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Amélie Nothomb

« Même lorsque son absence est source d’un désespoir infini, on ne devrait jamais considérer l’amour comme une obligation »

Mots : Barbara Wesoly
Photo : Jean-Baptiste Mondino

Que devient l’attachement lorsqu’il n’appelle aucun retour ? Peut-il mener à tous les renoncements, jusqu’au sacrifice ultime, celui de soi-même ? Avec « L’adolescence du perroquet », son 34e roman, Amélie Nothomb livre une fable féroce sur l’amour parental et explore avec virtuosité les dynamiques de rejet, de fidélité et de devoir qui façonnent les relations.

Qu’est-ce qui vous a conduite sur le chemin de Jo, ce perroquet, Gris du Gabon pénétrant par hasard dans la vie d’Alban, un chroniqueur radio quarantenaire et célibataire ? Le point de départ en a été la rencontre avec un véritable Gris du Gabon, portrait de Jo, dont la personnalité et la complexité m’ont subjuguée. J’avais déjà exploré cette thématique dans « Psychopompe », tant les oiseaux, dans leur globalité, me fascinent. Ils sont des prodiges du langage, et tout particulièrement le perroquet. Sa phonation relève du génie absolu de la nature : son cri est le plus effrayant, son chant compte parmi les plus beaux et sa parole est stupéfiante. On croit très souvent que ces volatiles ne comprennent pas ce qu’ils disent. Je suis convaincue du contraire. Ils s’expriment avec une profonde honnêteté, parfois teintée d’une vacherie singulière. 

En adoptant cet oiseau, votre héros devient peu à peu pour lui un substitut maternel. Était-ce, par un subtil détour, un moyen d’interroger la parentalité et plus particulièrement le rôle de mère ? Autant celui de mère que de père en réalité. Je connais beaucoup de gens qui se sentent parents de leur chien, de leur chat ou de leur hamster. Certains y voient un phénomène parfaitement ridicule. Moi, pas du tout. Je comprends au contraire très bien que l’on puisse éprouver cet attachement viscéral en dehors de toute filiation biologique. Je l’ai vécu. Pas avec un animal, mais j’ai connu cette forme de coup de foudre de parentalité. C’est un lien très beau, mais qui peut engendrer des problèmes infinis. Il y a, en réalité, beaucoup de moi dans le personnage d’Alban.

Le roman se voit résumé par cette unique phrase : « L’amour n’est pas un dû ». Elle résonne évidemment dans le récit de ce tandem inattendu formé par l’homme et l’oiseau. Peut-elle aussi se lire comme une réflexion plus large sur les relations amoureuses et le couple ? Absolument. Nous sommes tous appelés à vivre un jour cette situation très dure qui consiste à ne plus être aimé. Mais je reste frappée par le fait que nombre de ceux qui en font l’expérience s’en indignent, comme si l’affection était une obligation. Je comprends la puissance d’une telle souffrance, le désespoir infini qu’elle suscite, mais je ne saisis pas la notion d’obligation qui s’y mêle. On présente l’amour filial et parental comme un impératif, alors qu’il existe tant d’exceptions à cela. L’amour, magnifiquement, exclut toute dette.

Au fil des pages, l’attachement se mêle au rapport de force. Le lien conduit-il nécessairement à une forme de possession ? C’est si communément vrai et tellement horrible. Qu’on fasse la confusion entre amour et appartenance ne peut mener qu’aux pires ambiguïtés. Une relation qui ne respecte pas l’absolue liberté de l’autre est vouée à l’échec. Et d’autant plus à l’adolescence, quand commence la transgression de ce désir de possession. Il est fondamental de le laisser s’exprimer.

Il se dégage de ce roman une atmosphère de conte philosophique à la fois malicieux, tendre et implacable, qui laisse au lecteur le sentiment d’une écriture jubilatoire. Était-ce le cas, avez-vous pris un plaisir particulier à l’écrire ? Je me suis beaucoup amusée, bien que certains moments m’aient bouleversée. Même si cette histoire n’est pas la mienne, elle trouve un écho en moi. Il m’est arrivé, moi aussi, de cesser d’être aimée et cette évocation m’a ébranlée. Mais c’était aussi une manière de sortir de mes propres souffrances.  

Parmi les derniers passages de cet ouvrage, il y a ces mots marquants : « Lorsque le réel nous refuse la vérité, c’est l’art qui nous la donne. » Est-ce aussi, pour vous, l’une des raisons d’écrire : laisser les mots vous conduire vers une autre forme de vérité ? C’est totalement cela. C’est ce qui m’amène toujours à affirmer que la littérature n’est pas une fuite, mais une façon d’affronter nos sentiments, nos douleurs et d’en sortir par la sublimation. Je me rends, par exemple, très fréquemment au Louvre, que j’évoque d’ailleurs dans cet ouvrage. Les tableaux que je vais y contempler sont terribles. Ils racontent des guerres, des amours, la mort également. Mais les voir magnifiés permet de les accepter. D’admettre que l’existence est violente, que nous sommes amenés un jour à mourir, ou à cesser de nous aimer, mais que cela n’enlève rien à la beauté de ce qui est vécu.

Amélie-Nothomb

L’adolescence du perroquet, 

Amélie Nothomb, Editions Albin Michel.  

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