Kevin Douillez - L’âme pour matière première, la peinture pour raison d’être
Kevin Douillez
L’âme pour matière première, la peinture pour raison d’être
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Sur ses toiles, le geste libère le chaos comme la poésie et les cicatrices deviennent renaissance. L’œuvre de Kevin Douillez vit, respire, ébranle et révèle plus que jamais sa sensibilité incandescente, avec la sortie d’un recueil entremêlant les réalisations et les mots.
Cette fin d’année 2025 a marqué la publication de votre premier ouvrage. Une rétrospective que vous définissez comme une extension de votre œuvre picturale. Comment la complète-t-elle ? Je voulais marquer l’achèvement de ces cinq années. Représenter le passage de cette étape en expliquant une part de mon processus créatif, ainsi qu’en racontant les différentes périodes qui ont marqué mon travail depuis mes débuts. Cet ouvrage ne se limite pas à une évocation photographique, mais comprend aussi des textes et des extraits de journaux intimes. J’écris énormément. J’ajoute d’ailleurs fréquemment des pensées, des citations derrière mes tableaux. Plus qu’une continuité, il s’agissait de livrer ici une part de moi encore plus intime et d’aller toujours plus loin sur ce chemin d’expression intérieure.
Vous êtes venu à l’art en autodidacte. Ressentiez-vous le besoin de développer un langage qui vous soit propre ? En effet, quoique les raisons aient évolué au fil du temps. Enfant, j’avais envie et besoin de fabriquer de mes mains et vers 10 ans j’ai commencé la céramique dans un club de dames retraitées, au sein de mon village. C’est l’une d’entre elles qui m’a amené, pour la première fois, à toucher à un pinceau et à peindre jusqu’à la fin de l’adolescence, qui a ensuite marqué une longue période d’arrêt. J’ai eu mille vies, devenant antiquaire, manager, reprenant l’école hôtelière, ouvrant mon propre restaurant. Et puis, vers 29 ans, j’ai traversé une période d’errance et de souffrance, bousculé dans mes certitudes par une rupture amoureuse et par la revente de mon établissement. Instinctivement, je suis revenu à la peinture, sans but précis. J’avais alors énormément de mal à mettre des mots sur le désespoir qui m’habitait et l’art était l’exutoire dont j’avais besoin pour me libérer de mes traumatismes. Par hasard, un ami m’a proposé dans la foulée d’intégrer son atelier. Quelques mois plus tard, en 2020, au moment de la crise sanitaire, tout a explosé, les ventes et les propositions se sont enchaînées, et je n’ai plus cessé de créer.
Vous associez vos tableaux à une forme de tension, de douleur, qui, par la peinture devient un voyage méditatif. Est-elle une catharsis, un moyen aussi d’éloigner les fêlures ? L’émotion est la source de ma créativité. Je ne peux travailler sans ressentir. J’ai la conviction que nous avons tous une raison d’être. La mienne est de sublimer mes blessures et ce qui me hante. J’ai appris à aimer ma part d’ombre et cette dualité entre obscurité et lumière, même quand elle se révèle de façon extrême. Ma pratique se nourrit de ce contraste, entre des moments de douceur et d’autres où une force, une rage, s’exprime.
Sur vos toiles, la matière est en effet projetée, lacérée, éclatée. La beauté naît-elle pour vous dans le combat ? Dans la lutte, dans le doute, dans une forme de chaos, mais aussi dans une ambivalence entre un besoin d’intensité et une recherche de paix. Les thèmes de mes œuvres sont directement liés à ces moments de lutte ou au contraire de calme intérieur. Ce n’est pas un chemin linéaire. Je ne peux pas tricher. Je vais parfois passer deux mois sans créer, bloqué par un syndrome de la page blanche. J’apprends petit à petit à accepter une certaine forme de lâcher prise.
Les raisons qui vous poussent aujourd’hui à peindre sont-elles les mêmes qu’il y a cinq ans ? Fondamentalement oui. Mes blessures sont et seront, je pense, toujours là. J’ai besoin d’une forme d’écorchure pour me lancer. Mais il y a eu du chemin aussi. Je suis plus apaisé. Mes premières toiles étaient ainsi dédiées à mes frères. Mon jumeau, tout comme celui que j’ai perdu avant la naissance, puisque nous aurions dû être des triplés. Cette blessure d’abandon ne me quittera pas, mais résonne désormais autrement.
Quels sont les projets qui vous animent ? Le 25 janvier 2026 s’achèvera ma première exposition muséale, au sein du CAP (Musée des Beaux-Arts de Mons). Pour la suite, je suis actuellement en discussion avec mon agent, Nathan Wisniec Brachot, afin de préparer une prochaine exposition à Paris, courant 2026. Et puis il y a New York où je rêve de pouvoir également présenter mon travail. La publication du livre représente en tout cas un tournant : l’émergence de ma nouvelle ère artistique.
Vous disiez, par la création, chercher l’harmonie dans le désordre. L’avez-vous trouvée ? Certains jours. J’ai surtout compris qu’il faut accepter de ne pas être aux commandes. Lorsque je peins, je rentre dans une forme de transe, laissant mes gestes me guider. Je ne sais pas à l’avance où je veux aller, ni où je vais parvenir. Parfois le résultat ne me plaît pas et dans ce cas, je détruis la toile. Cela fait partie du processus et de sa beauté. Le cheminement est plus important que la réponse.
GENEVIÈVE DAMAS : ENTRE TRAFIC ET ATHLÉTISME, UNE VIE VACILLE
GENEVIÈVE DAMAS
ENTRE TRAFIC ET ATHLÉTISME, UNE VIE VACILLE
GENEVIÈVE DAMAS
ENTRE TRAFIC ET ATHLÉTISME, UNE VIE VACILLEMots : ARIANE DUFOURNY
Photos : JF PAGA
Avec « Trace », Geneviève Damas explore le heurt entre un talent athlétique qui surgit et l’engrenage du deal où se trouve prise une adolescente. Deux lignes qui se croisent puis s’opposent, dans un récit traversé par une intensité à la fois brutale et profondément humaine.
Autrice, metteuse en scène et comédienne formée au théâtre, Geneviève Damas signe depuis plusieurs années une œuvre recon- nue, au croisement de l’écriture et de la scène.
Dans « Trace », elle donne voix à Farkass, une adolescente qui avance au jour le jour dans une cité bruxelloise tenue par le trafic. Elle vend après les cours, non par goût du risque, mais pour assurer le quotidien d’un foyer où chaque euro compte. Dans cet environnement où les règles s’apprennent vite et les menaces encore plus vite, Geneviève Damas capte avec une justesse remarquable le mélange de dureté, de lucidité et de vulnérabilité qui traverse son héroïne.
La rupture survient sur un terrain de sport, lorsque son professeur repère son endurance exceptionnelle. À travers cette rencontre, l’autrice ouvre une autre perspective : celle d’un corps qui découvre sa puissance, d’une adolescente qui, pour la première fois, se projette ailleurs que dans la seule survie. L’athlétisme devient un espace d’air, un rythme, une tension neuve, presque une révélation. Mais cette passion nouvelle se heurte rapidement aux exigences du réseau, aux attentes du supérieur, aux menaces latentes qui pèsent sur ceux qui dévient de leur rôle.
Geneviève Damas excelle à montrer comment deux trajectoires peuvent se heurter dans le même corps : celle façonnée par le réseau, et celle qui surgit lorsqu’un talent trouve, enfin, un espace pour exister. Elle ne dramatise pas, ne moralise pas ; elle avance au plus près, portée par une langue directe et tenue, qui capte la pulsation de chaque instant.
Un récit au bord du précipice, porté par une langue vive et un personnage qui se débat pour tracer sa propre ligne d’horizon entre deux formes d’addiction.
Parution en librairie le 21 janvier 2026
Trace, Geneviève Damas, Grasset
Roméo Elvis & Oscar and the Wolf - L’électrochoc belge
Roméo Elvis & Oscar and the Wolf
L’électrochoc belge
Mots : Jason Vanherrewegge
Photos : DR
Max Colombie, plus connu sous le nom de scène Oscar and the Wolf, et Roméo Elvis proposent l’une des collaborations les plus inattendues de l’année 2025 sur leur EP électro-pop « Jardin ». Une ode à la sincérité, à l’ouverture aux autres et à la beauté du contraste.
Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans la combinaison de vos deux univers ? Oscar : Rien ! Nous avons directement connecté. Il y avait une vraie énergie dans le studio. Certaines personnes n’aiment pas ça mais je pense qu’il faut être capable d’être fan de ce que tu crées pour que ça marche. Je me souviens d’une fois où j’ai entendu l’une de mes chansons et j’ai commencé à danser dessus. Certaines personnes ont alors commenté en affirmant que c’était égocentrique. Mais je ne pense pas la même chose. C’est primordial d’être fier de ton travail.
Dans « Je m’en Ballec », référence explicite à la fameuse phrase prononcée par Kevin De Bruyne, vous dites que vous formez le meilleur crossover belge et que de surcroît vous le faites sans chichi. Vous n’avez plus rien à prouver tous les deux. Est-ce la raison pour laquelle ça ne pouvait que fonctionner ? Roméo : Il y a plein de facteurs intéressants dans notre collaboration comme le fait de croiser les communautés, les genres artistiques et même nos différentes sexualités. Nous sommes d’un univers différent et, en même temps, je ne me suis jamais fait cette réflexion en faisant de la musique avec Max. La vraie première idée, c’était de savoir si, comme je l’entendais souvent, Max était un chouette gars. On s’est rendu compte seulement après que l’on faisait quelque chose d’important pour la cause belge et que l’on envoyait un super message. Cela n’existe que quand il y a de la sincérité derrière.
Oscar : Les Belges font tout « sans chichi ». Nous sommes en train de retourner l’industrie de la mode en faisant des choses meilleures que partout ailleurs dans le monde. Il y a quelques années, nous avons tué la concurrence dans le tennis et nous n’avons pourtant jamais fanfaronné. Nous gardons une certaine humilité. Nous avons toujours été l’outsider en tant que petit pays alors que nous brillons sur le plan culturel. Nous pourrions faire plus de bruit mais cela pourrait jouer en notre défaveur si on le fait.
Vous explorez de nouveaux mondes sonores dans cet opus. Qu’est-ce qui vous a le plus animé ? Oscar : J’ai aimé le challenge. Quand Roméo me disait qu’il voulait un son très agressif, j’avais envie de relever le défi. Mais j’aimais tout autant faire la fête et sauter sur « Bon Sens ». Chaque chanson, au final, nous procurait une joie bien particulière.
Roméo : Chaque son nous apportait une opportunité différente. « Crocodila », par exemple, je l’ai suggéré mais je suis plus allé dans le challenge sur « Lose My Baby ». C’est ce qui est fun : changer tes habitudes quand tu travailles. Nous avions vraiment l’envie de nous laisser aller et de créer notre style à deux.
Avec un titre comme « Jardin », la philosophie de l’EP consiste à dire qu’il n’y a pas vraiment un seul message principal mais que plusieurs y fleurissent. Roméo : Exactement ! Et on a vraiment fait ça dans un jardin à proprement parler aussi. Nous étions dans un studio avec la porte ouverte sur le jardin. Pendant que lui enregistrait, j’étais dehors en train d’écrire ou l’inverse. Nous étions dans une atmosphère telle qu’on la rêve dans un jardin. Le jardin, c’est l’endroit où différentes sortes d’humains se retrouvent et mettent leurs fleurs ensemble.
Vous vous montrez aussi vulnérables en abordant, notamment, la thématique de l’amour. Est-ce important pour vous de montrer cette facette dans un métier qui empêche parfois les hommes de le faire ? Roméo : C’est l’un des messages qui s’applique naturellement. Comme je viens d’une musique plus regardante et plus codifiée, il y a ce truc-là.
Oscar : Dans le monde du rap, tu peux plus facilement être appelé « folle » juste parce que tu chantes à propos de tes émotions. Ce que les gens n’aiment pas, c’est que tu perdes de la crédibilité parce que tu deviens émotionnel. C’est ce contre quoi on se bat. On veut sortir des cases et ne pas penser dans une seule direction.
C’est un signal fort que vous envoyez à la Belgique avec une association nord-sud. En tenant compte de votre passif avec le football (« Warrior » de Oscar fut l’hymne de notre pays au Mondial 2022 tandis que Roméo s’est associé avec Pablo Andres sur un titre parodique intitulé « Allez les Diables » pour l’Euro 2024), l’une de vos chansons pourrait-elle convenir pour la prochaine Coupe du monde en juin prochain ? Oscar : « Je m’en Ballec » avec Kevin De Bruyne (rires).
Roméo : À la base, on voulait la voix de Kevin De Bruyne dans la chanson mais ce n’était pas libre de droits. Blague à part, on a pensé à nous deux pour l’Eurovision aussi et ça fait toujours plaisir d’être sollicités. Pourquoi pas !
JULIE RAINS : UNE PLUIE DE SURPRISES
JULIE RAINS
UNE PLUIE DE SURPRISES
Mots : JASON VANHERREWEGGE
Photos : LINA WIELANT
Forte de l’expérience acquise aux côtés de sa comparse Sasha au sein du groupe JUICY, Julie Rens, dite Julie Rains pour orienter la prononciation de son nom, se lance dans un nouveau projet où elle explore sa propre musicalité, délaissant les sonorités jazz-pop au profit d’une touche plus déstructurée et imagée, avec l’appui du producteur électronique Rowan Van Hoef.
Le travail d’écriture et de composition de votre premier EP « Lentement » est centré sur la répétition et le temps long. Expliquez-nous. J’ai voulu aller chercher dans toutes mes inspirations musicales. Je viens à la base du classique. J’ai ensuite étudié le jazz au conservatoire avant de faire du rock… J’avais envie de tout mélanger et de le faire hyper lentement. Cela m’a ouvert plein de portes. Avec Rowan Van Hoef, on a d’abord joué les morceaux en live puis on les a enregistrés. On a fait les choses dans le sens inverse. Ça m’a permis d’éprouver la musique beaucoup plus profondément. J’avais envie de kiffer toutes les étapes. L’écriture était déjà une étape valorisante en soi.
Les paroles sont secondaires dans votre nouveau projet. J’avais envie que la musique puisse dire quelque chose au-delà des paroles et du chant. Cet EP représente une recherche. Les instruments ont autant de place que le chant. Nous sommes sur quelque chose où j’essaye de proposer des images. Que ce soit la voix ou l’instrumentalisation, ce sont des métaphores qui peuvent voyager et que tout le monde peut s’approprier.
« Doucement », premier titre que vous avez dévoilé, est assez différent du reste. C’est le plus pop de tous. C’est le seul qui a une structure que l’on identifie comme quelque chose que l’on connaît. Même au niveau des rythmes, des harmonies, c’est plus abor- dable. Ce morceau ouvre la porte à des choses plus perchées. Et en même temps, il y a des nuances et des contrastes très forts. C’est l’une des caractéristiques de cet EP. Il y a de la surprise car je pense que les audi- teurs ont besoin de ça.
Avec JUICY, vous avez performé un peu partout en Europe. Aspirez-vous à en faire de même avec Julie Rains ? C’est ce qui se passe en ce moment. J’ai joué à Lisbonne, en Suisse, au Luxembourg, en Allemagne… C’est limite plus facile que JUICY de sortir de la Belgique. JUICY, c’est de la musique complexe dans des structures très pop. Il y avait un truc qui fonctionnait en Belgique et en France. Ici, je sais que je ne vais pas faire une tournée en Wallonie. Et c’est mon rêve de pouvoir jouer dans des petits clubs de 100 personnes un peu partout.
Instagram : julie_rains_
BARBARA ABEL FRAPPE FORT : SOUS L’APOCALYPSE, L’INTIME SE RÉVÈLE
BARBARA ABEL FRAPPE FORT SOUS L’APOCALYPSE, L’INTIME SE RÉVÈLE
Mots : ARIANE DUFOURNY
Photos : MELANIA AVANZATO
Dans « Ici s’arrête le monde », le nouveau thriller coup de poing de Barbara Abel fait basculer un quotidien banal dans l’inconnu. Explosions, black-out, panique collective. Sous la terreur, les blessures intimes se réveillent et un courage ordinaire émerge quand survivre ne suffit plus.
Le roman s’ouvre sur une journée déjà contrariée par des tensions, marquée par des irritations discrètes et des équilibres fragiles. Puis tout dérape : un grondement, l’obscurité totale, les vitres qui vibrent, une explosion. Ce choc brutal suffit à faire voler en éclats le cadre rassurant dans lequel tous vivaient encore quelques minutes plus tôt.
Une famille recomposée et ses voisins se retrouvent soudain entassés dans une cave, devenue en un instant leur unique abri. Dans ce huis clos improvisé naît une mini-société frémissante, avec ses frictions, ses élans, ses murmures. On partage la peur, l’attente, les bribes d’informations. On tente d’imposer un semblant d’ordre alors que le monde extérieur semble se dissoudre. Dans cette proximité forcée, la survie ne se limite plus à tenir : elle devient un engagement envers l’autre.
C’est là que la « reine du thriller » frappe le plus fort : l’apocalypse dehors réveille les fissures dedans. Les vieux conflits remontent, les certitudes craquent, l’entraide hésite. Rien n’est stable : faut-il protéger tout le monde, ou ceux qu’on aime d’abord ? Comment rester lucide alors que chaque minute chancelle ? La terreur recompose les priorités à toute vitesse.
Sans jamais forcer le trait, Barbara Abel scrute les comportements, leurs nuances et leurs contradictions. Pas de héros, pas de monstres : seulement des êtres humains contraints de s’ajuster dans l’urgence. La tension naît autant des explosions que de ce qui se joue entre ces personnes soudain dépendantes les unes des autres.
« Ici s’arrête le monde » dépasse ainsi le simple récit apocalyptique. C’est un roman tendu, nerveux, d’une grande acuité, où l’effondrement extérieur n’est que le déclencheur d’un séisme intérieur : que reste-t-il d’humanité quand tout vacille ?
Ici s’arrête le monde, Barbara Abel, éditions Récamier
Florence Mendez « Le rire est une forme ultime d’espoir »
Florence Mendez
« Le rire est une forme ultime d’espoir »
Mots : Barbara Wesoly
Photos : Jon Verhoeft
Coiffeur et make-up artist : Luc Depierreux
Stylisme : Jules Depierreux
Elle couche les mots pour réveiller les consciences. Monte sur scène comme d’autres le font au front. Par conviction. Florence Mendez revient cet hiver avec un nouveau spectacle de stand-up Bella Ciao et un second roman Bang Bang. Deux échos pour une même voix, lucide et profondément sensible, tranchante et irrésistiblement drôle. Rencontre avec une artiste désarmante de talent.
Votre nouveau spectacle Bella Ciao est aussi engagé qu’incisif, évoquant notamment la montée de l’extrême droite, le masculinisme, la xénophobie, et la nécessité d’entrer en lutte pour notre humanité. Quel a été le déclencheur de son écriture ? Son moteur a été le relâchement du cordon sanitaire et le fait que l’extrême droite envahisse les espaces de parole de manière exponentielle en Belgique et en France, ces dernières années. J’ai ressenti une vraie urgence face à cette montée en puissance et sa gravité. Et son nom l’incarne en lui-même, puisqu’il s’agit du titre d’un chant italien devenu symbole de lutte contre le fascisme durant la Seconde Guerre mondiale. Après Délicate qui abordait mon parcours, diagnostiquée du trouble du spectre autistique sans déficience à 30 ans et HPI, je trouvais très égocentrique de continuer à parler de moi. Je voulais au contraire développer ma vision de notre époque et de ce que je rêverais qu’elle soit. Défendre une forme de résistance qui est aujourd’hui d’utilité publique.
Sur scène, dans vos chroniques radio, comme en interview, vous vous exprimez sans filtres et sans tabou. N’hésitant pas à être cash, incisive, frontale, quitte à choquer si c’est pour défendre vos convictions. Cela demande-t-il par moments du courage à l’hypersensible que vous êtes ? C’est un besoin viscéral, même si cela signifie en effet m’exposer à des critiques et sanctions. Je ne pourrais agir autrement. Je me sers de l’outrance pour faire réagir, caricaturant les traits absurdes de notre société pour rappeler qu’ils sont dangereux et non pas banals. Être une humoriste engagée et une femme qui fait un métier public, c’est en effet malheureusement aussi se confronter, sur les réseaux notamment, à des insultes et des menaces de mort, de viol. Il faut être solide. Mais cela ne prouve que d’autant plus la nécessité absolue de s’insurger et de prendre la parole.
Vous n’avez de cesse de dénoncer le sexisme, le racisme, et les inégalités. L’injustice est-elle ce qui vous ébranle le plus ? Oui, et ce depuis toute petite. Je suis convaincue que l’on a besoin d’une empathie radicale, non seulement de manière individuelle mais aussi collective et étatique. Il faut sortir d’un fonctionnement axé sur la méritocratie, l’égoïsme et le rejet des autres. L’humour est une façon de combattre, de ne pas laisser s’éteindre son intégrité. Mais il faut savoir taper au bon endroit, au bon moment, trouver la forme et le message juste. Ce n’est pas un exercice facile et je me plante encore souvent. Je sais aussi que je blesse immanquablement des gens et je l’accepte. Nous n’avons pas tous les mêmes sensibilités, le même vécu. Mais je refuse par contre de faire de l’humiliation, du harcèlement ou de la violence un fonds de commerce. Être subversif n’est pas se moquer d’une forme de faiblesse ou de différence, ce n’est au contraire qu’une preuve de lâcheté.
Le rire fait-il parfois office d’armure contre l’impuissance ? Complètement. Face à l’innommable, face au pire, à l’enfer absolu, il est par moments tout ce qui reste. Une forme ultime d’espoir. Le rire devient alors la preuve que l’on est encore en vie. Que le désespoir n’a pas gagné. C’est salutaire.
La Florence Mendez des débuts, en 2016, est-elle toujours la même que celle d’aujourd’hui ? Dès ma première chronique, cet humour engagé était déjà là. Il était hors de question à mes yeux de ne pas la transformer vecteur de mes valeurs. Mais lorsqu’on se lance dans le stand up, il y a une espèce d’ivresse du rire. Et tous les leviers sont bons pour l’atteindre. Depuis j’ai grandi, mûri, je ne suis plus dans cette recherche constante de validation. La vraie réussite est aujourd’hui d’entraîner une réflexion.
Votre premier ouvrage, Accident de personne, déroulait le fil de thèmes qui vous sont essentiels : la santé mentale, la difficulté de trouver sa place, et de nourrir des pensées noires. Son écriture était-elle libératoire ? Totalement. Je peux déverser bien plus de mes doutes et de mes défauts dans mes personnages. Malgré l’aspect fictionnel, c’est un exercice très intime, solitaire aussi. En spectacle, on s’attend à une réaction immédiate, visible, sonore. L’écriture est au contraire très intérieure. Elle me permet de m’exprimer, pleinement, sans m’interroger sur l’effet que produiront mes mots.
Le livre vient d’être republié avec un bandeau rouge signé d’Amélie Nothomb le qualifiant de Définition même du talent. Ce type d’éloge contribue-t-il à éloigner le syndrome de l’imposteur que vous disiez avoir longtemps ressenti ? Oui c’est un immense honneur. Tout comme la reconnaissance de la communauté qui me suit, dont le soutien est très précieux. Je pense qu’être restée intègre et avoir toujours refusé de trahir mes opinions m’a permis de créer des liens très forts avec mon public. Je ne recherche pas une approbation universelle, mais avoir la reconnaissance d’individus que j’estime, d’auteurs que j’admire, me touche infiniment. Cela m’a porté pour ce second roman, m’amenant à oser développer mon intrigue beaucoup plus loin, car je m’en savais désormais capable.
Vous vous apprêtez en effet à publier Bang Bang, son successeur, qui paraîtra au début de l’année 2026. Il a pour fil rouge le harcèlement scolaire et résonne de façon intime avec votre expérience. Pourquoi maintenant ? C’est venu de lui-même, sans doute porté par les témoignages toujours plus fréquents d’enfants dans les médias. L’impossibilité d’admettre qu’à neuf, dix ans, on puisse s’ôter la vie par désespoir. Dans mon métier je suis confrontée au manque d’empathie des adultes et aux conséquences dramatiques que son absence a sur le monde et c’était important de l’évoquer. Comme pour mon premier livre, j’ai choisi de jouer le jeu d’une forme d’intrigue provocatrice, puisque mon héroïne, Tess, décide de combattre le harcèlement qu’elle subit dans son lycée en organisant une tuerie de masse. Mais l’histoire reste le décor, pas le sujet ni le fond, seulement un moyen d’accéder à l’essentiel.
Que vous souhaitez-vous pour le futur ? Je rêve d’adapter un jour Accident de personne au cinéma, de passer derrière la caméra pour donner une dimension supplémentaire au roman. Mais avant tout, je me souhaite d’être plus sereine et moins anxieuse par rapport à l’évolution de notre société. Que mon fils aille bien également. Je lui dois de me battre pour un monde qui va mieux. Et pour faire perdurer l’espoir.
Instagram : mendez_florence
RORI : « J’ai envie de faire ma place en France »
RORI
« J’ai envie de faire ma place en France »
RORI
« J’ai envie de faire ma place en France »Mots : JASON VANHERREWEGGE
Photos : GREGORY DERKENNE
Camille Gemoets, plus connue sous le nom de scène de RORI, poursuit son ascension avec son deuxième EP « Miroir ». Après avoir conquis la Belgique avec « Ma saison en enfer », sublimé par des titres comme « Docteur » ou « Ma place », la Liégeoise vise désormais la conquête de la France grâce à une patte toujours aussi incisive et une aversion certaine pour les chansons d’amour.
Depuis quelques années, vous semblez vivre un véritable conte de fées avec un enchaînement de hits et l’accumulation de scènes. Parvenez-vous à vous lever le matin et à vous dire que vous êtes la plus belle devant le miroir ? Jamais ! (rires) Je ne me lève pas en me disant que j’ai réussi. Justement, c’est le contraire. Je me dis toujours qu’il faut que j’écrive un truc chouette et que je fasse de la bonne musique.
Vous n’épargnez pas la société dans ce deuxième EP. Effectivement ! Je fais une satire de notre vie qui est très narcissique. Je constate que nous sommes tous devenus complètement fous à vouloir devenir les meilleurs, les plus beaux, à n’importe quel prix. Cela ne concerne pas une génération en particulier mais c’est vraiment un problème de société.
En parlant de conte de fées, le grand méchant continue d’être les réseaux sociaux. En 2023, vous nous affirmiez : « Si je ne faisais pas de la musique, je serais absente des réseaux ». Cela n’a pas beaucoup changé. C’est très piégeux car ça te force à te comparer aux autres et à souvent te dévaluer. Tout ce que l’on produit doit devenir quelque chose avec du profit. Il y a une véritable compétition qui s’est installée dans tous les métiers. C’est assez malsain. Personnellement, je n’ai pas envie de suivre cette ligne de conduite. J’ai passé ma vie à essayer de sortir d’un schéma, ce n’est pas pour qu’on m’en remette un nouveau dans la figure parce que, soi-disant, ça plaît aux gens. Tant pis si j’ai moins d’abonnés.
Peut-on réussir sans les réseaux sociaux à notre époque ? J’ai envie de croire que oui. Il y a des groupes qui font des tournées et qui remplissent des salles sans avoir énormément de followers sur Instagram. On entend évidemment plus parler de ceux qui ont plus de visibilité parce qu’on les voit mais la réalité est plus nuancée.
Une chanson comme « Loser » participe à la révolte de ceux qui veulent détruire les étiquettes. On a tendance à oublier le chemin parcouru. Cette chanson me permet de me souvenir que j’étais à la base dans quelque chose qui ne me convenait pas. J’ai réussi à m’en extraire alors que les gens autour de moi m’en dissuadaient et ne m’encourageaient absolument pas à aller vers autre chose. Ils ne savaient pas eux-mêmes qu’il y avait un autre chemin. J’ai tourné ça en revanche pour que ce soit plus universel mais je ne vais pas aller retrouver des gens pour me venger (rires). On peut parfois se sentir perdu et trouver quelque chose qui nous convient et qui nous parle.
Avez-vous toujours la même rage contre l’adolescence, cette époque difficile de votre vie ? J’en ai moins mais j’ai toujours des petites séquelles comme le manque de confiance ou d’estime de soi. Ça va prendre du temps à cicatriser. Ce sont les premières années de nos vies et c’est tellement présent que tu grandis un peu de travers. Mais je travaille dessus.
Comment se passe votre rapport aux autres aujourd’hui ? J’ai du mal à faire confiance aux gens. Je parle très peu de ce que je ressens vraiment et c’est là que la musique me permet de mettre des mots sur ce que je pense.
Dans « Plus jamais », justement, vous donnez votre avis pour le moins original sur l’amour. J’ai vraiment sorti ce titre car on m’a déjà demandé plusieurs fois pourquoi je ne faisais pas de chansons d’amour. J’en ai donc fait une dans laquelle je tue la personne (rires). Ce n’est pas quelque chose qui m’inspire énormément. Ça découle une nouvelle fois du fait que je n’accorde pas énormément ma confiance. Je ne me laisse pas vite emporter par les paroles des gens.
Est-ce une obligation de faire des chansons d’amour ? C’est tellement universel que ça parle à beaucoup de monde. Mais il y a une part de timidité me concernant. Il faut des chansons pour tout le monde et j’en fais pour des gens qui ne sont pas nécessairement aussi honnêtes avec le sentiment d’aimer quelqu’un. Peut-être que dans deux ans je ne ferai que des chansons d’amour et on ne m’ennuiera plus avec ça. Non, je rigole !
Première partie de Lana Del Rey, réédition de « Butterfly » avec Superbus, tournage de « Vérité » à Hong Kong ou encore concert au Vietnam. Vous semblez prendre unedimension internationale depuis quelques mois. Ce qui est important pour moi, c’est surtout de faire de la musique qui me parle et dont je suis fière. Vivre des choses à l’international, ça me fait évidemment très plaisir mais ça ne dépasse pas ce sentiment. Par ailleurs, j’ai déjà envie de faire ma place en France. C’est très compliqué de viser la scène internationale car il y a telle- ment d’artistes.
Instagram : roriwithi
OZARK HENRY : « Il faut savoir vivre avec nos imperfections »
OZARK HENRY
« Il faut savoir vivre avec nos imperfections »
OZARK HENRY
« Il faut savoir vivre avec nos imperfections »
Mots : JASON VANHERREWEGGE
Photos : LUKAS DESMET
Huit ans après son dernier opus, le Courtraisien de 55 ans Piet Goddaer, alias Ozark Henry, revient avec un dixième album intitulé « August Parker ». Une invitation pour tous, enjolivée par un son immersif, à investir davantage dans son empathie dans un monde qui tend de plus en plus vers l’intelligence artificielle.
Près de trente ans après vos débuts, appréhendez-vous encore la sortie d’un disque ? Je ne cherche pas à convaincre mais plutôt à partager avec le public. Personne n’a le devoir d’écouter. J’ai hâte d’avoir les réactions car c’est pour moi ma meilleure œuvre.
En quoi se distingue-t-elle des autres ? C’est une histoire d’expérience, de maturité et en même temps j’ai encore le même sentiment que pour mon tout premier album. Je sais que j’ai 55 ans mais je me sens très jeune quand je fais de la musique. Je suis très proche de l’esprit que j’avais quand j’avais 18 ans et j’ai en parallèle la maturité qui accompagne mon âge. C’est une richesse.
Si vous gardez le nom de scène Ozark Henry, un nouveau personnage fait son apparition : August Parker. Pourquoi avoir créé un nouvel alter ego ? Je rassure tout le monde : je suis toujours le même ! (rires). Le fait d’avoir un nom d’artiste était surtout à la base quelque chose de pratique car mon nom Piet Goddaer est difficile à prononcer dans les autres langues. Quand j’ai participé au projet avec l’Orchestre National de Belgique en 2015 (un enregistrement stupéfiant dans lequel il interprète ses plus belles compositions de concert avec l’ONB, NDA), je suis tombé dans un monde que je ne connaissais pas. Celui du son immersif. J’ai alors voulu explorer davantage les rouages techniques et émotionnels de cette technologie. J’ai vite compris que c’était le format le plus naturel pour moi. À ce moment-là, comme c’était un autre monde et que j’étais un pionnier dans le secteur, j’ai décidé de me donner le nom d’August Parker à chaque fois que je travaillerai désormais dans la 3D. Je me suis toutefois rendu compte que ce personnage était finalement très proche d’Ozark Henry.
Votre album transmet des ondes particulièrement positives. Dans « Dancer in the night », vous évoquez le fait de « faire la paix avec nos cicatrices » en les acceptant et en ne formant qu’un avec comme dans le Kintsugi, une méthode de réparation japonaise. Avez- vous réussi à le faire de votre côté ? Oui. Quand on voit ce qui se passe dans le monde, c’est souvent pour cette raison que nous n’arrivons pas à vivre ensemble. Les choses ne sont pas parfaites dans la vie et nous devons savoir l’accepter. Il faut savoir vivre avec nos imperfections pour parvenir à faire preuve d’empathie envers autrui. Je ne pensais pas que nous puissions revivre une période où le fascisme prend petit à petit le pas sur la démocratie. Certaines personnes tentent de justifier l’injustifiable, comme à Gaza, en affirmant que c’est complexe mais ça ne l’est pas !
Vous vous investissez depuis longtemps dans des causes humanitaires comme en participant aux campagnes de Médecins sans frontières. Êtes- vous aussi optimiste que vous l’êtes pour vous avec le monde ? Je vis près de Ypres qui a lourdement souffert de la Première Guerre mondiale. Pourtant, aujourd’hui, c’est dur de trouver des « cicatrices » sur place. Il faut donc faire preuve de résilience et se dire qu’on peut survivre à des situations horribles.
Sans digression, revenons à votre son qui semble avoir autant d’importance que les paroles. Est-ce finalement le cas avec l’utilisation du studio Ozark Henry dans ce dixième album ? Il ne faut pas se méprendre : les paroles sont quand même la clé de voûte des chansons. Le son, lui, c’est l’image et le contexte qui les enjolive. Je considère le tout comme un film. Quand tu racontes une histoire, les dialogues sont importants mais l’ensemble doit être efficace et le son permet de créer ce monde.
En 2017, vous expliquiez de manière imagée que vous êtes devenu un sculpteur alors que vous étiez auparavant un peintre. Vous avez donc versé dans une nouvelle forme d’expression ? Effectivement. J’ai effectué cette comparaison pour expliquer le fait que faire de la 3D est tout simplement une autre manière de travailler.
Des éloges de David Bowie aux partages d’émotions professionnelles avec Toots Thielemans ou encore Moby, votre carrière a été saluée par beaucoup. Qu’est-ce qui vous motive encore aujourd’hui à faire de la musique ? Je suis persuadé que partager de la musique a du sens et augmente la qualité de vie. C’est une langue qui permet de transmettre ce que tu ne sais pas exprimer autrement. Je suis ambassadeur de « Together Stronger », un mouvement qui soutient les victimes de terrorisme, et j’ai été amené à gravir le Mont Dore en France avec des dizaines d’entre eux. Sur place, j’ai chanté pour eux et j’ai senti que ça avait de l’importance. Ils m’ont donné de la force. C’est l’une des raisons pour lesquelles je fais encore de la musique.
Instagram : ozarkhenry
MOJI X SBOY
MOJI X SBOY
« Notre envie est de braquer l’industrie musicale »
Mots : JASON VANHERREWEGGE
Photos : KELVIN KONADU
Pépites du rap belge, les deux amis liégeois Moji et Sboy, âgés respectivement de 26 et 25 ans, jouent la carte de l’authenticité et de l’audace sur leur premier album « Quitte ou double », histoire de prouver que, dans ce jeu qu’ils maîtrisent déjà, ils n’ont jamais misé à perte.
Qu’est-ce qui fait votre singularité sur la scène musicale ? Il y a un essor énorme de rappeurs aujourd’hui qui proposent des styles complètement différents. Ce n’est pas facile de faire son trou mais on essaye de se démarquer grâce à notre musicalité et notre esthétique visuelle. On se creuse la tête sur tout : des visuels à la cover en passant par le stylisme. On voit des artistes qui ont du budget pour le faire mais ils préfèrent rester dans une certaine zone de confort.
À la différence d’un All-In au poker, vous avez tout de même assuré vos arrières avec un Bachelier en Gestion hôtelière pour l’un et un Master en Ingénieur Civil en Informatique pour l’autre. Ce n’était pas une option d’abandonner les études. C’est avant tout un souhait de nos familles qui nous ont inculqué ces valeurs. C’est aussi une sécurité : comme on sait ce qui nous attend si jamais demain on arrête la musique, on prend le présent comme une chance. Après, nous sommes passionnés par ce que l’on fait et donc on est obligé de le faire à fond.
L’aspect financier occupe une place importante dans cet album. Vous chantez par exemple que « L’argent et moi c’est passionnel » dans votre premier titre « Longtemps ». La légende du rap Booba affirme à ce propos : « L’argent ne fait pas le bonheur, mais le bonheur, lui, ne remplit pas l’assiette ». Vous le rejoignez sur cette idée ? Dans le projet, il y a une phrase qui dit : « L’argent ne fait pas tout mais je préfère être triste dans une Maybach ». C’est vraiment ça. On parle un peu de nos styles de vie qui ont changé car le monde de luxure fait fantasmer. Mais on le fait toujours en rejoignant la DA (direction artistique, NDA) de « Quitte ou double » qui est de tout miser sur nous-même. On veut être au top dans le milieu pour espérer faire le grand braquage un jour. Notre envie est de braquer l’industrie musicale.
Si l’argent permet d’être plus libre, vous faites part aussi de ses limites à la fin de l’album sur «Rolex»et «3am sur BX » en évoquant la solitude que cela peut entraîner. On a commencé naïvement en étant motivé par la pure passion. On a eu de la chance, ça a directement pris et un peu après on a vu que ça générait de l’argent. Dans les faits, c’est un moyen de manifester. Nous ne sommes pas millionnaires mais on aspire à cette aisance en venant d’un milieu précaire. Ici, on fait des choses qu’on n’aurait jamais imaginé pouvoir se permettre comme manger dans de grands restaurants ou dormir dans des hôtels de luxe. Quand tu le vis, tu te dis cependant que ce n’est peut-être pas si bien que ça au final. Il y a cette remise en question perpétuelle, cette espèce de combat intérieur, où tu te demandes si c’est vraiment ça que tu veux. On peut vite devenir ingrat si on ne reste pas dans nos baskets.
Pour vous protéger, vous expliquez vouloir garder votre famille proche. Par contre, l’amour est « secondaire » si on en croit vos paroles sur « Mode avion ». Tout le monde connaît cette période où on est tellement obnubilé par nos objectifs que tout le reste est secondaire. Aujourd’hui, on a tellement envie que ça fonctionne qu’on en oublie parfois le reste. C’est une activité qui nous prend toute notre âme.
Si vous avez débuté sur des sonorités lo-fi et des thèmes romantiques, vous êtes passés depuis quelques années à des productions trap modernes. Pourquoi ce changement ? Après « Temps d’aime » (leur tout premier projet sorti en 2021, NDA), on était déjà sur des productions différentes. On a commencé par le rap mais Moji x Sboy ce n’est jamais un même style. Ce que l’on n’aime pas, ce sont les artistes qui font quinze chansons sur la même thématique avec le même axe. Tu peux vite tourner en rond et c’est là que tu perds l’authenticité et la fierté. On voulait garder cette surprise derrière chaque morceau. Nous n’avons pas envie de nous mettre dans une case et on se voit un peu comme un groupe multifacettes.
Vous êtes tous les deux originaires de Liège. Pourtant, vos références semblent être très liées aux États- Unis. Les États-Unis ce n’est pas parfait du tout. Mais ils ont le sens du specta- cle, du divertissement et ça se ressent dans la musique, les séries, etc. Ils sont beaucoup plus créatifs et débridés là-bas et c’est quelque chose qui nous inspire depuis très longtemps. Quand on a commencé le rap, on était en plein dans l’explosion de la scène SoundCloud avec XXXTentacion, Trippie Redd, Juice WRLD…C’étaient des mecs qui nous ressemblaient. Tu as d’office une identi- fication plus facile et plus rapide. Depuis très longtemps, finalement, on a les yeux rivés sur les États-Unis. Il ne faut pas oublier de le dire, ça vient de là-bas aussi.
Instagram : moji.sboy
PUGGY : « C’est un privilège de pouvoir poursuivre le voyage »
PUGGY
« C’est un privilège de pouvoir poursuivre le voyage »
Mots : JASON VANHERREWEGGE
Photos : Victor Pattyn,Luca Mastroinni
Vingt ans après sa fondation, le groupe Puggy, emmené par Matthew Irons, Romain Descampe et Egil « Ziggy » Franzen, se réinvente une nouvelle fois avec toujours autant de fraîcheur et de positivité à travers un sixième album inédit, « Are We There Yet? » (« Est-ce que nous y sommes déjà ? »), conçu au sein de leur propre studio de production.
Pour votre premier album depuis 2016, qu’est-ce que vous vouliez faire transparaître en premier ? Comme nous avons sorti un EP il y a un an (Radio Kitchen, NDA), marquant véritablement notre retour et l’introduction de notre nouvel univers, nous avons été un peu plus décontractés pour cet album. On voulait juste avoir quelque chose qui déchire avec de bonnes chansons. Le titre, c’est la continuation de « Never Give Up ». C’est cette idée que nous avons beaucoup de chance de faire de la musique depuis toutes ces années. Nous avons certes acquis notre propre studio, produit de la musique, coécrit ou encore fait de la musique de film mais nous n’y sommes toujours pas. C’est un peu un voyage infini où tu te dis que tu as toujours des trucs à apprendre. Maintenant on a tous des enfants et les gosses passent leur vie à demander quand on est-ce qu’on arrive. Finalement, on est toujours excité par l’avenir et on continue notre chemin.
Votre voyage est avant tout introspectif avec des odes à l’épanouissement personnel ou encore à la résilience ? Complètement ! C’est un privilège de pouvoir poursuivre le voyage. Ce n’est pas comme dans le sport où parfois tu arrives à ton top et tu dois ensuite trouver un truc à faire et t’adapter. On a de la chance de pouvoir encore jouer de la musique, en créer, en produire et on prend toujours autant de plaisir à le faire.
Pensez-vous déjà avoir atteint le top ? C’est difficile à dire. À chaque album, nous sommes persuadés que c’est le meilleur. Chaque artiste pense de la sorte sauf ceux qui sont suicidaires. Mais ici nous sommes arrivés à un stade où on a tout enregistré chez nous. On a mixé certains titres et on a pu, de la compo à la finalisation, le gérer de nos propres mains. C’est le cas aussi pour la commercialisation. C’est encore un cap. Par ailleurs, on est encore en train d’apprendre plein de choses. Ça veut dire que nous ne sommes pas encore à notre top.
Que cela change-t-il concrètement dans votre processus de création ? Y a-t-il des choses que vous n’auriez pas pu faire sans cette totale indépendance ?La grosse différence, c’est que c’est ton argent. Tu es donc plus responsable et tu vas dans chaque détail. L’avantage, aussi, c’est que tu ne comptes pas les heures. Il y a plein de choses qui font que c’est peut-être plus personnel. Au final, il y a sans doute deux ou trois morceaux que nous n’aurions peut-être pas faits.
Vous n’avez pas hésité à utiliser l’intelligence artificielle pour réaliser le clip de « Never Give Up ». Avez-vous eu recours à cette technologie pour vous suppléer dans une autre tâche ? Nous ne l’avons pas utilisée pour nous aider à écrire des chansons. Il faut que tu ressentes ce que tu écris et ce que tu dis. Quand tu laisses quelqu’un ou quelque chose le faire à ta place, ça ne t’appartient plus et ça te touche moins. Par ailleurs, on se sert quand même de RhymeZone, intégré dans ChatGPT, qui permet de trouver d’autres rimes quand tu galères sur tes textes.
Rock, électro, pop moderne, grandes mélodies R&B… L’album oscille entre différents états. C’est la raison pour laquelle on fait aussi beaucoup de productions pour d’autres artistes. C’est quelque chose qui nous inspire énormément. Après, il faut quand même que ça reste du Puggy. Il y a un son et on essaye de le respecter mais on veut aussi que ce ne soit pas quelque chose de figé. C’est important pour nous que chaque album sonne différemment. Il y a donc plein d’influences différentes qui alimentent le fameux son Puggy. On a aussi de la chance d’avoir un chanteur qui a une voix ultra-reconnaissable. C’est ce qui centre un peu notre son.
Sur le titre « Mirror », dans lequel l’artiste Maëlle apporte une touche française à l’opus, vous évoquez le fait de se perdre et de ne plus se reconnaître. Depuis votre fondation en 2005, avez-vous eu le sentiment de parfois vous égarer en route ? Pour créer, tu es obligé de te perdre en permanence. Après, est-ce que nous avons eu des crises identitaires ? Pour pouvoir revenir il y a quelques années, il y en a eu une petite. Nous nous sommes demandé en 2023 qui était Puggy. La question s’est posée aussi de savoir comment définir un groupe de musique aujourd’hui. Il faut dire que ça n’existe quasiment plus.
Après vingt ans d’existence, votre créativité semble avoir été nourrie par divers projets comme le cinéma, les jeux vidéo ou encore l’écriture orchestrale. Oui et non. Ça nourrit forcément notre inspiration mais ça nous prend aussi en parallèle énormément de temps. Si nous n’avions pas tout ça, nous ferions encore plus de chansons.




























