THOMAS GUNZIG
Au sommet de l’imaginaire
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Jean-Philippe Baltel
Jusqu’où l’humanité serait-elle entraînée si elle perçait l’un des plus grands mystères de son existence : ce qu’il advient après la mort ? Que deviendrait l’invisible une fois déchiffré ? Source de connaissance ou au contraire objet de toutes les convoitises ? Avec « Spectres », Thomas Gunzig signe une magistrale odyssée des profondeurs du vivant jusqu’aux confins de l’espace-temps.
« Spectres » nous emporte dans une traversée au cœur d’une dimension parallèle. Une épopée d’une remarquable cohérence, au point de sembler pleinement ancrée dans le réel. Son écriture vous a-t-elle conduit à un véritable voyage scientifique, philosophique, voire métaphysique ? Oui, même si cet univers m’était, d’une certaine façon, déjà familier. Mon père était chercheur en astrophysique et professeur d’université. Il a travaillé avec les plus grandes figures du domaine, qui venaient parfois à la maison. J’ai ainsi grandi au milieu de leurs discussions scientifiques qui m’intriguaient, me captivaient, même si je ne les comprenais pas forcément. Parallèlement, mes premières lectures furent des ouvrages de science-fiction. Pas parce que je rêvais d’une vie dans les étoiles ou de batailles interstellaires, mais parce que ces récits interpellaient avant tout le devenir de l’humanité. Lorsque l’idée de « Spectres » a émergé, j’ai compris que son écriture allait ouvrir dans mon esprit un vaste champ de questions auxquelles je devrais trouver des réponses. J’ai consacré un an à la recherche. Mon ambition était de placer le lecteur dans un futur qui lui apparaisse à la fois pleinement plausible et infiniment plus vaste que lui.
Après le survivalisme post-apocalyptique de « Rocky, dernier rivage », vous poursuivez toujours plus loin votre exploration du récit futuriste. Est-ce le vertige des possibles qu’il ouvre qui vous pousse à y revenir ? J’aime le déplacement du regard, le changement d’échelle que cette littérature permet. Elle plonge très profondément dans les racines de l’imaginaire et, dans le monde que nous habitons aujourd’hui, où les transformations s’accélèrent de manière constante, elle nous offre paradoxalement un espace où nous interroger sur nous-mêmes, sur notre nature et ce que nous sommes en train de devenir.
Ce roman résonne en effet avec notre époque et son actualité, puisqu’en toile de fond s’y dessinent aussi la perspective de l’effondrement climatique et cette course effrénée à la rentabilité que même la mort ne semble plus capable d’interrompre. Exactement. Ni la disparition progressive de la nature, ni celle des humains. Le capitalisme exploite tout ce qui peut l’être, les forêts et les fonds marins, le génome, l’attention et les relations. Et dans le livre, jusqu’au « plan secondaire », ce lieu d’après-vie, quitte à nous entraîner vers notre destruction. C’était également l’occasion d’évoquer notre rapport au passé et à la mort, la nôtre comme celle des autres, à ce qu’ils nous laissent et à ce que nous transmettons. Des questionnements qui finalement sont indissociables de notre réflexion sur l’avenir.
Vous écrivez « Les vivants ont besoin de la mémoire de ce qui les a précédés ». Plus que dans le futur, l’ailleurs ou les étoiles, la réponse à notre quête de sens se trouve-t-elle dans notre histoire collective ? Il est évident que nous sommes le fruit de ces centaines de milliers d’années d’évolution culturelle, sociale, scientifique, vécue par ceux qui nous ont précédés. Mais je m’identifie aussi énormément à Léa, le personnage principal de « Spectres ». Comme elle, j’aurais aimé être scientifique. Je comprends sa curiosité et son besoin viscéral de percer les méandres de l’univers. En tant qu’êtres humains, nous sommes, je pense, bercés par ce double mouvement entre l’ancrage dans nos racines et l’élan vers l’ailleurs. Par ce besoin fondamental de comprendre le fonctionnement, la raison d’être de ce que nous vivons. C’est en cela que science et philosophie sont finalement si proches.
Revient-on changé après avoir imaginé et exploré d’autres dimensions ? Sans doute, comme pour tout ce que l’on écrit, court texte ou long ouvrage. Mais il est vrai qu’en créant « Spectres », je voulais signer mon roman le plus ambitieux jusqu’ici. Tant par son ampleur et le travail qu’il m’a demandé que par les significations éthiques et métaphysiques qu’il porte. Je n’aurais pas pu l’écrire plus tôt. J’étais trop jeune, trop impatient pour un tel degré d’obstination, de détermination et d’énergie. Il y avait quelque chose d’intimidant à me retrouver au pied de cette montagne gigantesque, avec le sentiment de n’être équipé que d’un petit sac à dos. Mais en même temps, j’en ai éprouvé beaucoup de plaisir, j’ai aimé me confronter à cette immensité. Et cela me donne envie de poursuivre sur cette voie pour le prochain livre. Et qui sait, de continuer à gravir d’autres sommets.
Spectres, Thomas Gunzig, Editions Au diable vauvert.

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