Tsar B
Mots : Jason Vanherrewegge
Photo : Jan Philipzen
Justine Bourgeus, plus connue sous le nom de scène Tsar B, sort fin janvier son troisième album intitulé « The Writer ». La Gantoise de 31 ans propose un opus honnête, né de son amour intense pour un écrivain, dans lequel l’imagination et le son se défient.
Pour vos dix ans de carrière en solo, vous nous offrez une ode à l’amour et à la vulnérabilité. Atteindre la barre des dix ans a été comme un retour à la raison même pour laquelle je fais de la musique : être radicalement émotionnelle et radicalement honnête. « The Writer » est dédié à l’amour de ma vie, et cette dédicace m’a ouverte d’une manière à laquelle je ne m’attendais pas. La vulnérabilité n’est pas un thème de l’album ; c’est sa méthode. J’ai donné de l’oxygène à mon amour, du feu, cela a rendu tout plus intense… C’était à la fois beau et difficile. Mais après une décennie, je voulais honorer cette vérité : ma musique est le seul endroit où je suis toujours complètement honnête, même lorsque je ne peux pas l’être avec des mots.
Vous étiez moins honnête auparavant ? Par le passé, j’étais plutôt quelqu’un qui cherchait à plaire. J’avais tendance à dire ce que les gens voulaient entendre, par peur de blesser, au point de devenir quelqu’un que je ne reconnaissais plus. Je pouvais être plus honnête dans ma musique mais pas forcément lorsque j’étais interviewée. Avec « The Writer », j’ai laissé le surréa-lisme devenir une manière de révéler plutôt que de dissimuler. Cet album est plus radical parce qu’il est encore plus sincère et vulnérable. Je l’ai écrit comme un rituel médiéval plein de références espiègles, une manière de documenter l’absurdité et la beauté de ce que je vivais. Mes influences, Jodorowsky, Lynch ou encore Carrington, m’ont appris que le symbolisme peut montrer ce que les mots ne parviennent parfois pas à dire, et je me suis laissée porter par cela. Il n’y a aucun compromis sur l’album. Les chansons d’amour, la colère, le désespoir, la nostalgie… Tout est pur et non retouché. C’est nouveau pour moi.
Vous êtes connue pour mélanger les genres. Ici encore, vous faites cohabiter la musique électronique, des influences néoclassiques et une pop avant-gardiste. L’expérimentation est-elle la partie qui vous fascine le plus dans votre travail ? L’expérimentation a toujours été l’endroit où je me sens la plus vivante. Je viens du violon classique mais j’ai grandi obsédée par les textures électroniques sombres. Et ces deux mondes se rencontrent naturellement dans ma musique. Pour « The Writer », cette collision est allée encore plus loin car j’ai commencé à travailler avec de l’an-
cienne polyphonie que mon frère a retrouvée dans de vieilles archives italiennes. Prendre ces voix chorales masculines oubliées du XVIe siècle et les façonner en chansons d’amour modernes donnait l’impression que le temps se repliait sur lui-même. J’adore quand la musique s’étend à travers les siècles, quand elle devient à la fois familière et étrangère. L’expérimentation n’est pas pour moi un concept, c’est un instinct. C’est ainsi que je trouve la vérité à l’intérieur d’un son. Je crois que c’est Aphex Twin qui a dit qu’à chaque fois que tu entends quelque chose que tu n’as jamais entendu auparavant, ton cerveau change pour toujours.
Dans des titres comme « I Wanna Love You » et « Fanatical/Radical », il y a même une aura mystique. Si vous êtes plus terre à terre, il y a quand même encore un côté vertigineux dans votre musique. Une grande partie de l’atmosphère mystique provient des anciennes voix que j’ai utilisées, mais aussi de l’état émotionnel dans lequel je me trouvais. J’étais submergée par l’amour, par la nostalgie, par la peur de perdre ce que j’aimais. Ce genre d’intensité peut sembler mythologique, presque religieuse. Ces voix polyphoniques ressemblent à des fantômes venus d’un autre monde, guidant ou hantant les chansons. Et les surréalistes qui m’ins-pirent m’ont appris que les symboles peuvent porter plus de poids émotionnel que la réalité brute. Alors j’ai laissé cette énergie prendre le dessus.
Votre univers artistique inclut aussi le cinéma, la danse et la mode. Retrouve-t-on tout cela dans vos concerts ? Oui, complètement. Mes concerts sont l’endroit où tous mes mondes se rencontrent. Je pense la mise en scène comme un cinéaste pense le cadrage, avec du mouvement, des ombres et du symbo-lisme. Le cinéma est l’un de mes médiums préférés, et en tant que compositrice pour films, je trouve la connexion entre l’image et le son indispensable. La mode représente aussi une partie du récit. J’adore rencontrer les créateurs, rêver avec eux, passer du temps dans leurs ateliers, écouter leurs histoires et je les emmène sur scène. Par contre, je ne vais pas danser. Je laisse cela aux danseurs qui utilisent ma musique pour danser sur internet. Mais s’il y a des gens qui veulent me rejoindre sur scène pendant la tournée, c’est très ouvert : voyons cela comme un concert de jazz improvisé.

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