Jérémie Renier
Un deuil glacial
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : Christophe Brachet
De « La Promesse » à « L’Enfant » en passant par « Cloclo » et « Saint-Laurent », Jérémie Renier représente le cinéma belge depuis pas moins de trente ans. Dans son dernier projet, le Bruxellois de 45 ans troque ses personnages pour une intimité plus brute à travers le documentaire « D’un monde à l’autre ».
Le décès de l’acteur français Gaspard Ulliel a secoué le monde du septième art en 2022. Son meilleur ami, Jérémie Renier, avait alors dû faire face à la douloureuse épreuve du deuil. Après une pause de carrière et un long parcours introspectif, sa rencontre avec l’explorateur Loury Lag a changé sa manière de voir sa vie sur Terre. Elle lui a permis de survivre au sortir d’une expédition aussi dangereuse que libératrice de 3 400 kilomètres en Arctique qu’il raconte dans un film poignant et porté par la résilience.
Pourquoi avoir décidé de faire de votre odyssée, qui visait avant tout à vous sauver, un documentaire ? J’avais envie au départ de raconter l’histoire de Loury et de poser mon regard sur lui. Ce n’est que par la suite que l’idée a germé d’être plus intime. J’ai pris avec moi une caméra et un caméraman qui est un ami d’enfance, le Belge Fabien Ruyssen. C’était un vrai pari parce que je ne savais pas si j’allais pouvoir raconter une histoire et si j’allais pouvoir avoir des images. Techniquement, c’était très compliqué. On l’a fait à l’instinct.
Comment avez-vous convaincu votre famille, vous qui avez trois enfants, que c’était une bonne idée alors que vous risquiez votre vie ? Personne ne se rendait compte du danger réel. Ils étaient conscients aussi de là où j’en étais dans ma vie à ce moment-là. Je souffrais et cette proposition était salvatrice. On en a parlé mais, en même temps, c’est comme si je n’avais pas non plus laissé le choix. Ils comprenaient que c’était nécessaire pour moi. Loury était tout de même conscient de là où il m’emmenait et il a souhaité faire un déjeuner avec nos familles respectives pour demander à ma famille si ça leur allait. Car il y avait une possibilité que je ne revienne pas.
Vous avez également dû vous convaincre vous-même de vous livrer intimement sur vos émotions. Ça a été un long processus pour devenir moins pudique, pour me dévoiler. J’ai une amie actrice qui m’a accompagné un peu sur le film, qui m’a donné son regard et ses retours. À un moment, sur l’une des versions, elle m’a dit : « Mais tu es où Jérémie ? ». Je ne comprenais pas et j’étais surtout un peu choqué car j’avais l’impression que j’étais déjà trop présent. Elle affirmait que l’on voyait de belles images mais elle m’expliquait que ce que les gens voulaient savoir était ce qui se passait en moi. Elle m’a dit : « Utilise ce procédé pour pouvoir passer le message que tu as envie de passer, nous dire qui tu es et donne-nous ton regard ». Ça a été un vrai déclencheur. Je me rends compte aujourd’hui que c’est la seule possibilité que j’ai eue de pouvoir raconter un peu plus qui je suis. C’est un vrai objet qui parle de quelque chose qui m’anime par rapport au regard que j’ai sur l’humain, sur le vivant, sur l’invisible.
Le film propose un voyage exceptionnel à travers le deuil et l’amitié. En quoi votre rencontre avec un personnage comme Loury vous a donné cette énergie pour tenter de « survivre » et de vous « sentir vivant »? Il a perçu quelque chose en moi que je n’avais peut-être pas perçu. Sa proposition partait déjà de là. Je pense qu’il sentait que si je partais avec lui, il allait se passer quelque chose en moi. Après, c’est un long chemin. Le fait d’être dans un endroit qui est un des plus dangereux au monde, où la mort est à peu près partout, réveille sans doute une part de vie en nous. Il y a beaucoup de choses que je n’ai pas conscientisées. Je l’ai perçu comme étant un guide qui m’accompagnait, qui me poussait, qui m’a déstabilisé, qui m’a fait mal, pour arriver à peut-être reprendre vie.
N’avez-vous pas peur que, désormais, le shot d’adrénaline et de danger soit votre seule manière d’affronter les épreuves de la vie ? Non, il y a plein de manières de traverser un deuil. Ici, elle était symbolique aussi. C’est pour ça que j’ai vu un film, une fable, un conte initiatique.
C’est votre toute première réalisation en solo. Cela vous a donné envie d’explorer davantage ce métier ? J’ai toujours voulu réaliser depuis que je suis gamin. Même avant de jouer. J’étais beaucoup plus attiré par le fait de raconter des histoires que de participer à une histoire. Le métier d’acteur est venu combler cette envie et j’ai découvert un autre médium, une autre façon de pouvoir accompagner ça. Mais il y a quelque chose de beaucoup plus nourrissant pour moi d’être à la genèse d’un projet. J’en ai d’autres en tête. Ce qui m’a surtout plu aussi grâce à ce documentaire et la façon dont il s’est construit, c’est la liberté qu’il m’a permis d’avoir.
Le fait de vous retrouver devant la caméra sans jouer vous a aussi redonné l’envie d’être acteur. Ça a réanimé quelque chose en moi qui s’était un petit peu épuisé, oui. Ça fait trente ans que je fais ce métier, il y a des moments où on se pose la question de savoir si ça nous remplit toujours.

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