise identitaire peut toucher chacun d’entre nous.
Cette histoire est en effet celle d’ébranlements intérieurs. D’Adèle, qui, en pleine cinquantaine, se confronte à la vision étriquée de l’âge dans laquelle on enferme les femmes. Mais aussi d’Emma, trentenaire qui tente de donner un sens à sa vision de la foi. Y avait-il une part de vous en chacune d’elles ? En tant qu’écrivain, on habite toujours ses personnages, mais pas forcément au sens littéral. Ce n’est pas un livre autobiographique, mais toutes les deux posent en effet le même regard sur le monde que le mien. Un regard qui interpelle et refuse les certitudes. Nous avons tous nos chaînes et nos loyautés. Pour moi, elles prennent la forme d’une méritocratie et d’une obligation de productivité, héritée de mon éducation. Mais si l’on retire ce que l’on m’a inculqué, qui suis-je ? Si l’on met de côté ces liens qui me rattachent aux autres, qui font de moi une enfant, puis une épouse, une mère, une travailleuse, avec un certain statut social et une origine, qu’est-ce que je souhaite vraiment ? Et qu’est-ce que le bonheur pour moi ? C’est ce chemin complexe qu’empruntent Adèle, Emma et ceux dont elles croisent la route.
Vos personnages marchent vers l’Espagne, réalisant un voyage initiatique à la rencontre d’eux-mêmes. Pourriez-vous entreprendre un périple comme le leur ? Je l’ai fait, mais contrairement à eux, mon voyage n’a duré qu’une semaine et non des mois, durant laquelle j’ai réalisé une étape du Chemin de Compostelle avec mon fils aîné. Pas dans un but religieux mais pour la marche en elle-même. Nous sommes toujours connectés à notre smartphone, à internet et aux réseaux. Sans cesse confrontés au bruit. Et c’est par une forme de silence que l’on peut aller chercher qui l’on est vraiment. En quittant ces rails du quotidien. C’est à la fois indispensable et terriblement difficile. Ralentir est devenu un acte militant. Et quand on chemine à pied, on a l’obligation d’écouter son rythme, sinon on s’essouffle. Il n’y a pas de distraction autre que la nature, le paysage, ceux qui nous entourent et soi surtout. C’est une émancipation incomparable.
Le voyage était déjà au cœur de votre premier récit, Globe Story. Il l’est à nouveau dans celui-ci. Résonne-t-il finalement dans tous vos ouvrages ? C’est certain, d’autant qu’il a été d’une certaine façon à l’origine de mon écriture. J’ai achevé très jeune des études d’ingénieure commerciale puis j’ai directement rejoint une agence de publicité. Mon compagnon, qui allait devenir mon mari, travaillait dans l’audit. Après trois ans, nous avons décidé de tout lâcher, d’aller à contre-courant de ce schéma qui veut que l’on trouve un emploi, que l’on s’installe et fonde une famille. Et sommes partis à l’aventure, pour un tour du monde d’un an, avec nos sacs sur le dos. C’était une expérience extraordinaire. Sur place, j’ai débuté un carnet de voyage littéraire, un rappel de ces cahiers de poésie que je tenais dans l’enfance. On est finalement revenus, à une vie plus rangée, un boulot et pour moi, à la création d’une société d’événementiel. Mais l’écriture continuait de m’accompagner et lorsque j’attendais mon premier enfant, j’ai décidé d’arrêter mon entreprise et un deuxième livre s’est imposé comme une évidence. Je n’ai plus jamais arrêté depuis.
Etes-vous déjà repartie sur le chemin d’un autre livre ? J’ai plusieurs histoires qui patientent dans des tiroirs. L’une d’elles notamment rend hommage aux hommes et parle de la difficulté qu’implique d’être dans leur peau. Plus que le sujet lui-même, ce qui m’anime c’est une réflexion à contre-courant. J’ai la certitude que le débat est ce qui nous enrichit. Je n’écris pas pour tenter de transmettre une vérité mais en espérant donner l’envie de douter.
Le second printemps d’Isabelle Bary, 180°Editions.
CHARLES - La double identité
CHARLES
La double identité
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : DR
Après le succès de son premier album « Until we meet again », l’auteure-compositrice-interprète Charlotte Foret, plus connue sous le pseudonyme CHARLES, bouscule ses propres codes avec un double EP intitulé « Sabotage » qui a pour particularité de contenir des morceaux entièrement déclinés en anglais et en français. Une œuvre introspective et percutante, toujours aussi ancrée dans l’univers dark pop, pour une artiste davantage éveillée sur la réalité de son monde.
Vous vous êtes longtemps refusée à chanter en français. Aujourd’hui, à 24 ans et après cinq ans dans le métier, la langue de Molière représente une nouvelle arme pour vous exprimer. Pourquoi avoir changé votre fusil d’épaule à ce moment-ci de votre carrière pour votre troisième projet ? J’étais jusqu’à présent matrixée par la musique anglaise. J’ai d’abord été forgée par les pop stars américaines et anglaises avant de dévier vers le rock. Mais en étant dans le milieu de la musique en Wallonie et en bossant avec des artistes qui chantent en français, je me suis rendu compte qu’il y avait plein de choses hyper cool. À côté de ça, mon label m’a orienté vers le français et j’ai accepté de tester sans pour autant forcer les choses.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans l’élaboration de ces titres ? Au début, j’avais du mal à me mettre dedans. Je n’avais jamais écrit en français. Parler et écrire un texte en français, ça n’a rien à voir. Il faut trouver les mots sans être trop « cucul » et sans être trop métaphorique. Il fallait que je trouve mon identité. Je n’ai pas tout fait toute seule car c’est difficile d’arriver et de s’improviser poète.
La langue de Shakespeare, elle, vous est plus familière depuis vos débuts dans la chanson. La grande majorité des titres a d’ailleurs tout d’abord été pensée en anglais. Effectivement, j’avais aussi envie de garder l’anglais car je suis amoureuse de cette langue. C’est ma culture et je n’avais pas envie de mettre ça sur le côté. J’ai donc proposé deux versions de chaque chanson. Toutes les chansons sont d’abord sorties en anglais sauf « le marbre ». C’est la seule chanson que j’ai écrite en même temps dans les deux langues.
Après l’exploration de thématiques fortes comme les violences conjugales ou la boulimie dans vos premières œuvres, vous abordez cette fois-ci les abus psychologiques (sur « Inner Peace »/ « silence ») ou encore l’addiction à la drogue (sur « Marble »/ « le marbre »). L’utilisation de votre langue maternelle ne semble pas avoir d’emprise sur votre volonté de faire preuve de sincérité. Certains artistes chantent en anglais par pudeur. Cela n’a jamais été mon cas. En français, c’est la même chose et c’est même encore plus poignant. Je n’ai pas peur de poser des mots crus et très imagés. Après, c’est vrai que tout le monde comprend désormais ce que je dis. Je parle de trucs un peu trash parfois mais je ne m’en cache pas. Je partage avant tout mon histoire. Mes chansons, c’est mon journal intime.
Le titre de l’EP “Sabotage” est un mot compréhensible aussi bien pour les francophones que pour les anglophones. Selon la définition du dictionnaire, cela se traduit par le fait de détériorer volontairement et clandestinement quelque chose. Expliquez-nous le processus de réflexion derrière le choix de ce terme. Chaque chanson est l’évolution de la période du Covid et de sa sortie. « Insecure », par exemple, je l’ai écrit quand j’avais 19 ans. J’étais vraiment dans ma bulle. Je m’autosabotais à ce moment-là. J’avais beaucoup de troubles du comportement alimentaire, je faisais des crises d’angoisse… Le déconfinement a lui été une période des excès et des extrêmes. Je me suis détruit un peu la santé en me mettant dans de gros états de fatigue. « Silence », elle, parle de quelqu’un qui me sabote dans le sens où j’étais dans une relation toxique. Chaque track a ainsi ce truc d’autosabotage et de sabotage extérieur.
Le double EP parle en dernier lieu de la quête de soi à travers « Mon ombre » (« Insecure ») donc et « Le mal en personne » (« Bad Person »). Il y a trois facettes dans ma personnalité musicale. Il y a la CHARLES qui adore faire des ballades, celle qui adore faire de la grosse pop électro et celle qui adore faire du rock. J’essaye de regrouper à chaque fois ces trois personnalités dans mes projets. Dans cet EP, je suis plus dans une vibe badass électro et sur une vibe ballade. Plus que rock car je l’avais déjà explorée. « Mon ombre », c’est l’une des toutes premières chansons que j’ai écrites dans ma vie. J’étais à mon pic de vulnérabilité. Je ne savais pas où j’allais être dans les années futures. Dans ce titre, j’ai choisi de personnifier mon anxiété. Pour « Le mal en personne », j’avais envie de terminer avec une touche de légèreté à l’accent pop country. J’y évoque des petites conneries qu’on a tous faites, ou presque, et qui me font me demander si je suis une bonne personne. J’ai trop peur de la crise de la quarantaine et je ne sais pas pourquoi.



















