Stéphanie Crayencour
« L’écriture est un territoire où je peux être pleinement moi-même »
Mots : Barbara Wesoly
Photo : Loïc Guibert
Actrice, elle a longtemps prêté son visage et sa voix aux récits des autres, avant de livrer les siens. Avec « Tuer mon père ou lui pardonner », Stéphanie Crayencour signe un second ouvrage subtil et puissant sur le pardon et le cheminement vers la guérison. Une traversée à la fois intime et universelle, d’une lumineuse beauté.

Il y a deux ans, vous racontiez dans « Le Papillon d’Or » votre quête de sens, après le suicide de votre frère Maxime. Ce premier livre a-t-il fait naître en vous l’évidence, la nécessité de continuer à écrire ? En partageant mon vécu à travers ces pages, j’ai été infiniment touchée de voir qu’il suscitait une forme d’unité face à ces questions qui nous ébranlent tous. En parallèle, mon ressenti au décès de mon père a été tout autre qu’à la mort de mon frère et m’a amenée à éprouver le besoin d’entamer une profonde réflexion, cette fois sur le pardon, et de recommencer à lire, apprendre, échanger sur ce sujet, comme j’avais pu le faire pour mon premier ouvrage. Et puis, j’aime écrire. Profondément. C’est un terrain sur lequel je me sens complètement libre et sincère, loin du système de comparaison et de la quête de reconnaissance qu’implique mon métier d’actrice.
Avec « Tuer mon père ou lui pardonner », vous posez cette fois des mots sur les blessures de votre enfance. Avez-vous hésité à ouvrir cette nouvelle porte sur votre histoire personnelle ? Non, mais cette décision n’en restait pas moins difficile, d’autant plus qu’il était important pour moi de ne pas diaboliser mon père. Ce n’est pas un livre à charge, mais l’écho d’un travail sur moi-même et, plus encore, d’un processus qui me dépasse. Il m’a amenée au contact de personnes ayant connu l’impardonnable et ayant malgré tout trouvé la force de continuer, sans haine, sans colère, avec une immense résilience. J’ai alors choisi d’adopter les codes du roman, en mêlant fiction et réalité, afin de pouvoir raconter ce voyage initiatique avec une part d’humour et de tendresse.
Il décrit une relation marquée par l’absence et la souffrance, mais aussi, pas à pas, par la réparation. Vous écrivez cette phrase très forte : « Pardonner, c’est renoncer à tout espoir d’un passé meilleur. » La reconstruction demande-t-elle l’acceptation de ce qui a été brisé, pour pouvoir en faire le deuil ? On peut passer de très nombreuses années à attendre le pardon d’un parent, d’un partenaire, d’un ami. À espérer des mots dont l’absence laisse en nous de la rage, de la colère, qui nous abîment. Ce parcours m’a permis de comprendre que pardonner nous ramène à nous-mêmes davantage qu’à celui qui nous a blessés. Sur un chemin qui commence par nous et qui parfois s’impose au-delà de nous. J’ai été ébranlée par les témoignages de victimes de souffrances terrifiantes qui ont décrit le pardon comme un état de grâce, un cadeau. Je ne dis pas que j’en suis là, mais je me suis nourrie de leurs récits, avec l’impression de construire mon propre puzzle, une pièce à la fois, vers une forme de guérison.
Vivre depuis plusieurs années en France, à distance géographique de votre passé familial, vous permet-il de l’évoquer avec plus de recul et de liberté ? Certainement. Pour finaliser la relecture de ce livre, je me suis installée avec mon compagnon et ma fille, alors que j’étais enceinte, dans une maison isolée près d’Aix-en-Provence. J’avais coupé mon téléphone afin de me détacher de tout et de me retrouver seulement face à ces pages. Même si j’aime la Belgique, elle est chargée de nombreux souvenirs compliqués et je ne me vois pas y revivre pour l’instant.
Envisagez-vous également de renouer prochainement avec votre métier d’actrice ? J’y suis toujours profondément attachée et je rêverais aussi d’adapter ce livre au cinéma. J’ai récemment retrouvé avec bonheur Éric Judor, avec qui j’avais tourné « Platane », pour un petit rôle dans son dernier long métrage. Pour autant, je ne m’imagine pas partir en tournage pour le moment. Ma fille a trois ans, mon fils quelques mois et être maman me comble. Je tiens à savourer ces instants précieux avec eux. Mes enfants sont mes maîtres spirituels. Mon chemin vers l’écriture a commencé avec eux. Ce second livre est également né du fait que je savais que j’allais devenir mère d’un garçon. Il me fallait me libérer des traumatismes vécus avec mon père, qui avaient conditionné mes rapports aux hommes.
Avez-vous l’impression d’être parvenue à une forme de paix ? Je suis heureuse et apaisée. J’arrive aujourd’hui, sept ans après sa mort, à dire que j’aime mon père. Son décès et cet ouvrage ont permis de nouer un autre lien à lui. Pour autant, cela ne m’empêche pas de continuer ce processus de guérison et je sais que rompre avec la transmission de cette histoire passera certainement encore par l’écriture.

Tuer mon père ou lui pardonner,
Stéphanie Crayencour, aux éditions Leduc.

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