Les heures précieuses de L’Artisan Du Temps
Mots : Barbara Wesoly
Photos : L’Artisan du temps
Pour un lieu dont la mémoire est le fondement et la préservation, sa vocation, un anniversaire prend une dimension particulière. Alors que l’Artisan Du Temps fête cette année ses vingt ans, son fondateur Gilles Clavareau raconte ce métier habité, où chaque mécanisme restauré résonne comme un acte de transmission et d’histoire.
Vous avez choisi le chemin de l’horlogerie à seulement seize ans. La passion pour ce domaine séculaire a-t-elle débuté par un coup de cœur d’enfant ? Totalement. Je viens d’une famille bruxelloise très modeste. En plus de son emploi, ma maman chinait des objets et les revendait en brocante pour nous assurer des vacances. Je l’ai accompagnée dès mes six ans, découvrant ce monde d’antiquités et surtout le plaisir de la recherche. Je collectionnais tout, avec une fascination particulière pour les trains électriques et plus tard, pour les réveils et les montres. J’ai commencé à dévorer des livres techniques et à démonter des modèles pour les analyser et, arrivé à l’adolescence, j’avais la certitude de vouloir être artisan horloger. Il m’a fallu un an et demi pour convaincre mes parents de me laisser arrêter mon cursus secondaire et partir en France réaliser une formation en alternance. Ils pensaient que le rythme intensif entre cours et apprentissage en entreprise me découragerait. Cela a été tout le contraire.
De retour après quatre années d’études, vous installez votre premier atelier dans la maison familiale puis, rapidement, inaugurez la boutique uccloise de l’Artisan Du Temps. Par besoin de suivre votre propre rythme, votre vision ? J’ai d’abord brièvement travaillé dans une bijouterie de renom mais j’étais frustré d’être relégué à changer des piles et des bracelets. Ce qui me faisait vibrer était de pouvoir toucher du doigt une part d’histoire et de la préserver. J’ai donc transformé ma chambre en atelier. J’y recevais mes premiers clients. Au bout de deux ans, en 2006, j’ai réussi à convaincre un banquier de me prêter cinq mille euros d’investissement. Aujourd’hui, nous atteignons des millions de chiffres d’affaires. Pour celui que j’étais, ayant grandi à mille lieues du luxe, cela reste fou, vertigineux.
Ces deux décennies ont vu évoluer profondément notre société et ses technologies. À une époque où les smartphones omniprésents donnent l’heure, la montre a-t-elle pris une dimension plus symbolique ? La considérer comme un objet pratique a toujours été une erreur. Elle n’a eu de cesse d’être un bijou, merveilleux par son ouvrage comme par son esthétique, conçue pour traverser les siècles. Preuve en est la quantité de modèles datant du 16e ou 17e siècle qui ont perduré jusqu’à nous. C’est un héritage exceptionnel, d’autant plus rare que certains garde-temps prennent de la valeur par leurs marques, leur patine. C’est toute la beauté de notre métier que de restaurer et de sublimer, sans dénatu-rer l’empreinte des années.
Il y a deux ans, vous ouvriez les portes d’Eveline Concept au Sablon. Une seconde adresse pensée pour jouer la continuité ou avoir son propre tempo ? Ma démarche a toujours été de mettre en avant les coulisses de l’horlogerie et de l’artisanat, pour faire naître la curiosité, émerveiller. Eveline est née d’un rêve qui m’accompagne depuis les premiers jours. Celui d’une boutique où collectionneurs, passionnés et curieux peuvent venir découvrir et partager. Un lieu où l’on vit le moment, sans précipitation aucune.
Quel est d’ailleurs votre rapport au temps et à son passage ? Il est particulier. À la fois très inscrit et absent. Je suis capable de travailler nuit et jour. Ma pratique demande une infinie patience et parfois des mois de restauration mais aussi une part d’effervescence. Je me réjouis de franchir ce cap de deux décennies et en parallèle ce n’est pas ce qui compte. Je pense déjà à la découverte suivante. Je reste un chasseur de trésors, qui n’est jamais aussi heureux que lorsqu’il trouve une pièce d’exception.

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